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Jean Dubuisson, Pontpoint (Oise), 1963
© Dominique Perrault Architecte / Photo Tiago Madeira.
Il fut un temps où les architectes ne rechignaient pas à édifier pour eux-mêmes un appartement, une maison ou un immeuble. Ces édifices témoins entraient ensuite dans la légende et, depuis, des légions de zélateurs en arpentent les intérieurs. Ces pèlerins parcourent respectueusement les hôtels particuliers ou les villas signés par Otto Wagner à Vienne, Konstantin Melnikov à Moscou, Eileen Gray à Roquebrune-Cap-Martin, Alvar Aalto à Helsinki, Victor Horta à Bruxelles ou Luis Barragán à Mexico… Certains de leurs successeurs ont poursuivi cette tradition. Tadao Andō au Japon, Frank Gehry en Californie ou Norman Foster dans le sud de la France se sont ainsi bâti des maisons. Pourtant, la tendance naturelle est à la défiance. Se lancer dans un projet personnel est une tentation qui rebute car être son propre client ne va pas de soi. Pour beaucoup d’architectes, cela constitue même un écueil insurmontable.
Ainsi se dessine une typologie de bâtisseurs. Ceux qui osent sauter le pas, acceptant d’offrir aux contemplateurs le reflet de leur personnalité, et ceux qui s’y refusent. Leurs raisons sont multiples et tous défendent leur point de vue avec des tombereaux d’arguments psychologiques, techniques et quelquefois comiques. En voici quelques échantillons. Bernard Desmoulin, architecte de la très belle rénovation du musée national du Moyen Âge – Thermes de Cluny à Paris, est direct : « Édifier pour moi- même, cela me semble impossible. Je serais un très mauvais client. Devoir accepter de vivre dans ses erreurs et, pire, devoir les montrer à tous, c’est une horreur. » Il ajoute : « Quand je visite la maison d’un architecte, j’y vois ses petits arrangements et je trouve toujours cela un peu ridicule. Comme quand on entre dans l’intimité d’une personne publique admirée, dont on découvre soudain le côté privé un peu minable. On en a honte. »
Le Corbusier, Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes), 1951
L’architecte a signé ce magnifique cabanon culte aux proportions respectueuses des mesures du Modulor, qu’il avait mises au point quelques années plus tôt : 366 cm sur 366 cm sur 226 de hauteur. L’intérieur est divisé en quatre carrés dont l’un accueille la salle d’eau. Cette architecture minimale aurait dû être, selon ses vœux, produite en série. Il n’en fut rien.
© FLC / Adagp / Photo Manuel Bougot. © FLC / Adagp / Photo Manuel Bougot.
« L’architecte doit être un acteur et endosser tous les rôles. »
Marc Barani
À ces réticences s’en ajoutent d’autres. Tous les architectes trouvent de l’intérêt à confronter leurs idées aux desiderata de leur client. Il faut alors l’écouter, le comprendre, quelquefois le convaincre. Marc Barani fait de ces obligations l’apogée de son métier. « Quand je dois construire un tribunal, je m’imagine juge ou avocat. Pour une école, je suis professeur ou étudiant… L’architecte doit être un acteur et endosser tous les rôles. Voilà pourquoi il m’est si difficile de faire une gare ou un stade car alors il faut s’imaginer foule. » Or, quand on construit pour soi, il faut être soi. Et ce rôle-là, Marc Barani n’a pas envie de l’endosser. La crainte de l’introspection rôde, comme celle de se découvrir tel que l’on est.
Eileen Gray, « villa E-1027 », Roquebrune- Cap-Martin (Alpes-Maritimes), 1929
La villa E-1027 est un parfait exemple d’architecture moderniste des années 1930. En 2000, elle a été classée au titre des monuments historiques. Elle reprend en partie les cinq points constructifs édictés par Le Corbusier.
© Drone de Regard.
« Je n’ai pas le fantasme de bâtir mon autoportrait, comme Malaparte baptisant sa maison Casa come me », dit aussi Bernard Desmoulin. Une maison fige votre personnalité. Impossible de s’en débarrasser. En somme, c’est un tatouage que chacun peut contempler. « C’est une mise à nu et ce n’est pas forcément beau à voir », dit l’architecte Dominique Lyon. En outre, ose encore Bernard Desmoulin, « si l’on construit quelque chose de moyen, on se défend en disant que le client le voulait absolument. C’est un peu lâche mais pratique. Avec soi comme client, cette échappatoire n’existe plus. » Accepterait-il alors de confier le soin d’édifier sa maison à l’un de ses confrères? « Oui, mais il faudrait qu’il m’épate. Et je m’en voudrais de repérer, malgré moi, l’étendue de ses ficelles de métier. »
Aldric Beckmann a édifié lui-même son appartement familial mais il assumerait de faire appel à l’un de ses collègues pour dessiner son atelier. Et de citer Herzog & de Meuron qui agirent ainsi pour le compte d’artistes comme le photographe star Andreas Gursky. Mais, précise-t-il, « je porterais comme première ligne au contrat de ne pas briser une amitié. Il faudrait avoir la sagesse de s’arrêter si les choses dérapent ». C’est à craindre car, comme le reconnaît l’architecte et urbaniste Louis Paillard, « en plongeant dans l’intimité des clients, en abordant des questions taboues, le risque est grand de leur fabriquer un espace qui sera le révélateur de leurs contradictions. Il est arrivé que deux ans après la livraison d’un appartement ou d’une maison, nos clients divorcent. »
Louis Paillard, Montreuil (Seine-Saint- Denis), 2009
Sur un étroit terrain entre des immeubles, il a édifié une maison qui est aussi une piste de cirque et une salle de sport de haute volée. Aujourd’hui, cet espace est consacré aux loisirs familiaux. Difficile de faire plus personnel.
Photo Sébastien Le Clézio. Photo Luc Boegly
« Autrefois, un architecte pouvait construire sa propre résidence en faisant appel à de nombreux artisans extrêmement doués. Ceux-ci apportaient beaucoup à l’édifice et, dès lors, le projet échappait en partie à son auteur. »
Louis Paillard
Construire son espace familial, c’est alors prendre le risque de l’éclatement. Louis Paillard a relevé le défi. À Montreuil, sur un terrain exigu coincé entre des immeubles de ville, il a bâti sa maison. « Ma femme étant trapéziste, nous avons dessiné un espace de dix mètres de hauteur sous plafond lui permettant de se balancer dans la diagonale. Nous nous sommes partagé le rôle d’architecte car, de par son activité de circassienne, elle avait une vision inédite de l’espace, de haut en bas et dans tous les sens. » Louis Paillard a-t-il construit sa maison ou leur maison ? « En réalité, dit Aldric Beckmann, on n’est jamais seul face au projet et ce que l’on bâtit est le reflet de tous ceux qui en auront l’usage. » Manuelle Gautrand, qui a signé l’aménagement de son appartement, ne dit pas autre chose.
Dominique Lyon a beau exprimer le souhait de pouvoir un jour passer à l’acte, il reconnaît que l’époque n’est plus tellement favorable à ce type d’audace. « Autrefois, un architecte pouvait construire sa propre résidence en faisant appel à de nombreux artisans extrêmement doués. Ceux-ci apportaient beaucoup à l’édifice et, dès lors, le projet échappait en partie à son auteur. La quincaillerie des années 1930 était magnifique. Voyez la Maison de verre de Pierre Charreau, rue Saint-Guillaume, à Paris. Tout y a de l’esprit, les placards, les parquets, les moulures, les emmarchements. Aujourd’hui, ces artisans sont plus rares et surtout trop chers. » N’empêche, qu’on lui offre un terrain et il se mettra à la manœuvre.
Édouard François, Batz-sur-Mer (Loire-Atlantique), 2012
Touche-à-tout, décomplexé, audacieux, il est un pur représentant de cette catégorie d’architectes pour qui un espace personnel reste avant tout un lieu d’expérimentations permanentes et se veut le cobaye de ses propres théories.
Photo R. Kleyn. Photo Patricia Parinejad.
Pour Édouard François, la maison est d’abord un lieu d’expérimentation à échelle 1, alors il teste tout, des carrelages aux poignées de porte, au risque de transformer son espace en un showroom déjanté. « J’achète une maison pourrie et j’y tente tout. Aucune limite, ni financière ni technique. Je m’en moque. J’arrache les balcons, je repeins tout en blanc, toiture comprise, je bouche les fenêtres avec du parpaing. Je colle des decks en bois, des sols en marbre. Dans le pavillon le plus tarte, j’installe les matériaux les plus nobles. J’essaie des trucs comme les derniers Velux. » Dire alors que la maison lui ressemble est un euphémisme. Entre l’être et la chose, une même tornade où l’expertise se badigeonne d’un je-m’en-foutisme désopilant.
Philippe Chiambaretta, Belleville, 2000
Avant de proposer un vaste projet de réaménagement des Champs- Elysées, il a fait ses armes dans une ancienne usine de Belleville. L’occasion pour lui de tester les mille et un réglages qui font d’un espace lambda, un site intime et maîtrisé.
Photo Jimmy Delpire. Photo Laurent Teisseire.
Philippe Chiambaretta, qui vient de rendre publique son étude sur l’avenir des Champs-Élysées, a transformé pour lui-même une usine dans Paris en un loft géant. Devenu architecte sur le tard après avoir administré des années durant l’agence de l’Espagnol Ricardo Bofill, il a fait de ce projet son sujet de diplôme. « Quand on travaille pour soi, il faut pousser toutes les hypothèses, approfondir tous les problèmes. C’est un bonheur. À l’inverse, quand je vis dans un espace que je n’ai pas conçu, chaque centimètre carré me pose problème. Tout ce que je ne dessine pas m’est douloureux. »
Rudy Ricciotti, l’architecte du Mucem de Marseille et du stade Jean Bouin à Paris, a toujours vécu dans des maisons qu’il a édifiées ou modifiées, à Bandol hier, et à Cassis aujourd’hui. Cette passion de constructeur, il l’explique par son côté italien. « Tous les Italiens ont une bétonnière à côté de leur bagnole ! » Alors quand il entend les arguments de ses confrères qui préfèrent se tenir éloignés de l’exercice, il les juge avec dureté. « Je suis un type vulgaire qui se soigne par l’outrance. Eux se refusent à se mettre au travail de peur d’être démasqués, et le minimalisme béat est là pour permettre aux architectes médiocres de masquer leur radinerie. » Dominique Lyon est plus diplomate: « L’amour de la maison japonaise toute blanche que l’on reproduit est souvent imposé par des contraintes budgétaires. » Et Bernard Desmoulin de renchérir : « J’aime l’haussmannien. Je ne vois pas pourquoi je devrais vivre dans une maison où l’on ne peut même pas laisser traîner une chaussette. »
Rudy Ricciotti, Bandol (Var), 2002
Dans le Sud de la France, il s’est construit une première maison personnelle dans un style moderniste épuré. Intégration
au site, plantations et plan d’eau : il a ainsi démontré que l’architecture contemporaine préservait mieux les paysages que toutes les tentatives de constructions régionalistes.
Photo Alain Sauvan. © Photo Antoine Doyen / Opale / Leemage.
Dominique Perrault a édifié il y a quelques années une maison de famille en Bretagne. Ce fut pour lui l’occasion de tester ce qui allait devenir le socle de sa démarche : le groundscape, l’inscription dans le territoire, le respect des paysages, la ligne claire d’un habitat en bande façon Mies van der Rohe plutôt que Le Corbusier. « Ce fut en somme un manifeste. » Fait étrange, il a acquis une longue maison en bande édifiée par l’architecte Jean Dubuisson. « J’y retrouve tout ce que j’avais voulu mettre dans ma première maison. En arrivant chez lui, je me suis senti chez moi. Comme si je l’avais moi-même construite. » Cette osmose le rend euphorique.
Alors, construire ou ne pas construire pour soi ? À cette question, Nicolas Gilsoul, récent auteur du réjouissant Bêtes de villes (éd. Fayard), livre la réponse sans doute la plus originale. « J’accepterais de construire ma maison à la seule condition de l’achever avec l’aide des animaux. Les castors creuseraient un tunnel d’entrée, les blaireaux qui sont loin d’être idiots perceraient cinquante entrées et les huîtres édifieraient un récif artificiel… » Bonne idée. Et quelle bonne excuse, surtout, en cas de polémique : « Ah oui, ce détail qui vous déplaît ? C’était une idée des castors ! »
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C’est dans une maison édifiée par Jean Dubuisson, légèrement enfouie dans son terrain et trouée de baies vitrées, que Dominique Perrault a trouvé la quintessence de ce qu’il avait déjà tenté d’édifier pour lui-même en Bretagne. Une rencontre miraculeuse.