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La façade de l’Hôtel de la Marine, à côté du jardin des Tuileries.
© Jean-Pierre Delagarde / CMN.
Après quatre ans de travaux, l’Hôtel de la Marine est fin prêt pour recevoir ses visiteurs. Entamé en 2017, le chantier de rénovation s’est effectué sous la houlette du Centre des monuments nationaux (CMN), à qui l’État a confié la restauration du bâtiment et son exploitation. Cet emblématique édifice de la place de la Concorde et son exact pendant, l’Hôtel de Crillon, à l’ouest, ont été construits entre 1758 et 1774 par Ange-Jacques Gabriel, premier architecte de Louis XV.
À l’origine, l’Hôtel de la Marine avait été conçu pour servir de garde-meuble royal. On y fabriquait, restaurait ou entreposait le mobilier et les objets des résidences de la Couronne – Versailles, Fontainebleau, Marly, Compiègne… De fait, il constitua le premier « musée des arts décoratifs » de France. Mais, au final, c’est l’état-major de la Marine qui occupa les lieux le plus longtemps – plus de deux siècles –, de sa réquisition pendant la Révolution jusqu’en 2015, date à laquelle les marins quittèrent le « navire » pour rejoindre leur nouveau siège, dans le quartier Balard, au sud de Paris.
Le devenir de l’Hôtel de la Marine a fait l’objet, dès l’orée des années 2010, d’une rude bataille : d’un côté, les partisans des son maintien dans le giron public ; de l’autre, ceux qui prônent une cession au privé. Après maints épisodes, une commission, avec à sa tête l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing, rebattit entièrement les cartes. Le CMN remporta la mise avec un habile projet hybride aux coûts maîtrisés, reposant en partie sur la location de la moitié des espaces en bureaux.
La verrière est la seule touche de modernité dans ce lieu classé monument historique.
© Photo Cédric Bérieau / CMN.
Jadis clos, l’îlot, desservi par deux cours intérieures, est désormais ouvert au public jusqu’à 1 heure du matin. « Le but était de retrouver une traversée urbaine entre la place de la Concorde et la rue Royale, afin que Parisiens et touristes puissent se réapproprier les lieux », souligne Jocelyn Bouraly, administrateur du site. La liaison s’effectue par la cour d’Honneur, sur laquelle s’ouvrent, au rez-de-chaussée, une librairie-boutique, un café et un restaurant, dont le chef Jean-François Piège signe la carte. Un bar est également prévu au premier étage à l’angle de la rue Royale, avec vue imprenable sur la place de la Concorde. Plus petite, la seconde cour, dite « de l’Intendant », canalise l’accès vers la visite patrimoniale. Elle est entièrement coiffée d’une imposante verrière de 330 mètres carrés et 30 tonnes imaginée par l’architecte britannique Hugh Dutton, seule touche de modernité dans ce lieu classé au titre des monuments historiques depuis 1862.
L’escalier de l’Intendant, qui permet de rejoindre les appartements du premier étage.
© Photo Didier Plowy / CMN.
Ourlé d’une rampe en fer forgé, l’escalier de l’Intendant mène au bel étage, le premier, « l’élément fort de la proposition de visite », explique Jocelyn Bouraly, avec les appartements de l’Intendant du garde-meuble, les salons d’apparat ou la fameuse loggia sur la place de la Concorde, depuis laquelle Louis-Philippe assista, en 1836, à l’érection de l’obélisque de Louxor. Plutôt que de refaire à l’identique, la Marine ayant, durant son séjour, fortement « remanié » les espaces et dispersé le mobilier, le CMN a pris le parti de retrouver, « chaque fois que cela était possible », les décors d’origine des XVIIIe et XIXe siècles. Ce travail a été facilité par des inventaires d’époque minutieusement documentés : « Le grand avantage de l’Hôtel de la Marine est qu’il a toujours été tenu par des fonctionnaires, convient Joseph Achkar qui, avec son alter ego Michel Charrière, a eu charge de redécorer les lieux. Le moindre déplacement de meuble, d’objet ou d’œuvre y est donc répertorié. » Ces registres ont permis d’orienter au plus juste les recherches.
Le résultat est bluffant. L’aspect patiné, et non, comme c’est souvent le cas, « ripoliné », fonctionne à merveille. « Refaire à l’identique, cela n’existe pas et si cela ne correspond pas exactement, au moins faut-il en conserver l’esprit, explique Joseph Achkar. L’idée était de recréer l’atmosphère d’un endroit où quelqu’un avait vécu, comme si l’Intendant venait de quitter les lieux à l’instant même. Il ne s’agit pas de period rooms comme dans un musée, mais d’une « vraie » maison avec ses décors et ses peintures d’origine. » Dans l’escalier, quelques fissures strient la paroi : « Un bâtiment est comme un visage, estime le décorateur. Lorsqu’il vieillit, il prend des rides. Rien ne sert de les cacher, mieux vaut les accepter, car elles racontent une histoire. » L’histoire, c’est aussi « pas moins d’une vingtaine de couches de peinture qu’il a fallu enlever pour retrouver la couleur originelle, s’amuse Joseph Achkar. Les marins ont passé leur temps à repeindre les lieux comme ils repeignent les bateaux, y compris les toits. »
La loggia fait face à la place de la Concorde : un balcon qui a vu s’écrire l’histoire.
© Photo Ambroise Tézenas / CMN.
Depuis le vestibule d’entrée jusqu’aux salons d’apparat, l’aménagement distille une montée en puissance décorative. « Jamais on ne montrait sa fortune dès la première salle, indique Joseph Achkar. D’où les rideaux blancs, les murs sans dorure et un sol de pierre. Puis, plus on va pénétrer dans la profondeur de l’appartement, plus la décoration va s’enrichir, jusqu’au salon d’angle, par exemple, où l’on peut admirer une cheminée avec têtes de bélier, une pièce admirable que l’on ne trouve même pas à Versailles ! »
La quête des matériaux est allée tous azimuts : « Nous avons déniché des rideaux aux Puces, à Paris, d’autres tissus à Lyon, chez une marchande de textile ancien extraordinaire ou dans des manufactures de soierie anciennes de plusieurs siècles », pointe le décorateur. Idem pour le mobilier et les objets : « Hormis dans de rares cas, la majorité des pièces visibles aujourd’hui n’étaient pas là, explique Delphine Christophe. Il s’agissait de remeubler les espaces au plus près de ce qu’ils étaient à l’époque. Meubles et objets proviennent surtout de dépôts consentis par de nombreuses institutions, dont le musée des Arts décoratifs, le Mobilier national, le musée du Louvre, le château de Versailles, la manufacture de Sèvres, le musée des Beaux-Arts de Marseille ou le Centre national des arts et métiers. Nous comptons aussi quelques dépôts de particuliers, comme ceux des descendants de Ville-d’Avray. »
Le Cabinet des glaces révélait l’attrait du premier intendant du garde-meuble pour le libertinage, quand les angelots joufflus n’avaient pas encore remplacé les peintures de femmes nues.
© Photo Ambroise Tézenas / CMN.
Tout chantier est fait de mauvaises et de bonnes découvertes, comme la chambre de Thierry de Ville-d’Avray, dont un lit d’alcôve conçu par Jean-Baptiste-Claude Sené, repérée au Museum of Fine Arts de Boston, mais dont l’institution a refusé tout prêt. A contrario, « l’une des plus grandes surprises a été de découvrir le Cabinet doré, raconte Delphine Christophe. Malgré sa mention à l’inventaire, impossible de le localiser. La raison ? Au XXe siècle, les marins l’avaient transformé en cuisine avec paroi en inox du sol au plafond et carrelage. Paradoxalement, c’est ce qui a permis de le conserver en l’état, car, une fois retirés les éléments rapportés, plus de 60 % du décor était intact. Nous y avons aussi repositionné deux meubles de l’ébéniste Jean-Henri Riesener, la Table des muses prêtée par Versailles et un secrétaire à abattant acquis en 2019 chez Christie’s, deux pièces exceptionnelles qui ne s’étaient plus « vues » depuis deux siècles ! » Non loin, le Cabinet des glaces est lui aussi un petit bijou, avec, sur ses miroirs, des repeints de pudeur – autrement dit de grassouillets putti (des angelots nus et ailés) dissimulant des femmes dévêtues – et, au plafond, une guirlande en bois polychrome d’une incroyable finesse.
Dans les salons XIXe, l’agence Moatti-Rivière, en charge du lot scénographie et de l’aménagement de la librairie-boutique, a installé quelques « dispositifs de médiation numériques » un brin massifs : quatre « miroirs dansants » rotatifs et, dans l’ancien bureau du chef d’état-major, une « table des marins » à écrans tactiles, ciblant les itinéraires de dix navigateurs français remarquables du XVIIe au XXe siècle. Pour alléger sa facture, le CMN a loué l’ancienne galerie des tapisseries du garde-meuble, soit 400 mètres carrés, à la fondation Al Thani, qui y exhibera la collection d’art de la famille régnante du Qatar. Durée du bail : 20 ans, pour autant de millions d’euros. Fréquentation attendue de l’Hôtel de la Marine : 700 000 visiteurs par an.
Ouverture au public le samedi 12 juin 2021
Le « circuit court » (45 minutes, 13 €) comprend les salons de réception du XIXe siècle et la loggia ; le « grand tour » (1 heure 30, 17 €) inclut les appartements de l’Intendant du XVIIIe siècle, les salons de réception du XIXe siècle et la loggia, ainsi que, à partir de l’automne 2021, la galerie d’exposition de la collection Al Thani. Visite avec un casque connecté 3D et son intégré.
01 44 61 20 00
Hors-série sur l'Hôtel de la Marine
Beaux Arts Éditions • 84 p. • 13 €
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