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Photographie

Paris, capitale de la photogénie

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Comment continuer à inventer l’image de Paris quand Doisneau, Brassaï, Riboud et tant d’autres en ont tiré des clichés iconiques ? Peut-être en laissant les photographes vagabonder jusqu’aux confins du Grand Paris, là où se joue l’avenir.
Alain Bublex, Plan Voisin de Paris – V2 Circulaire Secteur A23
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Alain Bublex, Plan Voisin de Paris – V2 Circulaire Secteur A23, 2013

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Courtesy Galerie G.-P. & N. Vallois, Paris. © ADAGP Paris 2017

Paris-métro-photo, Voici Paris, Paris de nuit, Sortilèges de Paris, les Métamorphoses de Paris, Paris, éternellement… À égrener les livres de photographie dédiés à la Ville lumière, il semblerait que celle-ci soit son sujet par essence, ou du moins un filon inépuisable. N’est-ce pas là que, le 7 janvier 1839, fut officialisée la naissance du daguerréotype ? Dans la foulée, Daguerre immortalisa, boulevard du Temple, un homme se faisant cirer les chaussures. Le médium était né, et il allait souvent transiter par là. « C’est LE sujet de la photo », admet la galeriste Françoise Paviot, qui réalisa en 2004 un merveilleux petit ouvrage intitulé Paris en fête, soit 100 images par 100 photographes, des premières heures de la photographie à l’aube des années 2000 : « Paris est en perpétuel changement et la photo s’en fait le témoin », résume-t-elle. La collection du musée Carnavalet documente cette lente sédimentation, qui permet de revoir la capitale d’avant les grands travaux d’Haussmann et le quotidien des Parisiens avant l’ère du snapshot.

Louis Daguerre, Boulevard du Temple
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Louis Daguerre, Boulevard du Temple, 1838

Marville, Atget, Doisneau et tant d’autres ont laissé leur empreinte sur l’histoire de la photo, en faisant l’état des lieux d’une ville qui n’a cessé de se métamorphoser. Ces instantanés sont désormais devenus des clichés. Les façades délavées et les petits métiers, les bouches de métro et les quais de Seine, les barricades de juin 1848 et les émeutiers de Mai 68… Les vues s’enchaînent, et pourtant chaque génération a le regard attiré par la Ville lumière. Des primitifs du XIXe siècle aux photographes plasticiens, des documentaristes aux humanistes, des surréalistes aux photojournalistes, qu’ils soient français ou étrangers, l’histoire de la photographie s’est en grande partie écrite à Paris. Et toutes les occasions sont bonnes pour célébrer cette alliance. Quand l’Hôtel de Ville consacre de grandes expositions à Brassaï ou au Front populaire, c’est à chaque fois un succès. Tout comme « La France d’Avedon » il y a peu à la BnF, ou encore « Paris champ & hors champ » à la Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris qui, en 2014, rendait compte du regard singulier porté par les artistes (Chris Marker, Alain Bublex, Jane Evelyn Atwood, Sarah Moon…) sur la capitale durant ces trois dernières décennies. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? D’avoir trop été immortalisée, voit-elle les photographes se détourner d’elle ? La ville-musée est-elle usée par les clichés ? Démodée ? Pas si sûr.

« Il y a tant à faire qu’en trois ans je n’ai pas vraiment vu passer le temps. C’est fou, tout change sans changer ! C’est un open bar photographique ! »

Boby, photojournaliste

« Longtemps, j’ai trouvé ce sujet daté. En fait, il y a une grande diversité de sujets, dans la photographie tant plasticienne que documentaire. Il existe un champ immense des possibles, au-delà des clichés, ou qui en jouent. Avec le contexte actuel, plutôt plombé, la question de la représentation de Paris est d’autant plus importante », croit Vincent Sator. Ce jeune galeriste n’est pas le seul à penser que la capitale reste un objet d’expérimentation. « Il y a tant à faire qu’en trois ans je n’ai pas vraiment vu passer le temps. C’est fou, tout change sans changer ! C’est un open bar photographique ! », confirme Boby, pseudo du photojournaliste Boris Allin, qui s’est révélé en couvrant l’effervescence des Nuits debout.

Bernard Plossu, Paris Montparnasse
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Bernard Plossu, Paris Montparnasse, 1960

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Courtesy galerie Camera Obscura, Paris.

Jean Mounicq perpétue la tradition des aînés, shootant en noir et blanc les rues de la capitale. Il n’est pas le seul à creuser le sujet. Pour être allé aux quatre coins de la planète, le « promeneur » Bernard Plossu reste attaché à la ville qui a façonné son regard. Auteur de Chronique du retour, né en 1985 du « choc de rentrer du désert et de se retrouver dans le métro parisien », il réunit actuellement un demi-siècle de clichés, qui feront l’objet d’un prochain livre. « La première montre des ballons en couleurs, place de l’Étoile, en 1954. J’avais 9 ans… C’est fascinant de voir toutes les époques défiler, c’est comme un journal du temps qui passe. » Paris est-il difficile à photographier ? « Ce qui est difficile, c’est d’arriver à voir près de chez soi ! À l’été 2016, je suis allé exprès à Montmartre, à la place de l’Étoile, voir si j’arrivais à faire des photos de ces lieux : ce fut passionnant de redécouvrir chaque rue, chaque odeur… Ce qui me plaît, ce sont les changements de lumière, on passe du gris total à un rayon de soleil éblouissant, c’est fort comme les peintures du Nord ! ». Le Polonais Bogdan Konopka est aussi de ceux qui prennent le temps d’observer Paris : depuis vingt-cinq ans, à la chambre ou en mode sténopé, il en donne une vision inédite. Cette ville, qu’il dit invisible, il la relate en gris, en séries : « Il témoigne du Paris qui passe, de celui qui reste », analyse Françoise Paviot.

« Nous assistons à de nouvelles formes de représentations de Paris, où l’image est collectée, détournée, compilée. »

Benoît Baume, directeur de Fisheye

Ce renouvellement trouve également un écho chez les plus jeunes. Pour Benoît Baume, directeur du magazine Fisheye, « ce sont la nuit, les mouvements citoyens, l’architecture, l’exclusion, les touristes, la mode ou l’urbex [l’exploration urbaine] qui intéressent les nouvelles générations. Nous assistons à de nouvelles formes de représentations de Paris, où l’image est collectée, détournée, compilée. » Et de citer deux récents ouvrages apportant une vision neuve : les Parisiens de Luc Choquer et le Grand Paris de Martin Parr, en forme de plan de Paris pour les taxis. « Même si ce n’est pas son meilleur travail, reconnaît-il, Parr montre une direction intéressante, celle d’une ville envahie par les marchands et les touristes. »

Luc Choquer, Grévistes de la RATP, place de la République, Paris
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Luc Choquer, Grévistes de la RATP, place de la République, Paris, fin des années 1980

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© Luc Choquer – Signatures

Faut-il aller au-delà du périph pour renouveler son regard sur Paris ? « Historiquement, Paris intra-muros est complètement différent et bien plus riche qu’au-delà du périphérique. Sa densité contraste avec les espaces plus ouverts de la banlieue. Mais les frontières tendent à s’estomper. Cette dualité de la région parisienne est un sujet en soi. […] À travers une relecture de la modernité architecturale, nous devons regarder les brèches et les aspérités des explosions urbaines, mais aussi entrer en empathie avec les déracinements du XXIe siècle », entrevoit le photographe Stéphane Couturier, qui a eu l’occasion de travailler sur ce sujet. « Le Grand Paris est en train de se construire et de se définir sous nos yeux. La photographie peut enregistrer ces transformations et susciter de nouveaux regards, espère Jean-Luc Monterosso, cofondateur – avec Henry Chapier – de la Maison Européenne de la Photographie et du Mois de la Photo. Les archives de demain, ce sont les constructions du Grand Paris. Il est bon que les photographes assistent à cette naissance. » Si Robert Doisneau a photographié la banlieue tel un territoire déjà en mutation, le Grand Paris offre de nouvelles perspectives, par-delà les clichés, pour laisser place à un fécond imaginaire.

Laurent Kronental, Série « Souvenir d’un Futur »
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Laurent Kronental, Série « Souvenir d’un Futur », 2014

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Joseph, 88 ans, les Espaces d’Abraxas, Noisy-le-Grand

© Laurent Kronental Photographe

« Cela exige un long travail d’investissement et d’immersion. J’avais commencé un travail sur les chambres vides de jeunes partis en Syrie. J’en ai fait deux, en un an, et puis je me suis heurté à un mur », relativise Éric Garault, photographe qui essaie de monter un festival de photographie documentaire et d’auteur le long du canal de l’Ourcq, à Noisy-le-Sec, où il vit. Pour lui, le facteur temps est primordial. « Les sujets sur Paris, ce sont trop souvent les mêmes : les dernières tendances, les lieux à la mode… On ne travaille plus beaucoup sur la sociologie de Paris, ou alors ce sont les no-go zones de banlieue ! » Le jeune Laurent Kronental a marqué les esprits avec sa série Souvenir d’un Futur, débutée en 2011, autour des grands ensembles architecturaux et des personnes âgées qui y résident. Loin de « l’entre-soi parisien », Camille Millerand sort lui aussi du cadre des préjugés. Pas question de s’intéresser uniquement aux quartiers populaires quand tout s’embrase. Lui préfère donner une autre version du réel se fabriquant sous nos yeux. « On raconte trop rarement la banalité du quotidien en banlieue, sans angle, sans actualité chaude. Le prisme médiatique est toujours le même. Je comprends certains habitants quand ils me disent qu’ils n’ont plus confiance. Il faut occuper le terrain pour rétablir cette confiance, donner de son temps sans arrière-pensée. »

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