Rafaelle Rosini dans son atelier à Vanves, 2020
Photo Maurine Tric
C’est un atelier collectif, ouvert sur un jardin où fleurit un figuier. Rafaelle Rosini, qui y travaille depuis quatre ans, nous accueille un matin de février – un café fume sur la petite table commune. Ses collègues ne sont pas là, le métier de conservateur-restaurateur nécessitant d’être mobile et de pouvoir aller régulièrement sur les chantiers. La jeune femme nous invitera d’ailleurs, un peu plus tard, à la suivre dans l’ancienne trésorerie municipale de Malakoff, où elle reprend avec quelques collègues des peintures murales de 1942 abîmées, avant qu’une association investisse le lieu en mai. Là, dans la lumière douce de l’hiver, elle raconte : il lui a fallu dix années d’études (dont un concours des plus difficiles, qui n’ouvre que trois places à des dizaines de candidats), puis trois années de sous-traitance, avant de pouvoir enfin se mettre à son compte (elle est aujourd’hui également co-déléguée Île-de-France de la FFCR, la fédération française des professionnels de la conservation-restauration).
Rafaelle Rosini dans son atelier à Vanves
Photo Maurine Tric
En France, les postes de conservateurs-restaurateurs sont très rares – contrairement à l’Italie, coutumière du fait jusque dans ses plus petits musées –, et la plupart d’entre eux exercent indépendamment de toute structure, avec un statut d’artisan ou de profession libérale. Résultat ? Les conditions de travail sont incertaines et précaires, car soumises aux fluctuations des besoins des particuliers comme des appels d’offres des collectivités et des institutions.
« Avec des restaurateurs venus d’autres spécialités, comme de la céramique par exemple, on s’échange des savoir-faire, des idées, et parfois ça marche ! »
Rafaelle Rosini
Dès les bancs de l’école, Rafaelle l’a remarqué : il y avait trois hommes pour vingt femmes, une inégalité qui résulte de cette précarité. Mais le métier est heureux. Il y a le travail en solitaire, un brin de musique dans les oreilles, au chaud dans l’atelier – et quand une collègue est là, Rafaelle apprécie les bénéfices d’un regard extérieur. « Avec des restaurateurs venus d’autres spécialités, comme de la céramique par exemple, on s’échange des savoir-faire, des idées ; « Moi je ferai ci, ou ça », et parfois ça marche ! » Et puis il y a le travail sur les chantiers, en groupe : à Malakoff, on observe en souriant la cafetière posée entre les palettes (« C’est la première chose qu’on a apportée ici ! »), avec pour bande-son le léger murmure des restauratrices qui bavardent sur les échafaudages…
Rafaelle Rosini en train de désencadrer une oeuvre
Photo Maurine Tric
Une peinture ardue à restaurer ? Un monochrome !
Mais alors : comment restaurer une œuvre d’art ? Déjà, avec de l’éthique. « Une mauvaise restauration ? Celle qui ne respecte pas l’intégrité physique de l’œuvre. » Quatre principes déontologiques guident chacune des étapes : il faut que les gestes soient visibles, réversibles (tout doit pouvoir être annulé, retiré), stables (« Ce qu’on applique ne doit pas dégrader l’œuvre ») et compatibles (« Les matériaux doivent être différents : on ne retouche pas une peinture à l’huile avec de l’huile, même si c’est tentant »).
Le plus complexe ? L’art contemporain, bien sûr, avec ses peintures non préparées, non vernies, et ses matériaux périssables qui vieillissent très mal. Une peinture ardue à restaurer ? Un monochrome ! Car les interventions seront moins discrètes. Parfois, des œuvres sont impossibles à restaurer : la mission du restaurateur est alors de stabiliser l’œuvre, autrement dit d’empêcher qu’elle ne se dégrade davantage, et d’attendre que de nouvelles techniques apparaissent pour l’aider dans sa tâche.
Rafaelle Rosini inspectant une toile de la fin du XVIIIe siècle en attente de restauration.
Photo Maurine Tric
« On détourne tous les objets dont l’usage peut nous servir : seringue, scalpel, fer à repasser… »
Le protocole méthodologique commence par un constat d’état, qui peut s’étendre jusqu’à une soixantaine de pages pour les travaux monumentaux. Le restaurateur observe l’œuvre, en détaille toutes les caractéristiques et le soin à apporter – un devis est alors établi. Puis, vient le nettoyage, et enfin, la retouche. « Ça nous arrive de faire des reproductions pour faire des tests, car rien n’est plus angoissant que d’abîmer une œuvre ! Mais certains tests qui étaient concluants ne marchent pas sur l’œuvre… »
Il faut alors se creuser la cervelle, discuter avec des amis restaurateurs, d’autres corps de métiers (« Je le ferai à l’aérographe », lui a-t-on par exemple confié), trouver d’autres matériaux, d’autres moyens… Parfois extrêmement farfelus ! Les cosmétiques, par exemple, ou différents produits utilisés en médecine, comme un kit de micro-aspiration de dentiste, qui cette fois-ci ne fera peur à personne en servant simplement à aspirer les poussières qui polluent la surface d’une toile. « On détourne tous les objets dont l’usage peut nous servir : seringue, scalpel, fer à repasser… »
Fers à repasser anciens servant de poids pour que le support ne se déforme pas, 2020
Photo Maurine Tric
C’est pourquoi, nous confie-t-elle ensuite en riant, elle n’a pas vraiment aimé travailler dans une boutique ouverte avec une vitrine sur rue : difficile, pour un passant, de comprendre pourquoi cette jeune femme ose s’attaquer à une œuvre d’art avec un fer à repasser. Et malgré tous les « tutos » hasardeux disponibles sur Internet (et qui donnent lieu à de terribles erreurs, tel le fameux Christ de Borja « massacré » par une bénévole pleine de bonne volonté et abondamment moquée), l’exercice de la restauration nécessite du savoir-faire et une grande attention, tout autant qu’une réelle capacité d’invention, de remise en question et d’adaptabilité : que de patience ! « Pourtant, je suis d’un caractère très impatient. Tant mieux, car ça me pousse à chercher d’autres solutions au lieu de m’acharner ! » On devine la vocation intime : « Mon papa peint et fabrique des meubles… Il n’y a pas de hasard, je restaure des peintures, et ma sœur, du mobilier ». Intéressant de noter ici que c’est de l’héritage, aussi bien artistique que familial, dont Rafaelle prend le plus grand soin…
Opération de décrassage d’une peinture à l’huile
Photo Maurine Tric
Après ce premier passage à l’atelier, rendez-vous est pris au chantier de Malakoff où l’on retrouve notre restauratrice et ses collègues en tenue de combat : une combinaison blanche et des baskets, pour éviter les tâches. À quatre aujourd’hui (elles sont dix en tout, à travailler en roulement durant quatre mois), l’équipe restaure des peintures murales marouflées de 1942 signées par un certain Paul Alex Deschmacker, et illustrant différentes allégories et scènes de la vie quotidienne (travail, famille, amours). Rafaelle nous montre quelques photos sur son portable : « On documente beaucoup, surtout pour vérifier qu’on ne va pas trop loin dans les retouches ».
Chantier dans l’ancienne trésorerie municipale de Malakoff. Restauration de peintures murales marouflées de 1942 par Paul Alex Deschmacker, 2020
Photo Maïlys Celeux-Lanval
Allongés, à plat ventre, le corps engourdi des conservateurs-restaurateurs vient supporter le poids de l’art, pour lui rendre toute sa lumière.
Elle nous parle de décrassage, de réintégration (« On restitue les couleurs dans les lacunes et les usures pour rendre sa lisibilité à l’image ») et de papiers de protection temporaires, qui permettent à certaines zones fragilisées d’être traitées à travers le papier. Sur la table, des aquarelles, des pastels, des « pigments liés avec une colle cellulosique », soit autant de petits pansements colorés qui viendront soigner les blessures de l’œuvre abîmée par plusieurs décennies de mauvais traitement. Certaines parties des peintures sont encore noircies et parsemées de griffures, d’autres terminées – l’avant/après est saisissant. Et c’est ainsi qu’« allongés, à plat ventre, parfois même pieds nus sur une œuvre », le corps engourdi des conservateurs-restaurateurs vient supporter le poids de l’art, pour lui rendre toute sa lumière.
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