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La Condition Publique – Roubaix

Quelle place pour les femmes dans le street art ?

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Publié le , mis à jour le
Le street art ne se conjuguerait-il qu’au masculin ? Comme de (trop) nombreux domaines, l’art de rue est largement dominé par les hommes, et ce depuis le début de son histoire. À Roubaix, la Condition Publique revient sur ce manque dommageable et son influence sur les représentations, tout en mettant en avant des street artistes femmes, souvent politisées. Une exposition qui fait plaisir à voir – et qui s’étend dans toute la ville !
Miss.Tic, Se donner cœur et âme
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Miss.Tic, Se donner cœur et âme, 2021

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Courtesy Galerie Perahia, Paris.

Magda Danysz
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Magda Danysz

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Photo Stéphane Bisseuil

Jean-Christophe Levassor, directeur de la Condition Publique, le reconnaît volontiers : les artistes sollicités au fil des années par l’institution roubaisienne sont en majorité des hommes. Un « problème », résume-t-il en préambule, qui « pose la question des gens qu’on invite à parler dans l’espace public : qui sont-ils ? Quelle est la spécificité de leur regard ? » Pour y répondre, Jean-Christophe a songé à la galeriste Magda Danysz, grande connaisseuse du street art puisqu’elle a fondé sa galerie avec le bien connu JonOne il y a plus de trente ans. C’est aussi elle qui a organisé en 2017, entre ces mêmes murs, « Street generation(s) », soit un résumé très remarqué de 40 années de street art. « Urbain.es » apparaît ainsi comme la suite logique de ce premier opus – qui se terminait, rappelle-t-elle, sur la question de l’engagement, thème qui irrigue ce nouvel accrochage infiniment plus féminin et politisé.

Avant toute chose, il s’agit ici de faire un bilan. Quelle image de la femme peut-on voir dans la rue ? Chez Invader, l’artiste aux mosaïques de pixels, elle est une héroïne aux bottes rouges et aux longs cheveux verts, sexy derrière son arme. Chez T-Kid, ses seins pointent outrageusement et semblent surgir de la surface de la toile graffée… Pas de doute, l’héritage de la bande dessinée et du cinéma n’a guère transmis au street art que de très banals stéréotypes ! Côté pionnières, Miss Van joue elle aussi d’allures ultra-sensuelles, de bouches boudeuses et de tétons insolemment dévoilés, mais de façon plus ambigüe – l’artiste ayant expliqué projeter dans ses œuvres un avatar d’elle-même totalement fantasmé, sorte de réalisation absolue et extravagante. Miss.Tic, la plus connue du parcours, est bien sûr citée dans cette introduction : poète autant qu’artiste de rue, son style bien reconnaissable fait dialoguer jeux de mots crus et postures aguicheuses – davantage dans une volonté de reprise du pouvoir sur son corps et son désir que d’asservissement à celui des hommes.

Guerrilla Girls, Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au Metropolitan Museum ?
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Guerrilla Girls, Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au Metropolitan Museum ?, 1989

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Courtesy Guerrilla Girls

Un parcours où, pour une fois, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à avoir leurs noms sur les cartels.

La seule à se détacher totalement de l’image sexuelle qui colle aux femmes est Lady Pink, présente à travers un autoportrait (rare en art urbain !) la mettant en scène au travail, une bombe à la main. Cette œuvre est d’autant plus touchante que le genre de l’autoportrait est cher à l’histoire de l’art au féminin, et apparaît depuis le Moyen Âge (lorsque de discrètes exécutantes glissaient leurs visages dans des lettrines) comme une affirmation de soi et de son talent dans un monde dominé par les hommes. Face à elle, les célèbres activistes Guerrilla Girls rappellent leur vérité bien connue : « Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au Metropolitan Museum ? » et nous introduisent dans le cœur du sujet, un parcours où, pour une fois, elles sont plus nombreuses que les hommes à avoir leurs noms sur les cartels.

Yseult YZ Digan, Empress Ozoua
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Yseult YZ Digan, Empress Ozoua, La Condition Publique, Roubaix, 2022

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© Maxime Dufour Photographies

On y (re)découvre par exemple Maya Hayuk, artiste américaine d’origine ukrainienne reconnaissable à ces monumentales bandes de couleur, travaillant l’abstraction et la géométrie avec un fort appétit pour les teintes fluorescentes, les coulures et les accumulations graphiques. En résidence fin mars à la Condition Publique, elle a ajouté comme quelques artistes de l’exposition sa patte à la galerie d’art urbain en plein air qu’est la ville de Roubaix : à vous de la retrouver en vous baladant dans les alentours ! Vous verrez également, à l’intérieur et à l’extérieur de l’expo, Yseult Digan (alias YZ), autrice d’immenses portraits de femmes croisées en voyages, et qu’elle orne de bijoux réalisés à partir d’objets de récupération.

Magda Sayeg, Maman, Louise Bourgeois
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Magda Sayeg, Maman, Louise Bourgeois, Tokyo, 2018

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Courtesy Magda Sayeg

Le street art au féminin est également à la source d’une invention douce au toucher : le yarn bombing, ou tricot urbain. Première à avoir osé s’emparer de la rue avec aiguilles et pelotes de laine, la géniale Magda Sayeg a été jusqu’à emmailloter les pattes d’une araignée géante de Louise Bourgeois à Tokyo ; ici, elle s’empare d’une rampe tout entière que l’on caresse des yeux. À cet exploit viennent répondre des démarches textiles plus modestes mais tout aussi intéressantes, comme celle d’Eko Nugroho. L’artiste indonésien se réapproprie le tissage – sous le regard attentif de sa mère ! – et représente des visages de femmes perçants dans des masses colorées… Une chose est certaine, on est loin des poitrines érotisées des premiers street artistes.

En passant, on croise quelques stars soucieuses de grands projets politiques, comme JR ou Saype, dont l’intérêt pour les femmes, les populations fragiles ou l’environnement est bien connu ; pas de quoi toutefois voler la vedette à leurs plus discrètes (et peut-être moins démagogiques) consœurs. Comme l’Argentine Amalia Ulman, qui se scandalise des congés maternité non rémunérés aux États-Unis, ou la très libre Égyptienne Aya Tarek. On terminera sur un coup de cœur, la très sobrement surnommée Madame. Scénographe de formation, la Française crée dans son atelier des affiches et de petites compositions-collages en trois dimensions, qu’elle diffuse ensuite dans la rue. Pourquoi on aime ? Parce qu’elle est drôle et féroce, parce qu’elle écrit « Suivre le courant, c’est partir à la dérive », « Y laisser des plumes ne fera jamais d’une cage un abri », ou encore parce qu’elle illustre sa « flamme au foyer » d’une femme avec les yeux en feu… Une inspiration brûlante et indisciplinée, qui résume bien le ton de cette exposition.

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Urbain.es, l'expo

Du 31 mars 2022 au 24 juillet 2022

laconditionpublique.com

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