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Décryptage

Que peut vraiment l’art pour l’écologie ?

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Publié le , mis à jour le
À première vue, rien de concret. Et pourtant : certains artistes pansent la nature et se posent en remparts contre la destruction progressive des paysages et des espèces. Ils observent, portent des messages, restaurent le lien distendu à la nature ; certains vont jusqu’à protéger des territoires. Et donnent forme à un « artivisme » qui éveille les consciences, à l’heure où produire des œuvres et des expositions écoresponsables préoccupe de plus en plus.
Julia Gault, Où le désert rencontrera la pluie
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Julia Gault, Où le désert rencontrera la pluie, 2018

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Terre de faïence crue, eau de pluie, acier • © Photo Laurent Ardhuin

Décembre 2018. Alors que la période de Noël approche à grand pas, l’ambiance des rues parisiennes est moins aux courses effrénées qu’à la prise de conscience – tous les samedis, des manifestants en gilets jaunes défilent et crient leur colère. Des graffitis apparaissent sur les vitrines des quartiers chics de Paris : « Réchauffement climatique : l’hiver sera chaud », peut-on par exemple lire dans le 8e arrondissement. Héritage anarchiste qui évoque volontiers mai 68, ces tags jouent sur les mots, se font facétieux ou poétiques. Au cœur même de la révolte émerge ainsi un nouvel art public, spontané et immersif, qui métamorphose les rues et y insuffle de l’imaginaire.

Anaïs Tondeur, Carbon Black Newcaslte
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Anaïs Tondeur, Carbon Black Newcaslte, 2017

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Encre carbone • © Anaïs Tondeur

Au même moment, et de façon infiniment plus discrète, l’association COAL (Coalition pour l’art et le développement durable) tient boutique au 96 bis rue Beaubourg : un marché de Noël éphémère, installé pour quelques jours dans la galerie Kogan, met à l’honneur des créateurs de mode et de design qui placent les questions humaines et environnementales au cœur de leur démarche. Au sous-sol, cinq artistes exposent des travaux directement liés à la cause écologique : on retiendra notamment Anaïs Tondeur, qui transforme des particules fines en encre (!) pour imprimer des photographies de ciel, prises à l’endroit même où les particules ont été prélevées.

S’inscrire dans le monde

Mine de rien, ces deux événements se rejoignent. Il est dans les deux cas primordial de revendiquer une place dans le monde. « Parce qu’être et exister, sans flagellation ni doute ontologique, c’est être au cœur du monde en y ayant sa place. Précisons : une place légitime, la place non pas du dominé ou de l’exclu mais celle de l’acteur, qui y arbore une figure non seulement intégrée mais aussi nécessaire. » Le mot est de Paul Ardenne, historien de l’art français qui a publié en octobre 2018 l’ouvrage Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène.

Gina Pane, Situation idéale : Terre-Artiste-Ciel. 1969, Écos (Eure)
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Gina Pane, Situation idéale : Terre-Artiste-Ciel. 1969, Écos (Eure), 1969

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tirage photographique annoté • Coll. FRAC des Pays de la Loire • © Photo Stéphane Bellanger

Il parle alors d’une photographie de Gina Pane intitulée Situation idéale : Terre-Artiste-Ciel (1969), où l’artiste pose dans un paysage de campagne, debout sur l’horizon. « L’image ne dit rien d’autre ici qu’un couple s’est formé, ce couple qui unit l’humain et son cadre naturel entendu au sens large, le cosmos. » Les artistes engagés, sensibles au monde avec lequel ils ne font qu’un, proposent de mettre en évidence ce lien. Au sujet de sa série photographique Noir de carbone, Anaïs Tondeur explique ainsi qu’elle tente « de donner consistance aux dangers que nous créons et d’envisager les flux atmosphériques en termes de relations auxquelles nous participons ».

Julia Gault, Où Le désert rencontrera la pluie
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Julia Gault, Où Le désert rencontrera la pluie, 2018

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Terre de faïence crue, eau de pluie, acier • © Photo Laurent Ardhuin

Devant ses œuvres intactes, le spectateur est saisi d’angoisse et d’impatience.

Cette ambition s’incarne dans une implication totale du corps de l’artiste. Et évidemment, ne manquent pas à l’appel des dizaines d’artistes cités par Paul Ardenne, parmi lesquels les célèbres Joseph Beuys, Abraham Poincheval, Ana Mendieta… Plus récemment, la toute jeune Julia Gault (diplômée en 2016 de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs et exposée début 2019 à l’Espace d’art contemporain Camille Lambert) nous expliquait : « J’emploie des matériaux lourds car j’ai besoin de ce rapport hyper-physique à la matière ». L’artiste interroge la verticalité toujours plus absurde des architectures contemporaines et met en scène l’effondrement – thème cher à l’écologie contemporaine. Elle soulève et porte des sacs de sable, des briques, d’épais vases en terre crue, qu’elle soumet tour à tour à la menace de l’écroulement, en les empilant grossièrement, en les assemblant en une arche précaire, ou en les remplissant d’eau jusqu’à ce qu’ils éclatent. Elle emploie également des étais (objets massifs qui servent, lors des travaux, à combler les vides des architectures) et les place en équilibre. Devant ses œuvres intactes, le spectateur est saisi d’angoisse et d’impatience : quand et comment vont-elles s’effondrer ? « Je trouve très beau ce moment de tension où tout peut céder… C’est un moment de résistance. »

Éveiller l’attention au cosmos

Au FRAC Île-de-France (château de Rentilly), l’exposition collective « De l’immersion à l’osmose » propose aux visiteurs un parcours immersif à travers des installations et des vidéos qui décrivent une expérience liée à la nature. L’idée ? Stimuler les imaginaires et donner accès à « une vision non plus anthropocentrée du monde mais cosmomorphe », détaille la commissaire de l’exposition Nathalie Ergino. On suit la course d’une goutte d’eau (Linda Sanchez), on s’enfonce dans la forêt tropicale (Daniel Steegmann Mangrané) et on respire les odeurs des plantes d’une Chanson florale (Maria Thereza Alves) : des perceptions organiques qui brouillent les frontières du musée pour le faire communiquer avec le monde naturel qui l’entoure (d’autant plus que le grand parc du FRAC invite à s’y promener). Nathalie Ergino met donc en scène un ballet de sensations qui éveillent notre conscience au paysage.

Mark Dion, Library for the Brid
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Mark Dion, Library for the Brid, 2001–2007

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techniques mixtes • © Photo : Didier Knoff

Plus critique, le Fresnoy (Tourcoing) revient sur la représentation de la nature, et sur le goût des Occidentaux pour la classification – une vision anthropocentrée, qui témoigne d’une volonté d’emprise mortifère sur la nature… Jusqu’à sa destruction. Collaborant avec le musée d’histoire naturelle de Lille, l’exposition « Le Laboratoire de la nature » expose des dessins scientifiques, des animaux empaillés et des textes anciens, aux côtés d’œuvres contemporaines – certaines moqueuses. On s’attarde notamment sur le faux cabinet de curiosités de Mark Dion, dans lequel l’artiste expose des figurines en argile de coraux, de statuettes et de boîtes, mimant une simili-fouille archéologique ; plus amer et mélancolique, son Pavillon d’oiseaux à bout de souffle éclaire de lumière noire différentes espèces d’oiseaux qui surgissent de l’obscurité, et semblent ici promis à un bien sombre avenir.

Passer à l’action

Par l’humour, l’évocation poétique ou l’immersion, nombreux sont les artistes qui tentent d’éveiller les consciences et de s’inscrire eux-mêmes dans un rapport serein à l’environnement – exemple entre mille, la jeune Julia Gault prend garde à replacer le sable et la terre qu’elle utilise exactement à l’endroit où elle les emprunte, pour ne pas perturber les écosystèmes. Pourtant, des constats sévères apparaissent. Le 6 janvier 2019, le journal suisse Le Temps soulignait : « Alors que les consciences écologiques s’éveillent dans un nombre grandissant de secteurs, le monde culturel, lui, est loin de s’être mis au vert. Entre transports, gaspillages et bâtiments non conformes », le journal fait le « bilan d’un retard devenu gênant ». À ce sujet, on ne manquera pas la 10e édition du prix Sciences Po pour l’art contemporain, qui a pour thème la « Succession » et qui s’est ouvert par une conférence intitulée « Art et écologie : comment produire des œuvres et des expositions responsables ? », le mardi 16 avril 2019.

Jérémy Gobé, Corail Artefact – Lost in nature
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Jérémy Gobé, Corail Artefact – Lost in nature, 2018

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Dentelles de Calais • © Photo Thomas Granovsky

L’art a bien plus qu’un imaginaire à mettre au service de l’environnement.

Dans le même temps, des associations s’organisent : COAL, évoquée précédemment, « mobilise les artistes et les acteurs culturels sur les enjeux sociétaux et environnementaux » depuis 2008, avec expositions, conférences et événements variés, tels que le marché de Noël responsable de la galerie Kogan. Art of Change 21, née en 2014 – juste avant la conférence internationale pour le climat COP21 –, fait de même. L’art incarne ici un vecteur de possibles, qui enrichit les imaginaires. Idem à Saint-Denis, où le collectif d’artistes du Parti Poétique a repris une ferme urbaine pour y déployer un programme convivial mêlant concerts, repas et ateliers d’initiation à la permaculture. On pensera pour finir à l’artiste textile Jérémy Gobé, qui développe un projet intitulé Corail Artefact pour sauver la grande barrière de corail, en utilisant de la dentelle venue du Puy-en-Velay. Un exploit, qui prouve que l’art a bien plus qu’un imaginaire à mettre au service de l’environnement : sa force évocatrice, mais surtout son savoir-faire peuvent faire bouger les lignes. Et devenir un moyen d’action. Affaire à suivre…

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De l’immersion à l’osmose. Chaosmose #2

Du 17 mars 2019 au 21 juillet 2019

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Le Laboratoire de la nature

Du 2 février 2019 au 21 avril 2019

Retrouvez dans l’Encyclo : Joseph Beuys

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