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Intelligence artificielle Midjourney, Théâtre d’opéra spatial, 2022
Peinture numérique
Valentin Schmite
d.r.
Avec l’émergence récente d’outils génératifs de textes ou d’images comme ChatGPT ou Dall-E, l’intelligence artificielle a fait une entrée fracassante dans notre quotidien. Depuis quand intervient-elle dans le monde de l’art ?
Valentin Schmite : « Le sujet de l’intelligence artificielle dans l’art est devenu grand public au moment de la vente aux enchères du Portrait d’Edmond de Belamy par le collectif Obvious en 2018. Quand on compare ce portrait à ce que n’importe qui est désormais capable de faire avec des logiciels de génération d’images comme Dall-E ou Midjourney, on constate à quel point, en quatre ou cinq ans seulement, le monde technologique s’est transformé. C’est un peu comme si on passait d’un dessin fait à la craie à une image en 4K, c’est incroyable ! Aujourd’hui, il suffit de rentrer un texte sur internet pour générer une image.
Quels sont les domaines de l’art qui se trouvent particulièrement bouleversés par l’intelligence artificielle ?
L’intelligence artificielle est un outil utilisé dans de nombreux domaines. Dans celui de l’authentification d’œuvres d’art, on constate des résultats probants depuis 2018. Le marché de l’art a aussi recours à l’IA : Sotheby’s et Christie’s se sont dotés de logiciels qui permettent de faire de la prédiction grâce à des algorithmes d’intelligence artificielle et d’analyse de grosses masses de données. On peut aussi citer le domaine de la médiation dans les musées – et c’est ce que l’on fait avec Ask Mona –, qui utilise la reconnaissance visuelle, la détection de langage naturel, la traduction automatique de sous-titres ou de cartels… L’accessibilité, la médiation, la communication, l’accueil des publics : tous les métiers du musée vont être évidemment impactés par l’intelligence artificielle.
Obvious, Portrait d’Edmond de Belamy, 2018
Encre • 70 × 70 cm • © Obvious / Christie’s
Des logiciels comme Dall-E ou Midjourney permettent à tout un chacun de créer des images à partir de texte : c’est le principe du « prompt art ». Concrètement, qu’est-ce que cela apporte aux artistes ?
Je pense que le premier but de ces logiciels d’intelligence artificielle générative d’images est de créer de l’imagination artificielle et de jouer le rôle de muse. Ils donnent de l’inspiration et proposent une nouvelle façon de voir les choses. La plupart des artistes qui créent avec de l’IA utilisent l’intelligence artificielle comme la base de leur imagination. C’est le cas notamment d’un artiste comme Gregory Chatonsky. L’intelligence artificielle est un outil incroyable qu’il faut apprendre à utiliser. Il faut savoir parler à la machine. Le « prompt » est une forme d’art, sinon d’artisanat, qui peut se raffiner au fur et à mesure. Pour arriver à l’image que l’on a en tête, il faut plusieurs heures d’itérations. Certains artistes partagent leur « prompt » sur internet : on se rend compte alors que ce n’est pas du tout humain. Ce sont des milliers de mots clés, de descriptions… Comme pour les réglages complexes d’un appareil photo, ce n’est pas forcément compréhensible par le quidam.
Peut-on dès lors imaginer bientôt des cours dédiés à l’intelligence artificielle et au « prompt art » dans les écoles d’art ?
Certaines personnes font de la formation au « prompt art », notamment à destination des artistes, et leur apprennent comment écrire et parler à des machines. Cet apprentissage est fondamental. On ne se rend pas compte à combien de machines nous parlons chaque jour, que ce soit sur Google ou de façon plus littérale à des assistants comme Siri ou Alexa. Le langage homme-machine caractérise notre vie en permanence, il faut en prendre conscience. Il existe des façons de parler aux machines plus ou moins efficaces, créatives ou poétiques. Selon moi, c’est une forme d’art à part entière.
« Tapisserie de songes », image obtenue par le programme Dall-E et présentée lors de l’exposition « The Shape of Dreams » au Dalí Museum de St. Petersburg en Floride, 2022
Courtesy of The Dalí Museum, St. Petersburg, Floride
Est-on en train d’assister à l’émergence d’un nouveau courant artistique ?
J’y croyais très fortement en 2018, quand j’ai vu ce courant se structurer. Il existait à l’époque une centaine d’artistes qui utilisaient l’intelligence artificielle et qui se connaissaient tous plus ou moins. La même année, il y a eu l’exposition « Artistes & robots » au Grand Palais et, en 2020, « Neurones. Les intelligences simulées » au Centre Pompidou. Puis sont arrivées, courant 2022, ces plateformes d’intelligences artificielles génératives comme Dall-E ou Midjourney, qui ont énormément massifié les usages. Maintenant tout le monde s’en saisit et c’est plus difficile de déterminer un courant artistique là-dedans.
J’encourage la création de prix spécifiques pour l’art généré par l’intelligence artificielle. C’est le futur !
Pour générer des images, ces IA s’appuient, dans leurs bases de données, sur des visuels d’œuvres protégées. On s’interroge aussi de plus en plus sur le statut des « œuvres » générées par les IA. À qui appartiennent-elles ? Dans quelle mesure faut-il selon vous adapter le droit d’auteur à ces nouveaux usages ?
Le droit d’auteur a été créé à l’aube de la Révolution française pour protéger les œuvres de théâtre reprises par la Comédie-Française et a ensuite été modifié pour couvrir d’autres auteurs, comme par exemple les dessinateurs. À chaque émergence de nouvelle technologie, on a vu des refontes drastiques du droit d’auteur. Je pense que c’est ce qu’il faut faire à l’aune de l’intelligence artificielle. Prenons l’exemple d’une œuvre de Picasso : on ne peut pas l’utiliser de façon commerciale sans avoir d’autorisation et sans payer des droits. Le problème avec l’intelligence artificielle générative, c’est que l’image finale obtenue n’est pas une image de Picasso, mais une combinaison de multiples images. Il faut donc repenser ce qu’utiliser une image veut dire. Car ce n’est plus simplement la montrer, la posséder, c’est aussi désormais la faire mouliner dans un jeu de données. Ça, ce n’est pas encore très bien appréhendé par le grand public. Beaucoup de procès sur ces questions ont lieu en ce moment aux États-Unis. La conclusion de la majorité des juges américains est que ces images n’appartiennent à personne, que l’humanité toute entière en est dépositaire. Je pense que c’est une très mauvaise compréhension de la façon dont fonctionne l’intelligence artificielle.
En août 2022, une image obtenue à l’aide de Midjourney, Théâtre d’opéra spatial de Jason Allen, a remporté un prix lors d’une foire d’art aux États-Unis, provoquant un tollé. Les accusations de tricherie et de plagiat étaient-elles légitimes ? L’art généré à l’aide de l’intelligence artificielle a-t-il sa place dans les compétitions d’art ?
Jason Allen a remporté ce prix dans une foire d’art du Colorado, dans la catégorie digital art qui regroupait d’autres artistes travaillant à l’aide d’ordinateurs, et donc potentiellement avec des raccourcis. Je ne suis pas sûr que cela puisse donc être considéré comme de la triche. D’autant plus que pour arriver à ce résultat, Midjourney demande des heures et des heures de travail. Ces réactions épidermiques émergent car nous sommes face à un phénomène nouveau qui fait craindre aux artistes d’être un jour remplacés par des machines. Selon moi, cette réaction n’est pas la bonne. Sur le temps long, on se rend compte qu’un artiste de « prompt art » utilise l’intelligence artificielle comme on utiliserait Photoshop ou un appareil photo. C’est une pratique artistique à part entière. J’encourage la création de prix spécifiques pour l’art généré par l’intelligence artificielle. C’est le futur !
Une image entièrement générée par Midjourney, un générateur d’art IA, à partir d’un texte écrit par un humain
DR
En huit mois, 80 millions de personnes ont utilisé au moins un logiciel de génération d’images.
Justement, comment imaginez-vous le futur de l’art à l’ère de l’intelligence artificielle ?
Pour éviter une massification des usages qui entrainerait un nivellement par le bas, il faut que les artistes puissent se distinguer par leur pratique. Cela passe d’abord par les bases de données. Dall-E et Midjourney utilisent une base de données dite « généralistes ». L’enjeu pour les artistes va être de créer leur propre base afin qu’ils ne créent pas tous la même chose. C’est un vrai travail artistique, à tel point que dans le droit anglais on considérait les bases de données comme du travail littéraire jusque dans les années 1990. Il y a aussi la question du raffinement des algorithmes. Le graal ultime serait de pouvoir créer son propre algorithme ou son propre fonctionnement d’algorithme. Ces « IA artists » deviendraient alors de véritables techniciens, qui codent comme un peintre mélange ses couleurs sur sa palette.
Est-on au cœur d’une nouvelle révolution numérique, à l’image de celle qu’a pu être en son temps la massification d’internet ?
Cela fait soixante ans que nous sommes en train de vivre une révolution numérique avec des soubresauts, des changements. La période que nous vivons est extrêmement excitante car l’intelligence artificielle transforme une nouvelle fois l’usage que nous faisons d’internet et des nouvelles technologies. On peut désormais créer beaucoup plus facilement. En deux mois, 100 millions de personnes ont parlé à ChatGPT. En huit mois, 80 millions de personnes ont utilisé au moins un logiciel de génération d’images. Ces chiffres sont énormes et bien supérieurs à ceux de l’utilisation de NFT ou du métavers. L’intelligence artificielle générative est rentrée dans les usages de tous. À l’échelle de l’humanité, tout le monde a déjà été confronté à une image ou un texte généré par une intelligence artificielle. On a transformé la manière dont on produit du contenu et dont on le consomme. »
À lire
Propos sur l’art et l’intelligence artificielle
Par Marion Carré et Valentin Schmite
Éd. L’art-dit • 57 p. • 10,47 €
Propos sur ce robot qui parle
Entretien avec ChatGPT
Par Valentin Schmite
Éd. L’art-dit • 100 p. • 13,5 €
Date de sortie : juin 2023
Sitem 2023
Un café avec Chat GPT
Conférence modérée par Valentin Schmite
Jeudi 30 mars à 9h15 au Carrousel du Louvre
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