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Mélanie Matranga lors de l’installation de son exposition à la Villa Vassilieff, 2018
Photo Maurine Tric
Mélanie Matranga s’immisce dans nos maisons, dans nos apparts, particulièrement dans nos chambres et nos salons. Avec une attention délicate, elle observe ces endroits où la poussière s’accumule, ces renfoncements dans les canapés ou bien la forme d’une couverture posée sur un matelas. Elle va aussi dans nos armoires, Mélanie. Elle aime le tissu troué par une cigarette, les bouts de fils au bord des manches, les vêtements et leurs coutures, les finitions des choses en somme, surtout lorsqu’elles sont maladroites, usées : ça leur donne une patine.
Melanie Matranga, Sunset, 2018
Coton et acier • 230 × 220 cm • © Mélanie Matranga & High Art
Mobilier ou tissu, nos intérieurs sont les reflets matériels de nous-mêmes. Ils ne racontent pas que le passage du temps mais aussi la façon dont on éprouve le monde. Les objets vieillissent près de nous, ils sont pétris par nos sentiments. Combien de temps passé dans ce tee-shirt ? Combien de temps avachi sur ce matelas à regarder par la fenêtre ? La démarche de cette artiste née en 1985, à Marseille, est sentimentale. Et elle ne s’en cache pas.
Mélanie Matranga a grandi dans un milieu populaire. Lorsqu’elle a 15 ans, sa famille connaît une ascension sociale progressive et notable. « Cela m’a permis de faire une école d’art », admet-elle. Après deux ans de classe prépa, elle entre aux Beaux-Arts de Paris. Avec un ami, elle trouve un atelier dans lequel elle se sentira finalement un peu seule et s’ennuiera beaucoup. C’est ici que son langage formel se développe, « quand j’ai compris que faire de l’art, c’est parler publiquement et c’est, donc, avoir quelque chose à dire », explique-t-elle. La suite ? Première exposition en 2013 dans un run-space parisien, Castillo/Corrales, une nomination au Prix de la fondation d’entreprise Ricard un an plus tard, une expo solo au Palais de Tokyo en 2015 et, aujourd’hui, la Villa Vassilieff.
Mélanie Matranga lors de l’installation de son exposition à la Villa Vassilieff, 2018
Photo Maurine Tric
Mélanie Matranga habite un appartement qui, bien que niché au beau milieu du marché de Saint-Ouen, est étonnamment calme. Chez elle, tout est très blanc. Comme dans ses expos, il y a des vêtements, des exemplaires des Cahiers du cinéma (réminiscence de sa dernière exposition à la galerie High Art) et surtout une atmosphère, une espèce de douceur un peu anxieuse. Dans son travail, Mélanie Matranga s’inspire de son expérience, elle révèle souvent ce qu’on éprouve chez soi, lorsqu’on est seul en 2018, ou en tout cas à notre époque. Elle crée des habitats, des espaces sociaux et intimes. Elle construit des lampes, des vêtements trop grands et en papier, installe des canapés, des télés sur lesquelles on peut regarder ses films.
En France, c’est une réalité, qu’on soit plutôt pauvre ou bien riche, il y a toujours, dans nos maisons, des objets standards qui nous relient et qu’on s’approprie tous, sur lesquels on pose notre empreinte : un meuble IKEA, un tee-shirt blanc. C’est avec ces objets « simples et communs » que Mélanie Matranga travaille. Elle leur donne une vie et les transforme en œuvres d’art, parce qu’elle s’intéresse au « cycle des choses », abonde-t-elle, « comment on passe du singulier au commun et du commun au singulier ». À l’image de cette lampe Noguchi en papier : œuvre de design à l’origine, ensuite industrialisée par IKEA notamment et enfin reconstituée artisanalement par l’artiste. Mélanie Matranga délègue très peu, nous dit-elle, elle aime faire les choses elle-même.
Mélanie Matranga lors de l’installation de son exposition à la Villa Vassilieff, 2018
Photo Maurine Tric
Aussi, elle diffuse souvent dans ses expos une bande sonore, des podcasts, des playlists musicales, composées par elle ou ses amis parce que, selon ses mots, « la musique permet de convoquer des sentiments chez le spectateur qui ne sont pas les siens ». Comme le blanc finalement, tonalité majeure de ses œuvres : du blanc cassé, froissé, déchiré, usé. Elle explique : « Le blanc c’est l’inverse de la neutralité. Ça se tache, ça jaunit, c’est une couleur poreuse qui laisse la place à l’autre et l’événement. Laisser les choses en blanc, ce n’est pas autoritaire, c’est laisser faire. » Et d’ajouter : « mes pièces sont souvent très sales ou se salissent. »
Mais avec quoi se salissent-elles ? Elles sont salies par la vie, gorgées par la noirceur de nos vies. « Ce qui nous représente doit être teinté de notre inconfort intérieur, du malaise et de l’incommodité. Mais l’inconfort peut créer du lien entre les spectateurs », pondère-t-elle. Partant de cela, dans ses expos, on entre notamment dans des toilettes étriquées bas de plafond, on regarde des vidéos, comme YOU, « dans laquelle les protagonistes font des choses intimes ».
Mélanie Matranga, Vue d’exposition à la Villa Vassilieff / Installation de l’exposition, 2018
Courtesy Mélanie Matranga & High Art / Photo Maurine Tric
Les sous-vêtements sont très présents dans son travail. Les lits aussi. Car c’est bien là que nous passons le plus clair de notre temps, là où on fait l’amour, là où on déprime, là où on s’éveille, en bonne ou mauvaise compagnie. Mélanie Matranga montre en quelque sorte « les dessous » de nos vies banales, ce qui se trame, et qu’on refoule, en silence dans la sphère privée. L’artiste fait transpirer les lieux (comme elle nous dit prévoir de faire « transpirer » les murs de la Villa Vassilieff). Elle agrandit les objets ou les rétrécit, elle gonfle des lampes comme des ballons de baudruche. À travers eux, elle raconte des émotions ineffables, trop complexes pour être nommées, elle les raconte du bout des lèvres, à l’instar de ses sculptures balbutiantes en terre.
Les vêtements/lampes installés à la Villa Vassilieff, évoquent sûrement, quant à eux, ce sentiment d’absence que l’on éprouve parfois à l’égard des gens, vivants, fantasmes ou fantômes. On retrouve en fait, grâce à elle, cet état de mi-sommeil ou d’ébranlement, lorsque les événements, les éléments – mobilier, vêtements – prennent d’autres dimensions. Les objets de Mélanie Matranga sont aussi bien contaminés par la poussière que par nos structures mentales. Elle les façonne avec une attitude dandy, un relâchement, un geste spontané, souvent imparfait. L’artiste encapsule la vérité d’un moment. Et nos sentiments.
Mélanie Matranga
Du 21 septembre 2018 au 22 décembre 2018
Villa Vassilieff • 75015 Paris
www.villavassilieff.net
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