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Vue de l’atelier de Theaster Gates
Photo Chris Strong
Cest le sud de Chicago. L’air est glacial. Et pourtant l’hiver ne bat pas encore son plein. Nulle boutique, nul piéton à l’horizon. Il est loin, le nord de la ville où les immeubles tutoient le ciel ! Loin le Loop, centre culturel et financier, où une sculpture monumentale de Picasso cohabite avec une mosaïque des Quatre Saisons par Marc Chagall, un stabile rouge de Calder (Flamingo), une fontaine numérique de Jaume Plensa (Crown Fountain) et un haricot magique d’Anish Kapoor (Cloud Gate) ! Ici, les maisons, pour la plupart abandonnées, subsistent collées-serrées, comme pour se tenir chaud.
Les collections de la Stony Island Arts Bank incluent un ensemble de livres et de revues hérités de la maison d’édition Johnson Publishing. Que va en faire Theaster Gates ? Une sculpture ? Un poème monumental ? L’avenir nous le dira.
Photo Chris Strong
Dans ce quartier où la criminalité ne cesse de croître, une école catholique vient de rouvrir en tant que centre de formation professionnelle de design. Une ancienne supérette, rebaptisée The Listening House, abrite désormais des vinyles et des livres rachetés à des bibliothèques et à des magasins de musique aujourd’hui disparus, dont The Johnson Publishing Library. Fondée en 1923, la Stony Island Arts Bank vient de renaître en espace culturel polyvalent. Voilà les piliers de la Rebuild Foundation, association à but non lucratif qui œuvre à la revitalisation du sud de Chicago, notamment en soutenant des talents locaux. Derrière ces projets immobilo-artistiques se cache un touche-à-tout à l’esprit communautaire surdéveloppé.
Theaster Gates à Bristol
© LNP / REX Shutterstock / SIPA
Son nom ? Theaster Gates. Ce n’est pas un pseudonyme et, pourtant, on aurait voulu l’inventer ! Son patronyme, qui signifie « portes » en anglais, annonce la couleur : accueil à bras ouverts, puis chaleureuse embrassade dans le hall d’un bâtiment en brique de 3 250 m2, fruit d’une énième reconversion. C’était l’antenne chicagoane de la brasserie Anheuser-Busch. Son prénom, lui, trahit l’acteur, pour ne pas dire l’homme d’action qui bouillonne en lui. Dans ce monde que Shakespeare comparaît à un théâtre, Theaster interprète divers rôles ; avec une préférence, peut-être, pour celui de metteur en scène. Son art procède d’associations d’idées, de personnes et d’objets, eux aussi doués d’une âme, à en croire l’artiste.
Cet animiste affiché est né à East Garfield Park, autre quartier sensible. Alors pourquoi aller tenter le diable du côté de South Side ? Pour se rapprocher de l’université de Chicago, où il décroche un poste en 2006. Theaster reprend alors les locaux d’une épicerie, où il conserve une majorité d’ouvrages sur l’histoire des Afro-Américains, un thème qui lui tient à coeur. Ainsi compte-t-il ressusciter son nouvel environnement en l’intégrant à sa création. S’ensuivent d’autres acquisitions immobilières à vocation socio-artistique, une église, une école, un parc. Autant de résurrections qui l’érigent, pour certains, en messie. « Les gens pensent que je suis un sauveur. Or ce n’est pas le cas. Une partie de mon travail consiste à dévoiler le potentiel incroyable de ce quartier. Ma vraie récompense, c’est d’avoir pu créer des liens, des emplois. Autrefois, les gens se mélangeaient plus volontiers. C’est cette atmosphère de partage que je cherche à reconstituer », déclare ce leader au grand cœur en nous servant une tasse de thé. Mais la dînette ne dure qu’un temps. L’interview sera déambulatoire !
Acquis il y a six ans, le bâtiment de briques rouges qui abrite l’atelier occupe un block entier (35 000 m2) et comprend une quinzaine de pièces, utilisées comme atelier, salle d’exposition et de lecture.
Photos Chris Strong
Theaster Gates, alias TG dans la bouche de ses collaborateurs (une vingtaine au total), ne tient pas en place. Mille et une idées tournoient dans sa tête. Il pousse la porte d’un cabinet de curiosités, saisit une ampoule dont la destinée était incertaine avant qu’il ne l’inspecte. Eurêka ! Elle complétera telle installation entamée il y a deux ans. Quand il ne s’adonne pas à la céramique – son domaine de prédilection –, il peaufine le texte d’une chanson écrite pour son groupe, The Black Monks of Mississippi. Car Theaster Gates a plus d’une corde à son art. « Il est rare que je reste assis, crayon à la main, toute la journée. Généralement, je me promène dans l’atelier, en quête d’inspiration. Je pars toujours du matériau, ce qui fait de moi un meilleur bâtisseur que ces architectes butés, arc-boutés sur leurs plans », poursuit ce Protée enclin à changer de technique comme de chemise.
De ce bloc de ciment, laissant transparaître un morceau de grillage, émergent trois lingots de typographie. L’association improbable de ces objets résume le principe des travaux, généralement sans titre, que Theaster Gates a conçus pour l’exposition « Amalgam », au Palais de Tokyo.
Photo Chris Strong
Ses travaux sont à son image, en constante mutation. Il y a deux ans, Theaster Gates et sa clique ont récupéré 700 arbres abattus par la Ville de Chicago, pour les traiter, les découper, les assembler, au coeur de leur « monastère », atelier-annexe où règne parfois une ambiance de boîte de nuit. Le vendredi, c’est album day : chacun passe le disque de son choix. Autre exemple : une fois rebaptisés, les livres conservés au sein de la Listening House seront reliés, classés par taille, titre et couleur pour former un poème monumental. Quant à l’Archive House, la maison attenante, Theaster Gates ne sait pas encore ce qu’il va en faire : « J’attends 2020–2022 pour lui trouver une autre utilité. » Maître Gates transforme tout ce qu’il touche en art.
Ces masques prolongent une réflexion que Theaster Gates mène depuis le début de sa carrière sur l’histoire des divinités africaines. Les objets créés pour être habités par Dieu le fascinent tout particulièrement, en tant qu’ils contribuent à la préservation d’une culture.
Photo Chris Strong
Sinon, l’archiviste-urbaniste-plasticien s’inspire de ses voyages, de plus en plus fréquents au vu de ses derniers succès. Documenta 13 à Kassel (Allemagne), en 2012. Les biennales de Venise et d’Istanbul, en 2015. Il a 19 ans la première fois qu’il met les pieds en France. La quarantaine passée quand il reçoit la Légion d’honneur. Un sujet le taraude alors, Malaga Island, une île au large de la côte est dont la population, entièrement métisse, fut expulsée en 1912. Cette tragédie est parvenue à ses oreilles à l’occasion d’une résidence dans le Maine, il y a un an et demi. Et Gates d’en toucher deux mots à Jean de Loisy, qui lui donne aussitôt carte blanche. Voilà la toute première exposition française de l’artiste lancée. Son titre, « Amalgam » – anagramme de Malaga à une lettre près –, renvoie à cette idée de mélange, au cœur de l’esthétique-fusion de notre Américain à Paris.
Il ne s’agira pas de raconter l’histoire de l’île à proprement parler ; elle est l’allégorie d’un art lui-même mixte. Un visage enfoui dans un bloc de béton, des masques en acier fusionnés nuque à nuque font leur apparition dans l’atelier. Des pièces inédites destinées au Palais de Tokyo. Le parcours imaginé pour la grande verrière du centre d’art sera rythmé par quatre parties que Theaster, en bon musicien, qualifie de mouvements. Impossible de lui arracher d’autres informations. Il faudra venir pour en savoir plus. « C’est au public de s’approprier mon travail, de lui donner une nouvelle vie. »
Éloge de l’Amalgam
Theaster Gates débarque enfin à Paris ! Avec, dans ses valises, le souvenir de Malaga Island, une île américaine que peuplait une communauté métisse, contrainte à l’exil il y a près d’un siècle. « Tel est le point de départ d’une réflexion sur l’espace et le métissage menée à travers plusieurs formes et formats », explique Katell Jaffrès, la commissaire de l’exposition. Des sculptures, dont deux ensembles monumentaux, graviteront autour d’un espace vidéo, au rythme de musiques composées par l’artiste lui-même. Une Bitter Sweet Symphony qui se jouera au rez-de-chaussée du Palais de Tokyo.
Amalgam
Du 20 février 2019 au 12 mai 2019
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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