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Pourquoi la sorcière fait-elle son comeback ?

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Cinéma, culture pop, musique, édition… La sorcière est partout. La MABA (Maison d’Art Bernard Anthonioz) à Nogent-sur-Marne lui consacre une exposition d’art contemporain. L’occasion de revenir sur les raisons artistico-historiques de ce revival rebelle. Plus qu’une mode, la sorcière est dans l’air du temps : le symptôme d’un nouveau rapport au monde, écologique, féministe, queer et spirituel.
Manifestation contre le racisme à Boston en août 2017
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Manifestation contre le racisme à Boston en août 2017

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© Mark Peterson/Redux-Rea

Gaia Vincensini, Story Teller
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Gaia Vincensini, Story Teller, 2017

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Tablier en coton brodé et carillon fait à partir d’un logo de l’UBS en airain • Courtesy Gaia Vincensini et Galerie Gaudel de Stampa, Paris

Nez crochu, verrue et chapeau pointu : dans Le Magicien d’Oz, le cinéaste Victor Fleming entérinait en 1939 la représentation canonique de la sorcière. Si avec sa peau trop verte, elle prête aujourd’hui à sourire, elle y incarnait bien le mal absolu. C’est que la sorcière a toujours représenté le bouc émissaire idéal. Dès la fin du Moyen Âge, pendant les persécutions chrétiennes, les sorcières sont des paysannes considérées comme hérétiques ; au XVIIe siècle, dans l’affaire des possédées de Loudun, ce sont de jeunes religieuses ; pendant le maccarthysme aux États-Unis, elles sont communistes… Dans son ouvrage désormais mythique Caliban et la sorcière, l’universitaire Silvia Federici revenait en 1998 sur les raisons de ce désaveu et œuvrait à la réhabilitation de cette figure honnie. Elle y présentait la réalité des chasses aux sorcières, à savoir des persécutions à l’égard de celles et ceux s’opposant au patriarcat et au capitalisme naissant. Majoritairement des femmes et des ruraux…

Les clichés ont la vie dure et il est encore aujourd’hui difficile de se défaire de cette image de grand-mère célibataire et maléfique jetant des sorts et mijotant des potions. Mais justement, c’est bien parce qu’elle effraie et cristallise ce que la société bien-pensante rejette que cette magicienne de l’ombre s’est peu à peu mutée en personnage positif. Le tournant a lieu dans les années 1970. À cette époque, elle apparaît comme le symbole à même de personnifier des causes naissantes, jusque-là absentes des débats : celles des femmes et de l’écologie.

Ana Mendieta, Imágen de Yágul
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Ana Mendieta, Imágen de Yágul, 1973–2018

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photographie • © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

Ces mouvements remettent en cause les dynamiques d’exclusion à l’œuvre dans la société, celles qui barrent la route aux idées anticapitalistes, aux femmes à l’égard des positions de pouvoir et aux méthodes alternatives face au scientisme. La sorcière revêt alors son habit politique. Aux États-unis, la W.I.T.C.H. (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell) lance des sorts sur le district financier de New York et orchestre une invasion de souris dans un salon de mariage en 1966. La revue féministe artistique Sorcières (à laquelle contribuent Hélène Cixous, Marguerite Duras…) voit le jour en France en 1975. Côté art, le courant écoféministe émerge avec Helène Aylon, Ágnes Dénes ou encore Ana Mendieta.

L’artiste Mimosa Echard dans son atelier
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L’artiste Mimosa Echard dans son atelier, janvier 2018

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Lors de notre visite, le feu crépite dans sa cheminée et un gecko, sorte de petit lézard « acheté au marché des amulettes à Bangkok », sèche sur sa table… On découvre une collection hétéroclite de substances et objets dans des boîtes transparentes.

Photo Maurine Tric

La sorcière n’est plus seulement féministe et écolo : elle est l’avatar d’une contestation généralisée à l’ensemble des formes de domination.

Largement reprise par la culture populaire dans les années 90, l’image de la sorcière a failli s’affadir mais renaît heureusement de ses cendres avec tout son pouvoir de subversion. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, comme dans les années 70, des voix s’élèvent contre les forces conservatrices. Avec les révélations #Metoo, les féministes se font à nouveau entendre. Le mouvement Black Lives Matter montre quant à lui que les discriminations de race les plus violentes persistent. Chaque jour, crises écologiques, économiques et démocratiques prouvent un peu plus la nécessité de la mobilisation et l’urgence à adapter nos modèles de pensée. Pour faire face à ces défis multiples, la sorcière s’est transfigurée. L’appropriation de son esthétique par des stars afro-descendantes de la pop comme Azealia Banks et Princess Nokia, ou encore les manifestations anti-Trump et antiracistes du mouvement militant W.I.T.C.H. aux États-Unis, l’attestent. Elle n’est plus seulement féministe et écolo : elle est l’avatar d’une contestation généralisée à l’ensemble des formes de domination, sexuelles, genrées, raciales, économiques et politiques.

C’est précisément pour cette raison que la sorcière fascine tant les artistes contemporains. Dans son texte Activisme artistique et espaces agonistiques, la philosophe Chantal Mouffe affirme le rôle essentiel des pratiques artistiques critiques. Elle y milite pour un art « visant à donner la parole à tous ceux qui sont réduits au silence ». Plus qu’un réservoir de formes, les sorcières sont en réalité pour les artistes un instrument de résistance donnant une visibilité aux invisibles. À travers des sculptures, vidéos et performances, Nils Alix-Tabeling propose des narrations hybrides influencées par le folklore et les mythologies. Il conçoit le corps « comme des architectures, des écosystèmes habités par des mots et des incantations ». Pour ce Français, « la sorcellerie est une porte d’entrée pour s’intéresser à des histoires alternatives occultées ».

Candice Lin, Vue de l’exposition « A Hard White Body, a Soft White Worm », Portikus, Francfort
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Candice Lin, Vue de l’exposition « A Hard White Body, a Soft White Worm », Portikus, Francfort, 2018

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Courtesy Candice Lin, Portikus, Frankfort, et François Ghebaly, Los Angeles. Photo: Helena Shclich

Il s’agit de réécrire l’histoire de ces femmes persécutées qui dérangent l’ordre social, tout comme celle des individus et communautés relégués dans les marges. C’est tout le projet de l’ouvrage d’Arthur Evans, La Sorcellerie et la contre-culture gay, qui circule en ligne et reconsidère l’Histoire à travers le prisme queer. Ou encore des travaux de l’artiste Candice Lin. Avec son projet « Le jardin de Sycorax », elle exhume l’histoire des guérisseuses – qualifiées de sorcières – et montre comment leurs savoirs ont été accaparés par les colonisateurs et explorateurs. En redonnant ainsi à entendre des voix du passé, les « pratiques artistiques sorcières » envisagent d’appréhender non seulement les sciences humaines mais aussi le monde, autrement qu’au travers du prisme marchand, hétérosexuel, blanc et masculin. À l’endormissement et au consensus, la sorcière oppose la nécessité d’une rénovation des structures et des rapports de pouvoirs au sein des sociétés.

Messe noire 2.0

Selon ce postulat, les artistes entendus comme critiques seraient tous plus ou moins sorciers, cette dénomination ne constituant nullement un mouvement ou une catégorie figés. La sorcière, c’est donc aussi bien Linda Stupart qui a écrit une série de « sorts » à réciter (dont un est destiné à « empêcher les panels de conférences 100 % masculines »), que Geneviève Belleveau qui traite d’écosexualité avec son projet Sacred Sadism, ou encore Laure Prouvost, qui emploie narration et humour pour dynamiter le conceptualisme froid.

Linda Stupart, A Spell To Bind All Male Conference Panels
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Linda Stupart, A Spell To Bind All Male Conference Panels, 2016

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performance, Arcadia Missa, Londres

La sorcellerie n’est pas une secte mais un état d’esprit, une communauté de pensée élastique mobilisée autour d’un mode d’existence fluide de l’identité. Voilà pourquoi les « sorcières contemporaines » ne revendiquent pas toujours ou seulement leur étiquette « sorcière ». La DJ Juliana Huxtable se définit également comme « cyborg, vagin, prêtresse » et « princesse Nuwaubian ». À l’instar de l’artiste-sorcière DeSe Escobar, l’artiste et poétesse dresse des ponts entre le monde de l’art et de la nuit, en organisant des soirées. Le sabbat contemporain a lieu désormais dans l’obscurité des clubs. C’est que l’ombre est propice à la réinvention de soi et à la multiplication des identités.

Astrologie, mysticisme et médecine alternative

La sorcière contemporaine n’a donc pas de réel visage. Ou plutôt elle en a mille et les cultive sans cesse. Sa figure traditionnelle a en fait été remplacée par une figure post-genre, hybride et moins rigide. Astrologie, mysticisme, divination et médecine alternative sont ses thèmes de prédilection et permettent d’accéder à des modes de connaissances méprisés par les idéologies scientistes et patriarcales. Sorcière herboriste, l’artiste Mimosa Echard [ill. plus haut] explore notamment les propriétés des plantes sur les corps et les esprits. Chez Jalah Wahid, les éléments abjects comme le sang et la viande crue sont réhabilités pour leur faculté à relier l’être humain à sa condition biologique, et donc terrestre. La sorcellerie est bien plus qu’une esthétique. C’est avant tout une méthode esquissant des liens sensibles avec notre écosystème. En 1974 déjà, l’auteure Xavière Gauthier, dans son texte Pourquoi Sorcières ?, écrivait : « Parce qu’elles sont en contact direct avec la vie de leur corps, avec la vie de la nature, avec la vie du corps des autres ».

Korakirt Arunanondchai, Vue de l’installation “With history in a room filled with people with funny names 4”, CLEARING, New York
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Korakirt Arunanondchai, Vue de l’installation “With history in a room filled with people with funny names 4”, CLEARING, New York, 2017

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Objets de Tipyavarna Nitibhon • © Stan Narten / Courtesy of the artist and CLEARING New York, Bruxelles

Lucille Littot, Sur un air de Wagner – La Favorite – Jumelle Blonde n°1
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Lucille Littot, Sur un air de Wagner – La Favorite – Jumelle Blonde n°1, 2018

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Huile sur toile • 165 × 165 cm • Courtesy Lucile Littot et New Galerie, Paris. Photo Aurélien Mole

Fascinée par les martyres de l’histoire féminine, l’artiste Lucile Littot présente quant à elle sa pratique figurative comme « une façon d’entrer en contact avec les morts et des présences ». À l’heure où la logique du care (« soin », en anglais) est un leitmotiv de l’art contemporain, la sorcière est l’émissaire d’un pacte d’empathie renouvelé, non seulement entre les humains fragilisés mais aussi avec le règne animal, minéral, végétal, cosmique… Lorsque l’artiste Kelly Akashi crée ses sculptures représentant des gestes occultes, elle exprime la contamination du corps par des matières ; et cela, à travers une main, colorée, souvent grisâtre et parfois recouverte de boutons. Mobilisés par les artistes, rituels et mysticisme ne sont donc clairement pas des refuges ou des stratégies nostalgiques pour fuir le présent. Ces préoccupations s’accompagnent toujours d’une exaltation de la tactilité, de la sensualité. Selon le critique et théoricien Fredric Jameson, l’ère post-moderne se caractériserait par « le déclin de l’affect » et par le règne de la superficialité des images. Les sorcières sont peut-être au seuil d’une nouvelle ère.

Leur stratégie ? Semer un chaos esquissant de nouvelles voies : dans nos sociétés complexes et atomisées, la croyance devient un levier du changement social. L’ironie est proscrite. Il s’agit d’être au plus proche des éléments et de les faire entrer en résonance. La sorcière s’impose comme un nouveau symbole, à même d’infiltrer les couches de la société, de fédérer face au déni écologique et aux dominations. Réhabilitée dans la culture pop comme dans les arts et par les intellectuels, la sorcière est de celles-là.

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La Vérité n’est pas la Vérité

Du 17 janvier 2019 au 20 avril 2019

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