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Sylvain Venayre et Étienne Davodeau, La Balade nationale – Les origines
© Étienne Davodeau – Sylvain Venayre, Éd. La Découverte / La Revue dessinée
Histoire et bande dessinée ont souvent fait bon ménage. Dernier exemple en date : le succès de la collection « L’Histoire dessinée de la France » dont le premier volume, intitulé La Balade nationale, s’est déjà écoulé à plus de 30 000 exemplaires. Une aubaine pour le porteur du projet, La Revue dessinée, qui prétend ici changer notre regard sur notre fameux « roman national ». Cela dit, s’il ne date pas d’hier, le mariage de l’Histoire et de la BD fut souvent un mariage de raison…
C’est au lendemain la Seconde Guerre mondiale que certains éditeurs catholiques comprennent les effets que peut produire sur les jeunes lecteurs une bande dessinée hagiographique. À cette époque, de nombreuses biographies de Jésus et autres saints sont ainsi éditées. L’histoire du 9e art retient tout particulièrement un titre, Don Bosco de Jijé (1943), l’un des pères de Spirou et de Jerry Spring, qui revient sur la vie et l’œuvre de ce prêtre canonisé par Pie XI en 1934. En 1968, à travers Vaillant puis le journal Pif, le parti communiste fait de Rahan, un archétype anachronique de l’homme préhistorique : ce grand blond à demi-nu véhicule alors des valeurs d’humanité et se dresse contre les sorciers. Quelques biographies de révolutionnaires – Lénine ou Mao Zedong – sont également produites.
Jijé, Don Bosco
© Éd. du Triomphe
À partir de 1976, l’éditeur Larousse s’empare du sujet historique avec une série de bandes dessinées qui va connaître un succès spectaculaire, jusqu’à être adaptée à la télévision ! L’Histoire de France en bandes dessinées associe pour une vingtaine d’opus un scénariste et un dessinateur, lesquels agissent sous le contrôle d’un historien. Le plus souvent, de très bons auteurs réalistes français, espagnols et italiens dessinent les planches tels que Poïvet, Manara, Buzzelli, De la Fuente, Coelho, Bielsa, Sió…
Histoire de France en bandes dessinées – N°13 Louis XIV le Roi-Soleil
© Larousse / DR
Problème : l’histoire de France qui y est racontée commence avec nos ancêtres les Gaulois pour se terminer par la Seconde Guerre mondiale, en passant par Saint Louis, les croisades et Napoléon. Pas d’École des Annales donc, ni de Nouvelle Histoire qui renouvellent à l’époque l’historiographie, mais plutôt une vision traditionnelle qui penche du côté de Michelet. Plus récemment, l’éditeur First a produit également quelques opus dans sa collection « Pour les nuls » sur le même modèle un brin désuet.
Histoire de dépoussiérer le genre, les éditions Glénat, en partenariat avec Fayard, lancent à partir de 2014 une collection de grandes biographies en bande dessinée : « Ils ont fait l’histoire ». L’idée est similaire à celle de Larousse dans les années 1970 : réunir des scénaristes et des dessinateurs pour adapter le texte d’un volume de biographie historique déjà paru et dont Fayard s’est fait une spécialité avec, notamment, les best-sellers de Jean Tulard sur Napoléon dans les années 1970. Là encore, on n’échappe pas aux vedettes du roman national que sont Vercingétorix, Charlemagne et Louis XIV. Heureusement s’y ajoutent des albums consacrés à Robespierre, Lénine, l’empereur Meiji ou Winston Churchill. Une ouverture à des figures étrangères qui fait du bien à cette collection de près de trente volumes qui se caractérise par son sérieux, mais au style de dessin un rien pompier et qui ne révolutionne ni la BD ni la science historique.
Matthieu Gabella, Roberto Meli et Hervé Leuwers, Robespierre
© Éd. Glénat / Fayard
Tout le contraire de la collection « L’Histoire dessinée de la France » lancée à l’automne dernier par La Revue dessinée. Ce mook disponible en librairie et dans certains points presse décline depuis 2013 une forme de journalisme en bande dessinée qui fait plancher un rédacteur et un dessinateur sur des sujets politiques, culturels, économiques ou sociétaux. Une sorte de news magazine de 228 pages composé de bandes dessinées.
C’est en regardant du côté des anciennes collections de L’Histoire de France en bandes dessinées de Larousse que les éditeurs Franck Bourgeron de La Revue dessinée et Hugues Jallon de La Découverte ont décidé d’unir leurs compétences afin d’inventer quelque chose de neuf. D’où le titre de cette nouvelle collection, « L’histoire dessinée de la France », et sa base line : « L’Histoire comme vous ne l’avez jamais vue ». Bien sûr, difficile d’échapper à un découpage chronologique, mais celui-ci ne dit pas son nom. La collection, qui associe également un historien à un dessinateur, brasse de nombreuses thématiques, de la Gaule romaine à la France contemporaine en passant par le Moyen Âge français, les Lumières, le temps de l’industrie ou la crise mondiale, en tentant à chaque fois d’identifier des éléments qui concourent à la construction du « roman national ».
Sylvain Venayre et Étienne Davodeau, La Balade nationale
© Étienne Davodeau – Sylvain Venayre, Éd. La Découverte / La Revue Dessinée
« En ces temps troublés, l’histoire de notre pays fait l’objet de tous les fantasmes passéistes et de toutes les récupérations politiques. »
Sylvain Venayre
L’ouverture sur le monde et la recherche de lignes de force sous-jacentes à l’histoire de France, justement, plutôt que l’attachement aux grandes figures biographiques prouvent que les récents travaux de Patrick Boucheron (L’Histoire mondiale de la France) ont été consultés. C’est le sens des propos de l’historien et journaliste Sylvain Venayre, directeur de la collection : « En ces temps troublés, l’histoire de notre pays fait l’objet de tous les fantasmes passéistes et de toutes les récupérations politiques. » Formellement, on est plus proche du roman graphique que de l’album de BD cartonné à la papa. Le premier volume, écrit par Syvain Venayre et Étienne Davodeau, s’attache à camper, sur 128 pages, les origines d’une « balade » nationale. Jeanne d’Arc, Molière, Marie Curie, l’historien Jules Michelet et le général républicain Alexandre Dumas ont dérobé sur l’île d’Yeu le cercueil du maréchal Pétain.
Chemin faisant, tout ce petit monde embarque Pétain et le lecteur dans une équipée sauvage à travers l’hexagone. Le deuxième titre, « L’Enquête gauloise », est encore plus osé. Scénarisé par l’archéologue Jean-Louis Bruneaux et le dessinateur Nicoby, il s’agit d’une discussion entre Posidonios et César sur le mode humoristique. Le philosophe grec et l’homme politique romain s’affrontent dialectiquement sur l’influence que leurs pays auraient exercée sur les Gaulois.
Jean-Louis Brunaux et Nicoby, Histoire dessinée de la France : « L’Enquête gauloise – De Massilia à Jules César »
© Nicoby et Jean-Louis Brunaux, Éd. La Découverte / La Revue dessinée
Selon Sylvain Venayre, « ce livre explique et corrige nos idées reçues sur les Gaulois. » On découvre ainsi ce que les « civilisés » doivent aux « barbares » : le tonneau, le matelas de laine, le pantalon, la capuche, le savon, le dentifrice, des armes et des techniques de combat comme la tortue, que n’importe quel novice aurait plutôt attribué aux Romains. Une façon ludique, intelligente et diablement originale d’apprendre l’histoire. Vingt volumes sont prévus d’ici 2022. Gageons que la collection ira jusqu’au bout. Et qu’on connaîtra la fin de l’histoire.
L’Histoire dessinée de la France
La Balade nationale
Sylvain Venayre et Étienne Davodeau • 2017 • Éd. La Découverte • 22€
L’Enquête gauloise
Jean-Louis Brunaux et Nicoby • 2017 • Éd. La Découverte • 22€
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