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Le dessin est judicieusement considéré comme la mère de tous les arts : au cœur du processus de la création, il permet de suivre les étapes de l’élaboration de l’œuvre, de ressentir les hésitations et les corrections, autorisant une communication quasi directe avec la réflexion de l’artiste. Il souffre parfois d’une image élitiste alors qu’il s’agit de la discipline la plus accessible : qui ne s’est jamais saisi d’un crayon pour capturer un paysage, sublimer ou caricaturer un visage ? En outre, la vision fragmentaire qu’impose le dessin par rapport à un grand tableau le rend immédiatement plus compréhensible, mais aussi plus séduisant : sans appartenir à la « secte aimable des amateurs de dessin », n’importe qui peut succomber à la beauté fascinante d’une jolie feuille. C’est au contraire une porte d’entrée accessible pour de jeunes collectionneurs, tant le marché est riche de feuilles modestes ou encore anonymes.
Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait aux trois quarts de Monsieur le comte Molé, 1833
Fusain, estompe et rehauts de craie blanche sur papier beige • 47 × 35 cm • Photo Cabinet De Bayser
Le dessin ancien est d’ailleurs le terrain de jeu favori des initiés, qui adorent se lancer en quête d’attribution. Le « connoisseurship » est alors la qualité maîtresse, celle qui permet d’identifier une main ou de reconnaître une étude esquissée pour une plus vaste composition. 2019 a ainsi commencé avec éclat sur le marché français puisque c’est lors de sa traditionnelle vente du 1er janvier que Me Bruno Roquigny, commissaire-priseur à Saint-Valery-en-Caux (Seine-Maritime), a révélé deux portraits d’Ingres, qui dormaient dans une collection familiale depuis le XIXe siècle. La mise en vente de ces deux feuilles inédites et oubliées dans le sous-sol d’une maison en Normandie enregistra des prix records. Adjugés plus d’un million d’euros à un acheteur américain et 450 000 € à un amateur chinois, ces fragments d’histoire, en lien avec d’importants portraits conservés au Louvre, prouvent que la passion pour le dessin peut-être aussi dévorante que celle pour le violon !
Jean-Honoré Fragonard, L’Attaque [détail], fin des années 1770
Et paf, c’est Fragonard ! Ce superbe dessin, caractéristique de l’artiste dans sa manière mais atypique dans son sujet, est l’une des nombreuses pépites du musée Pouchkine réunies à la fondation Custodia.
Encre brune à la pointe du pinceau et lavis brun sur un tracé à la pierre noire • 34,3 × 46 cm • Coll. musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou
Egon Schiele, Femme debout se couvrant le visage avec les deux mains, 1911
À l’aquarelle, Schiele est encore plus expressionniste. L’une des merveilles du Salon du dessin, à admirer sur le stand des Autrichiens Wienerroither & Kohlbacher.
Gouache, aquarelle et crayon sur papier • 44,7 × 31,5 cm • Courtesy galerie Wienerroither & Kohlbacher, Vienne
Si le dessin ancien est réputé ésotérique, ce n’est pas seulement à cause du milieu feutré des marchands et des collectionneurs qui tiennent le plus souvent à leur discrétion, mais tout simplement parce que la fragilité du dessin impose qu’il soit conservé à l’abri de la lumière. Les plus belles feuilles du monde dorment généralement dans l’obscurité des réserves de musées. Seuls les collectionneurs qui exposent leurs trésors sur leurs murs peuvent en profiter en permanence, le reste des amateurs n’ayant d’autre choix que de vivre au rythme des accrochages et des expositions. Les dessins ne quittent donc leur écrin que lorsqu’ils sont mis en vente ou prêtés à l’occasion d’une exposition dont la durée est le plus souvent limitée à trois mois pour des raisons de conservation. Le reste de l’année, c’est sur rendez-vous que l’on peut accéder aux œuvres graphiques.
Léonard de Vinci et atelier, La Joconde nue, 1514–1516
Fleuron des collections du duc d’Aumale à Chantilly, la Joconde nue fut ensuite retirée du corpus de Léonard mais les études menées lors d’une récente restauration ont finalement conclu que le carton avait été élaboré dans l’atelier du maître.
Papier brun, pierre noire • 72,4 × 54 cm • Coll. musée Condé, Chantilly / RMN-Grand Palais / Gérard Blot
La Semaine du dessin à Paris est par conséquent un moment privilégié puisque, sur un laps de temps finalement assez court, c’est une véritable floraison de dessins qui se voit proposée aux amateurs ! C’est également le cas des galeries et des maisons de ventes pour qui le mois de mars constitue un point d’orgue : les feuilles les plus rares sont généralement dévoilées au printemps. Le très beau Saint Sébastien de Léonard de Vinci, découvert dans un lot de dessins apporté chez Tajan pour être expertisé et vendu, passera ainsi sous le feu des enchères le 19 juin. Intrigués par ce dessin atypique, les experts y ont reconnu la main du maestro ! Sur les huit études de saint Sébastien que Vinci cite dans le Codex Atlanticus, seules deux avaient été jusqu’à présent identifiées, l’une étant conservée au musée Bonnat, à Bayonne, l’autre à la Kunsthalle de Hambourg. C’est aussi au printemps que s’entrouvrent les portes des cabinets d’art graphique : on admirera ainsi Léonard aux Beaux-Arts de Paris ou au musée Condé du château de Chantilly, qui a la chance de conserver la Joconde nue, le plus célèbre des cartons élaborés dans l’atelier du peintre.
Il en va du dessin comme de la peinture ancienne : on croit souvent que les plus grands chefs-d’œuvre sont conservés dans les musées depuis des siècles mais les redécouvertes sont légion et témoignent du caractère presque inépuisable de la matière. Malgré l’évidente raréfaction des feuilles anciennes, l’activisme incessant des marchands et des chercheurs à travers toute la France en fait un champ d’étude particulièrement riche. L’étude paloise Gestas & Carrère a ainsi adjugé, en décembre 2016, 3,2 millions d’euros une Tête d’homme d’Andrea del Sarto (estimée 500 000 €), un des plus grands artistes de la Renaissance florentine. Et les feuilles se ramassaient à la pelle cet hiver, avec une exposition dédiée au dessin italien du XVIe siècle à Besançon (« Dessiner une Renaissance » au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie) tandis que le dessin français était mis à l’honneur à Rouen pour le XVIIe siècle (« L’art du dessin » au musée des Beaux-Arts) et à Marseille pour le XVIIIe siècle (« L’art et la manière » jusqu’au 24 février au Centre de la Vieille Charité) !
Charles Meynier, Milon de Crotone, fin du XVIIIe siècle
Étude préparatoire pour un tableau présenté au Salon de 1796, cette encre virevoltante de l’artiste néoclassique Charles Meynier est une référence à un célèbre groupe en marbre sculpté entre 1671 et 1682 par Pierre Puget, aujourd’hui conservé au Louvre.
Encre noire et lavis, lavis brun, rehauts de gouache blanche, dessin préparatoire à la pierre noire sur papier vergé filigrané • 44,5 × 33,7 cm • © Musée Fabre de Montpellier Méditerrannée Métropole / Frédéric Jaulmes
De nouvelles initiatives ont permis de renouveler l’intérêt pour la discipline. À Los Angeles, le Paper Project, lancé en janvier 2018 par la fondation Getty, a permis de financer des séminaires pour de jeunes chercheurs, de mettre en réseau une nouvelle génération de conservateurs et d’allouer des bourses. À Paris, l’association Bella Maniera, ouverte à tous et dotée également d’une bourse de recherche, se veut une interface entre amateurs et spécialistes, conviés à des visites privées menées par les conservateurs ou les collectionneurs. Enfin, le dessin ancien a investi les réseaux sociaux : de nombreux amateurs et professionnels sont présents sur Instagram pour partager leur passion et leurs redécouvertes !
Graver pour le roi – Collections historiques de la Chalcographie du Louvre
Du 21 février 2019 au 20 mai 2019
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
La Joconde nue
Du 1 juin 2019 au 6 octobre 2019
Domaine de Chantilly • 60500 Chantilly
www.domainedechantilly.com
Léonard de Vinci et la Renaissance italienne. Dessins de la collection des Beaux-Arts de Paris
Du 25 janvier 2019 au 19 avril 2019
École Nationale Supérieure des Beaux-Arts • 14 Rue Bonaparte • 75006 Paris
www.beauxartsparis.fr
Génération en Révolution - Dessins français du musée Fabre
Du 16 mars 2019 au 14 juillet 2019
Musée Cognacq-Jay • 8, rue Elzevir • 75003 Paris
museecognacqjay.paris.fr
Le Musée Pouchkine - Cinq cents ans de dessins de maîtres
Du 2 février 2019 au 12 mai 2019
Fondation Custodia • 121, rue de Lille • 75007 Paris
www.fondationcustodia.fr
Drawing Now Art Fair 2019
Du 28 mars 2019 au 31 mars 2019
Carreau du Temple • 4 Rue Eugène Spuller • 75003 Paris
www.carreaudutemple.eu
28e Salon du dessin
Du 27 mars 2019 au 1 avril 2019
Palais Brongniart • 16 Place de la Bourse • 75002 Paris
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Probable étude préparatoire pour le célèbre Portrait du comte Molé (1834) conservé au Louvre, ce fusain fut récemment redécouvert dans une collection particulière en Normandie.