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Caspar David Friedrich, La Mer de glace, 1823-1824
Huile sur toile • 96,7 x 126,9 cm • Coll. Kunsthalle, Hamburg • © BPK-Berlin, Dist.RMN-GP / Christopf Irrgang Coll. Kunsthalle, Hamburg / Akg-images
Quel rapport entre un soleil couchant de Turner, le Carré noir de Malevitch, les créatures invertébrées de l’aquarium de Pierre Huyghe et un film catastrophe à gros budget de Roland Emmerich ? Tous évoquent un monde étrange et angoissant où l’humanité n’aurait plus sa place ; un « univers sans l’homme ». Le mot est de Charles Baudelaire, qui fustigeait en son temps un art trop « positiviste », dépourvu d’imagination et donc de conscience humaine. Notre confrère Thomas Schlesser – signature régulière de Beaux Arts magazine et directeur de la fondation Hartung-Bergman, à Antibes – le reprend aujourd’hui à son compte pour évoquer ces artistes qui, depuis plus de deux siècles, se sont attaqués à l’anthropocentrisme de nos sociétés, à l’arrogance de l’espèce humaine, sa certitude d’être le centre du monde et sa propension à vouloir en disposer comme bon lui semble dans une démarche paradoxale d’autodestruction. Cet univers sans l’homme est, nous dit l’auteur de cet ouvrage abondamment illustré, « celui de l’ancestral, d’un passé lointain où il ne marchait pas encore, et d’une histoire hypothétique d’un avenir incertain, où il aura peut-être disparu ». Il est aussi celui du macrocosme, territoire de l’infiniment grand qui rend notre existence si dérisoire, et celui du microcosme, monde invisible organique qui une fois encore défie le sentiment de la toute-puissance humaine.
Cet univers sans l’homme est celui de l’ancestral, d’un passé lointain où il ne marchait pas encore, et d’une histoire hypothétique où il aura peut-être disparu.
À l’aune de ces vastes considérations, Thomas Schlesser propose de revisiter de façon originale et dramatique l’histoire de l’art moderne et contemporain en s’appuyant sur un corpus d’œuvres qui n’exclut aucune forme de culture, des écrits d’Emmanuel Kant aux jeux vidéo, des toiles crépusculaires de Caspar David Friedrich aux expérimentations spatiotemporelles de Loris Gréaud en passant par la naissance de l’art abstrait. L’exercice est périlleux tant le choix d’exemples est abyssal. L’auteur justifie chacun de ses partis pris et assume la part subjective de sa démarche, sa fragilité, pour construire un récit à la fois érudit et sensible où il met en lumière l’aspect « anthropocritique » des œuvres, quitte à en forcer un peu le trait et même si leurs auteurs ne les revendiquaient pas toujours comme tel. C’est aussi ce qui rend le propos séduisant : son approche très personnelle du sujet, elle-même nourrie de divers articles ou livres récents, stimule la réflexion et entraîne ses lecteurs aux confins d’une terra incognita vertigineusement désincarnée.
L’épopée commence au XVIIIe siècle, en 1755 à Lisbonne, où un séisme détruisit quasiment toute la ville. La pensée des Lumières refusa d’y voir un signe de la providence divine, prenant plutôt conscience d’une nature gouvernée par ses propres lois et renvoyant l’homme à sa fragile condition. Ce sera le grand paradoxe des découvertes scientifiques qui, si elles enorgueillissent ceux qui les ont faites, révèlent aussi la place toute relative de l’homme dans le monde. L’esthétique du sublime née à cette époque exacerbe le sentiment de la nature, ses déchaînements atmosphériques, tempêtes, orages, éruptions volcaniques, face auxquels l’homme se montre impuissant. L’exercice atteint son paroxysme avec Turner qui, à partir des années 1830, offre la vision d’un monde désintégré, pulvérisant la matière sur la toile pour y faire émerger une lumière éblouissante. À Thomas Schlesser de nous convaincre qu’une sensation de catastrophe latente hante tous les derniers tableaux du peintre britannique.
Comme les scientifiques, les artistes remettent en cause le postulat de supériorité de l’homme. Les visions offertes par la lunette astronomique ou le microscope leur ont ouvert les yeux. Et de nouveaux horizons. L’homme se dilue désormais dans un monde invisible peuplé de cellules organiques, qui inspirent à Odilon Redon et Alfred Kubin des monstres hybrides, ou dans des espaces incommensurables que traduisent les œuvres cosmiques de Fontana et Klein. La figure humaine se désagrège aussi avec l’industrialisation galopante et le règne de la machine ultraperformante qu’exalte le futurisme – Marinetti ne souhaitait-il pas d’ailleurs « remplacer l’homme par la machine » ? Avec l’apparition des premiers robots pointe le fantasme de pouvoir un jour prochain se passer de l’homme.
Alfred Kubin, Puissance, 1903
© Coll. Kunsthalle Hambourg / BPK-Berlin, Dist.RMN-GP / Christoph Irrgang
Cette dilution de l’identité humaine préoccupe les intellectuels, les plasticiens, les cinéastes. L’expression d’univers sans l’homme sonne désormais comme une menace, celle de son extinction. Comble de l’ironie, il en est le principal responsable. Les artistes de l’anthropocène, ce terme géologique désignant la période à partir de laquelle les activités de l’homme ont modifié l’écosystème de la planète, se font l’écho de l’écocide en cours. Ils anticipent la catastrophe, donnant corps à la peur eschatologique ravivée par les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, dans des œuvres aussi cathartiques et angoissantes que jubilatoires et délirantes.
« On ne peut tout de même pas s’attendre à ce que la fin du monde arrive comme on l’avait imaginée… »
Jean Tinguely, 1962
Pour son happening Étude pour la fin du monde (1962), Jean Tinguely choisit le désert du Nevada, haut lieu d’expérimentations nucléaires orchestrées de façon spectaculaire selon une communication bien rodée et se voulant rassurante. Tinguely en fait une parodie délirante en installant une ligne de dynamites qui explosent de façon anarchique et échappent à son créateur. Le land art réagit, lui aussi, aux dérives technologiques dans des performances où il met en scène l’étouffement de la planète. Certains poussent la démarche à l’extrême, tel Michael Heizer qui construit dans le Nevada son Complex City, modules architecturaux futuristes conçus pour résister à des chocs considérables en vue d’un désastre imminent. Le cinéma n’est pas en reste : dès les années 1960, il fait son miel de ces thématiques apocalyptiques, depuis l’inévitable Planète des singes jusqu’aux blockbusters de Roland Emmerich, sans oublier l’industrie du jeu vidéo qui plonge ses fans dans des mondes dévastés où plane la menace de zombies terrifiants, ombres d’une humanité décimée. Thomas Schlesser souligne l’aspect pernicieux de cet engouement faisant du spectacle de l’écocide une industrie culturelle lucrative comme une autre. Et préfère s’évader avec les œuvres de Pierre Huyghe ou celles de Fabien Giraud & Raphaël Siboni, où coexistent les entités non humaines, animaux, végétaux et autres organismes vivants, mais aussi objets et machines, laissant entrevoir l’espoir d’autres mondes possibles.
L’univers sans l’homme
À lire
L’Univers sans l’homme par Thomas Schlesser
Ed. Hazan • 288p. • 56 €
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