Article réservé aux abonnés

Domaine de Chantilly

Le mystère de la « Joconde nue » dévoilé

Par

Publié le , mis à jour le
Ce n’est pas une plaisanterie : une version de la Joconde nue existe bel et bien, conservée au musée Condé de Chantilly. Mais quelle est donc l’histoire de ce double mystérieux ? Que signifie-t-il ? Est-il vraiment de la main de Léonard de Vinci ? Mona Lisa s’est-elle réellement déshabillée dans son atelier ? Enquête au domaine de Chantilly où une exposition nourrie de plusieurs chefs-d’œuvre décortique l’affaire…
Atelier de Léonard de Vinci, La Joconde nue
voir toutes les images

Atelier de Léonard de Vinci, La Joconde nue

i

Carton • 74 x 55 cm • Chantilly, musée Condé • © RMN-Grand Palais (Domaine de Chantilly) / Photo Michel Urtado

Une Joconde nue ? L’idée semble trop racoleuse pour être vraie. Pour en avoir le cœur net, direction le Domaine de Chantilly. Nous voici arrivés dans la salle du Jeu de Paume. Assise, en buste et tournée de trois-quarts, une femme au sourire mystérieux nous toise, les seins à l’air. Sa main droite est posée sur son poignet gauche, exactement comme la fameuse Mona Lisa, sa sœur présumée… Ce dessin au charbon de bois et blanc de plomb est un « carton », soit un modèle grandeur nature préfigurant l’exécution d’un tableau. Y sont même perceptibles de minuscules trous d’aiguille percés le long des contours du dessin, permettant de le reporter sur une toile… et de réaliser les deux peintures exposées juste en face. En attestent les traces de poudre de carbone (révélées grâce à l’analyse infrarouge) utilisée pour le report.

Atelier de Léonard de Vinci (?), Femme nue (Vénus ?), dite La Joconde nue
voir toutes les images

Atelier de Léonard de Vinci (?), Femme nue (Vénus ?), dite La Joconde nue, vers 1515–1525 ?

i

Huile sur bois transposée sur toile • Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage • © The State Hermitage Museum, 2018

« Ces tableaux ont été peints par un artiste de l’atelier ou de l’entourage de Léonard », assurent les trois commissaires de l’exposition, Mathieu Deldicque (conservateur du patrimoine au musée Condé), Vincent Delieuvin (conservateur en chef au département des peintures du musée du Louvre) et Guillaume Kazerouni (responsable des collections anciennes du musée des Beaux-Arts de Rennes). À côté de ces deux jumelles peintes à la poitrine dénudée – l’une prêtée par le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, l’autre par un collectionneur – se tient, en guise de comparaison, une copie ancienne de l’indéplaçable Joconde du Louvre. Le célébrissime tableau que Léonard de Vinci avait commencé en 1503, puis retouché jusqu’à sa mort en 1519…

Les deux tableaux dérivés du dessin affichent de criantes ressemblances avec la Joconde. Assis dans la même posture sur la terrasse d’une villa italienne, le modèle tourne le dos à des montagnes brumeuses nimbées d’un délicat sfumato… S’agirait-il donc de la même femme, comme la Maja desnuda de Francisco de Goya, cachée derrière son double habillé, la Maja vestida, pour un commanditaire coquin au début des années 1800 ? Autrement dit, Lisa del Giocondo aurait-elle fait tomber sa robe dans l’atelier du peintre ?

Atelier de Léonard de Vinci, La Joconde nue [détail]
voir toutes les images

Atelier de Léonard de Vinci, La Joconde nue [détail]

i

Carton • Chantilly, musée Condé • 74 × 55 cm • © RMN – Grand Palais domaine de Chantilly / Photo Michel Urtado

Revenons au dessin. La figure dévêtue ne ressemble pas tout à fait à Mona Lisa. D’abord, ses cheveux ne sont pas lâchés, mais relevés à la mode des Vénus de l’Antiquité. Le visage présente un air de famille, mais semble légèrement plus masculin. Tout comme les épaules, plus massives. « Depuis le XVIIe siècle, on la qualifie de Joconde car le dispositif – la pose du modèle, son sourire, la composition – est le même que pour Mona Lisa. Mais ce n’est pas la même personne qui a posé. Sa carrure et le caractère artificiel de sa poitrine peuvent même laisser penser qu’il s’agissait d’un homme que l’artiste a transformé en femme », affirment les commissaires. Petite déception pour ceux qui croyaient découvrir la poitrine de Mona Lisa !

Vue d’une salle de l’exposition « La Joconde nue » au Domaine de Chantilly
voir toutes les images

Vue d’une salle de l’exposition « La Joconde nue » au Domaine de Chantilly

i

© Domaine de Chantilly

Disciple de Léonard de Vinci, Salaï mentionne dans son inventaire des œuvres du génie italien, une « figure féminine à mi-corps dénudée ».

Le carton est-il au moins de la main de Léonard de Vinci ? C’est le duc d’Aumale, Henri d’Orléans, grand collectionneur et propriétaire du château de Chantilly, qui l’a acheté en 1862 après avoir été prévenu par le sculpteur Henry de Triqueti qu’« un grand dessin de Léonard de Vinci » était sur le marché. Le vendeur, un certain William Thibaud, administrateur du legs du cardinal Fesch, l’aurait acquis à Rome au milieu du siècle. Au dos se trouvait la mention « Leonardo da Vinci. Ex instrumento divisionum 1696 », correspondant à un acte de partage notarié, peut-être celui du collectionneur Silvestro Bonfiglioli. Disciple de Léonard de Vinci, Salaï mentionne dans son inventaire des œuvres du génie italien, une « figure féminine à mi-corps dénudée ». À cela s’ajoute un dessin préparatoire, issu des collections de la reine d’Angleterre, attribué à Léonard de Vinci. Sans compter le grand succès de cette Joconde nue, qui a engendré à l’époque de nombreuses copies et réinterprétations. Une popularité que, selon les commissaires, seul un tableau de Léonard de Vinci pouvait atteindre.

“Dame au bain” de François Clouet, 1571 (à gauche) et “Femmes au bain”, dit aussi “Gabrielle d’Estrées et sa sœur la duchesse de Villars”, par un peintre anonyme, actif en France vers 1600 (à droite)
voir toutes les images

“Dame au bain” de François Clouet, 1571 (à gauche) et “Femmes au bain”, dit aussi “Gabrielle d’Estrées et sa sœur la duchesse de Villars”, par un peintre anonyme, actif en France vers 1600 (à droite)

i

Huile sur panneau de chêne et huile sur bois • Washington, National Gallery et Paris, Musée du Louvre • © National Gallery of Art, Washington. © RMN-Grand Palais musée du Louvre / Photo Tony Querrec

Autre détail troublant, les hachures indiquent que l’artiste était gaucher, comme lui…

D’autres indices plus concrets entrent en jeu. Une étude scientifique poussée, menée par le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France), partenaire de l’exposition, semble dissiper les derniers doutes. D’abord, les analyses confirment que le carton a été produit en Italie, et plus précisément à Florence, dans les années 1510. Ensuite, des traces de repentirs prouvent qu’il s’agit d’une œuvre de création. Mieux : sur la joue de la demoiselle, les experts observent un sfumato, un dégradé subtil de l’ombre à la lumière et un délicat travail à l’estompe qui semblent porter la signature de Léonard. Autre détail troublant, les hachures indiquent que l’artiste était gaucher, comme lui… et comme son élève Francesco Melzi.

« Nous sommes pratiquement sûrs que ce dessin est de Léonard. Mais il n’y aura jamais de certitude à 100 %, notamment en raison du fait qu’il a été abîmé », tempèrent les commissaires. En effet, le paysage du fond a été recouvert au XVIIIe siècle d’un grossier badigeonnage, « sans doute pour masquer des taches », et certaines retouches ont été réalisées sur les pupilles et les cheveux. Quant aux aspects les plus fins et évanescents du dessin, ils ont disparu au fil des ans…

Bartolomeo Veneto, Portrait idéalisé d’une courtisane en Flore
voir toutes les images

Bartolomeo Veneto, Portrait idéalisé d’une courtisane en Flore, vers 1505 – 1510 ?

i

Huile et tempera sur bois de peuplier • 43,5 × 34,3 cm • Francfort, Städel Museum • © Städel Museum – U. Edelmann – ARTOTHEK

Mais alors, s’il ne s’agit pas de la même femme, qui est cette Joconde nue et que signifie-t-elle ? L’exposition s’attache à montrer les influences qui en seraient à l’origine. Dans la première salle trônent trois sublimes chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne. Trois portraits de femmes aux seins nus et au cadrage similaire : Portrait de Simonetta Vespucci par Piero di Cosimo (vers 1480) – on note en arrière-plan un paysage bleuté étrangement familier –, Portrait idéalisé d’une courtisane en Flore de Bartolomeo Veneto (vers 1505–1510), et Portrait allégorique d’une jeune femme issu de l’atelier de Sandro Botticelli (fin du XVe siècle).

« Simonetta Vespucci, la plus belle femme de Florence emportée trop tôt par la maladie, a donné lieu à toute une iconographie de femmes idéalisées qui représentent une beauté idéale, universelle et intemporelle. Leur nudité n’est pas synonyme de petite vertu mais de chasteté quasi-divine », précisent les commissaires. Ce qui expliquerait pourquoi la Joconde nue est coiffée comme une Vénus romaine… Dans la dernière salle, d’autres chefs-d’œuvre – dont Dame au bain de François Clouet (1571), Gabrielle d’Estrées et sa sœur (anonyme, vers 1600) [ill. plus] et Sabina Poppaea (anonyme, fin du XVIe siècle) – seraient quant à eux inspirés de la Joconde nue. Qui, par sa frontalité inhabituelle et son air mystérieux, aurait lancé une mode… Lien évident ou spéculations ? Direction Chantilly pour en juger !

Arrow

La Joconde nue

Du 1 juin 2019 au 6 octobre 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Léonard de Vinci Renaissance italienne

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi