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Le château de Villers-Cotterêts accueille la Cité internationale de la langue française
© Pierre-Olivier Deschamps – Agence Vu’ / Centre des monuments nationaux
Et si le pari, n’en déplaise aux mauvaises langues, était réussi ? Le 19 octobre prochain, après cinq années de travaux, retardés notamment par la pandémie, le grand projet culturel présidentiel d’Emmanuel Macron – entendez création d’un nouvel équipement – ouvrira ses portes au château de Villers-Cotterêts, dans l’Aisne, à 70 km au nord de Paris (et 50 min de train).
Un projet qui, dans toutes ses composantes (contenu, choix du site, distance de Paris…) a très peu à voir avec ce que nous avaient proposé jusque-là les précédents chefs de l’État. Hormis peut-être son coût : 209 millions d’euros pour 23 000 m2 de surface totale.
Cour du jeu de paume du Château de Villers-Cotterêts, Cité internationale de la langue française
Surplombant l’ancien jeu de paume à 10m de hauteur, non pas un champ mais un ciel lexical constitué d’une centaine de mots (charabia, carabistouilles…) qui reflètent la diversité de la langue française.
© Pierre-Olivier Deschamps – Agence Vu’ / Centre des monuments nationaux
Ni musée, ni mausolée, ni monument grandiloquent : voilà née la Cité internationale de la langue française au château de Villers-Cotterêts, nom ô combien compliqué ne rendant pas forcément service au projet.
« Quèsaco » exactement, pour rester dans l’esprit de l’un des très nombreux jeux avec la langue (ici le vocable est issu du provençal) que le public pourra y expérimenter ? « Le parcours muséographique ne relève pas d’une conception muséale du français bien qu’il soit d’une rigueur scientifique absolue, explique Paul Rondin, son directeur général depuis janvier 2023, qui a longtemps œuvré au festival d’Avignon. La Cité est certes un lieu muséographique mais aussi un lieu de vie et de création, de programmation et de résidences artistiques, d’apprentissage et d’innovation. Elle est un carrefour, une place publique, un endroit où l’on viendra pour partager. »
Le tout déployé dans l’un des seuls châteaux royaux à n’avoir jusque-là jamais bénéficié d’une restauration digne de ce nom. Au point que le scandale patrimonial a été évité de justesse. Témoignage de l’activité de bâtisseur de François Ier, ce rare château de la Renaissance, élevé entre 1532 et 1540 en bordure de la giboyeuse forêt de Retz, transformé au XVIIIe siècle par la famille Orléans, était dans un état de délabrement avancé depuis le départ en 2014 de ses derniers occupants, les pensionnaires d’une maison de retraite de la Ville de Paris.
Jean François Armand Felix Bernard, Château de Villers-Cotterêts, 1880–1882
Coll. Musée Condé, Chantilly, France • © Musée Condé, Chantilly
Restitué à l’État, le château, que François Ier appelait « Mon plaisir », était devenu une atroce verrue proche de la ruine en plein cœur de la petite cité de Villers-Cotterêts, patrie d’Alexandre Dumas père, aujourd’hui frappée par un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale et où un maire Rassemblement national a été élu dès 2014 (et réélu en 2020).
Plusieurs sauvetages avaient été espérés avec le lancement par l’État d’un appel à idées, en 2017. L’espoir était d’y trouver un opérateur hôtelier susceptible d’investir pour sauver le château. Las ! Il fit flop face au mur du coût des travaux de restauration et à la complexité du territoire, dont l’attractivité touristique est encore à construire, malgré d’indéniables atouts.
Page de garde de l’ordonnance de Villers- Cotterêts, 1539
Selon le linguiste Bernard Cerquiglini, lors
de la signature, le chancelier Poyet aurait soufflé au souverain : « Sire, vous avez
l’avenir dans l’esprit ! »
parchemin • Coll. Archives nationales • © Archives nationales
Alerté par des élus locaux mais aussi par son mentor en termes de patrimoine, l’animateur Stéphane Bern, Emmanuel Macron avait créé la surprise en annonçant, parmi ses promesses de campagne, vouloir sauver le château en le dédiant à la francophonie. Villers- Cotterêts étant le lieu, comme tous les écoliers l’apprennent depuis plusieurs générations, de la signature en août 1539 par François Ier d’un texte fondateur : l’ordonnance qui impose le français dans tous les actes juridiques de l’administration et de la justice du royaume, au détriment du latin, dans le but de contribuer à l’unification politique du pays.
Une fois élu, Emmanuel Macron confirmera le projet lors d’une visite surprise sur place le 7 septembre 2018 : « Je n’étais pas venu pour faire une annonce, j’étais venu pour vraiment être sûr de la décision. Là, je suis sûr », déclara-t-il alors. Charge au Centre des monuments nationaux (CMN) de concrétiser l’affaire… Son président de l’époque, Philippe Belaval, aujourd’hui conseiller culture du Président, n’avait-il pas déjà remis à flot un autre gros morceau du patrimoine national, l’hôtel de la Marine, menacé d’être bradé au privé ?
Restait aussi à bâtir un projet culturel à partir d’une totale abstraction, la langue française. Et, dans le contexte actuel, s’en sortir sans être taxé de conservatisme, voire de ringardise, et éviter de se tromper sur des sujets sensibles comme celui de la francophonie, en partie héritière de la colonisation mais qui concerne pas moins de 321 millions de locuteurs dans le monde. Le projet fut donc retravaillé avec sagacité par un quatuor de commissaires éclairés : Xavier North, ancien délégué général à la langue française et aux langues de France ; la brillante académicienne réformiste Barbara Cassin, philosophe et philologue ; Zeev Gourarier, ancien directeur scientifique et des collections du Mucem, chantre des arts populaires ; et enfin le comédien, conteur et metteur en scène burkinabé Hassane Kassi Kouyaté, qui dirige notamment le festival Les Francophonies.
« Aujourd’hui nous avons besoin de réinvestir la langue parce que c’est ce qui fait société. »
Leur parti pris, aussi savant que ludique, a permis d’éviter bien des écueils. « Aujourd’hui nous avons besoin de réinvestir la langue parce que c’est ce qui fait société, poursuit Paul Rondin, c’est ce qui fait que l’on s’entend, au sens premier du terme. Cette Cité n’est pas là pour résister mais pour insister, pas pour sauver, encore moins conserver la langue française, mais pour la faire vivre, pour mettre en valeur une dynamique à l’œuvre partout. Celle de cette langue du quotidien, qui mêle l’ordinaire et l’extraordinaire, avec laquelle on rit en écoutant un humoriste, que l’on reprend en chantant les paroles d’une rappeuse ou d’un chanteur, qui nous fait pleurer au théâtre, que l’on écrit pour dire l’amour, dont on a besoin pour comprendre le monde dans lequel on vit, qui nous est précieuse pour nous faire entendre, comprendre, accepter, qui nous donne plaisir, fierté, dignité. »
Chapelle du château royal, Villers-Cotterêts, Cité internationale de la langue française
La chapelle du château royal est l’un des rares vestiges datant de la Renaissance, le lieu étant en grande partie rénové dans l’esprit du XVIIIesiècle. Avec la présence de putti et de rubans, l’influence italienne est ici très marquée, rompant radicalement avec le gothique.
© Pierre-Olivier Deschamps – Agence Vu’ / Centre des monuments nationaux
Très interactif, polysémique et surtout très nourri, le propos prendra rapidement au jeu le visiteur, attiré également par l’opportunité de la découverte du site, jadis totalement inaccessible. Drastiquement restauré, le château l’a été dans un parti pris XVIIIe siècle, à l’exception des quelques somptueux vestiges de la Renaissance (façade de l’aile du roi, escaliers du roi et de la reine, chapelle), que le public pourra en partie découvrir en accès libre.
Tout un chacun pourra également traverser le château, entre ville et forêt – la merveilleuse forêt de Retz et ses chênes centenaires –, flâner dans la cour des Offices ou celle du jeu de paume, nouvelle agora protégée d’une grande verrière conçue comme un ciel de mots de la francophonie et des langues de France, savants ou issus de patois.
Le parcours de visite démarre quant à lui par une séquence historique sur le château, avant d’embarquer le visiteur dans la grande aventure de la langue, scénographiée par l’agence Projectiles, selon trois grandes thématiques définies par les commissaires : le français comme langue monde, une invention continue et la langue d’État, séquence qui remonte le temps, depuis la loi Toubon de 1992 jusqu’à la présentation de l’ordonnance, qui clôt la visite. « Nous avons voulu rendre concrète la langue en usant de tous les moyens de la médiation, par la littérature, l’audiovisuel, la musique, les jeux… », détaille Paul Rondin.
Plafond de l’escalier du roi, château de Villers-Cotterêts, Cité internationale de la langue française
Le plafond de l’escalier du roi est orné de superbes caissons taillés dans la pierre, où l’on retrouve les emblèmes royaux : la fameuse salamandre et la fleur de lys.
© Pierre-Olivier Deschamps – Agence Vu’ / Centre des monuments nationaux
« Le français est la plus belle langue du monde parce que c’est à la fois du grec de cirque, du patois d’église, du latin arabesque, de l’anglais larvé, de l’argot de cour, du saxon éboulé, du batave d’oc, du douxallemand et de l’italien raccourci. »
Douches sonores diffusant tous les patois du pays, ciels interactifs illustrant la migration des mots d’un pays à l’autre, lexiques de vocables puisés dans le grand dictionnaire de la francophonie, restitutions de la voix de personnages historiques dont celle, au fort accent, de François Ier lui-même… Le tout ponctué de séquences historiques évoquant Molière, qui joua en ces lieux devant Louis XIV. Une manière de donner corps à la belle formule de l’écrivain franco-suisse Valère Novarina : « Le français est la plus belle langue du monde parce que c’est à la fois du grec de cirque, du patois d’église, du latin arabesque, de l’anglais larvé, de l’argot de cour, du saxon éboulé, du batave d’oc, du doux allemand et de l’italien raccourci. »
L’équipement étant conçu comme une cité, il proposera aussi d’autres expériences à ses visiteurs. L’ancien jeu de paume est devenu une salle modulable qui accueillera tout autant des lectures que des spectacles de slam ou d’humour. Des espaces ont été réservés à l’accueil d’associations locales ou de services (notamment celui d’un écrivain public) mais on y trouvera aussi des résidences d’artistes dans les combles, un café dans le jardin, une librairie… et bientôt un endroit dédié à l’intelligence artificielle.
Salle d’exposition de la Cité Internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêts
© Atelier Projectiles
Des expositions y auront lieu régulièrement : la première, en mai, sera consacrée à la chanson et conçue par le journaliste Bertrand Dicale. En 2024, la Cité accueillera également le XIXe sommet international des chefs d’État et de gouvernement de la francophonie. Toute une partie de l’ancien château demeure toutefois dans l’attente de son nouveau destin : les milliers de mètres carrés de la cour des Offices, dont seuls le clos et le couvert ont été restaurés, et pour lesquels plusieurs investissements hôteliers et commerciaux seraient enfin à l’étude, un second appel à projets ayant été lancé en juillet. La vie reprend enfin au château, où l’on espère que la devise ancienne des lieux retrouvera rapidement tout son sens : « s’amuser comme à Villers-Cotterêts ».
Château de Villers-Cotterêts - Cité internationale de la langue française
1 Place Aristide Briand • 02600 Villers-Cotterêts
www.cite-langue-francaise.fr
À lire
Le Livre d’une langue sous la direction de Barbara Cassin éd. du Patrimoine • 240 p. • 42 € – En savoir plus
Cité internationale de la langue française au château de Villers-Cotterêts par Xavier Bailly, Valérie Senghor éd. du Patrimoine • 64 p. • 14 € – En savoir plus
Dictionnaire amoureux de la langue française par Jean-Loup Chiflet • éd. Plon • 752 p. • 24 € – En savoir plus
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Les fouilles menées lors de la restauration de la cour des Offices ont montré que le logis Renaissance était construit en partie sur les fondations d’un château médiéval. La forêt de Retz a en effet toujours été prisée pour la chasse. Néanmoins, le château reste l’une des rares demeures royales de l’ancienne Picardie.