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Henry Darger, Untitled (détail), non daté
Papier carbone, aquarelle et crayon sur papier percé • 45,72 x 177,8 cm • Collection Robert A. Roth • © Henry Darger
À l’époque, c’est-à-dire entre les années 50 et 70, Andy Warhol fascine New York avec ses coups d’éclat de star, tandis que les écrivains de la Beat Generation traversent les États-Unis sur les pistes d’une mélancolie nouvelle. L’Amérique, qui réunit certains des plus grands artistes du XXe siècle – écrivains et cinéastes compris – incarne alors un rêve désenchanté. Les rues des grandes villes sont dangereuses, mais la vie excitante, fourmillante. Au même moment, dans le secret de son appartement, Henry Darger (1892–1973) travaille quotidiennement à ses Vivian Girls – des centaines de dessins narratifs qui deviendront cultes dès l’instant de leur découverte par les propriétaires venus vider son appartement. Il meurt sans connaître l’étendue de sa notoriété. Et il en va de même des dix artistes présentés actuellement par la Halle Saint-Pierre : des maudits, des fous, des discrets, des taiseux, qui créent avec leurs tripes, souvent à mille lieux de l’excitation des galeries officielles, des mondanités des vernissages et des revues d’art sur papier glacé.
Lee Godie, Untitled (Female portrait, curly red hair flanked by striped vases), non daté
Peinture et gomme laque sur toile • 66,04 × 106,68 cm • Collection Lolli Thurm • © Lee Godie
C’est dans les magazines et les livres de coloriage qu’Henry Darger puise ses formes pour raconter l’histoire épique de petites filles luttant pour libérer les enfants de l’esclavage. Souvent nues et violentées, ses silhouettes s’inscrivent dans des panoramiques qui mesurent parfois plusieurs mètres de long – et déroutent, toujours. Né à Chicago, Henry Darger va à la messe plusieurs fois par jour mais ne côtoie pas d’artistes, ni de galeristes. Pourtant, les rues débordent de dessinateurs et de peintres autodidactes, qui se frottent au monde avec un appétit de lion. On y croise par exemple Lee Godie (1908–1994) : figure emblématique du Chicago alternatif, Lee Godie vit dans la rue et vend ses œuvres sur les marches de l’Art Institute ; des autoportraits costumés, très colorés, qui la rendent populaire auprès du public d’étudiants, de touristes et d’amateurs d’art qui se rend au musée.
Wesley Willis, The Chicago Skyline, Sears Tower, Chicago River…, 1986
Stylo sur papier • 71,12 x 106,68 cm • Collection Rolf and Maral Achilles • © Wesley Willis
Autre figure passionnante des rues de la métropole : Wesley Willis (1963–2003), dont les dessins au stylo à bille réalisés par milliers marquent l’esprit. Des vues de la ville, surplombantes et larges, qui témoignent de son attention obsessionnelle aux immeubles et aux architectures de Chicago… Toujours avec une perspective légèrement dissonante, comme rythmée par une furieuse musique intérieure. Wesley Willis entendait des voix, et fut diagnostiqué schizophrène à 26 ans. Ce qui ne l’empêcha pas, dans les années 90, de débuter une carrière de musicien fulgurante en produisant, via des labels et indépendamment, plus d’une centaine d’albums.
Une énergie créative similaire habite Mr. Imagination (1948–2012), qui, dès ses jeunes années, dégote cartons et rebuts pour les peindre ; plus tard, il les transforme en objets d’art et les vend dans les bars et les restaurants de son quartier. Sensible au passé des choses et des matériaux, il répond en cela à Aldobrando Piacenza (1888–1976), émigré italien qui toute sa vie songea avec mélancolie à son pays natal. Après une vie de labeur pour s’extraire de la pauvreté, l’homme consacra sa retraite à l’art, et notamment à la construction de maisons d’oiseaux en forme de cathédrales évoquant les campaniles italiens. Poignant !
Drossos Skyllas, Untitled (Tree of Life with cow and calf), vers 1950
Huile sur toile • 35,56 × 45,72 cm • Collection Jan Petry et Angie Mills • © Photo John Faier
L’émulation artistique de Chicago doit aussi beaucoup à la richesse de l’Art Institute, que les artistes visitent régulièrement. Né en Grèce puis émigré aux États-Unis, Drossos Skyllas (1912–1973) est encouragé par sa femme, prête à travailler pour deux, à reprendre la pratique artistique que son père avait désapprouvée : il se rend à de nombreuses reprises au musée et mêle les inspirations (mosaïques byzantines, nus, paysages, magazines) pour créer des œuvres méticuleuses à l’imaginaire onirique, avec de petits pinceaux très fins, fabriqués maison. On n’oubliera pas non plus de citer Joseph Elmer Yoakum (1890–1972) et ses paysages doux comme des rêves aux couleurs pastels. Un ultime exemple des échappatoires que les artistes de Chicago savent offrir à leurs élans sublimes.
Chicago : foyer d’art brut
Du 23 mars 2019 au 2 août 2019
Halle Saint-Pierre • 2 Rue Ronsard • 75018 Paris
www.hallesaintpierre.org
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