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Kim Hak, Les Ferry à Arey Ksat, Phnom Penh, 2020
Photographie • © Kim Hak
On ne sait trop où placer les « h » de son nom – une difficulté qui s’apprivoise avec un peu de pratique. Phnom Penh – la « colline de Mme Penh » en langue khmère – est l’une des capitales les plus vibrantes d’Asie. Baignée par l’étrange fleuve Tonlé Sap – qui chaque automne inverse son cours pour aller gonfler le lac du même nom, donnant le coup d’envoi de la fête des eaux –, elle continue de cicatriser les blessures de la dictature khmère rouge.
Certes, le cauchemar Pol Pot de 1975 à 1979, cet embrigadement généralisé de la population, rééduquée, torturée et exterminée – près de 2 millions de morts sur 8 millions de Cambodgiens, soit le génocide proportionnellement le plus meurtrier de l’histoire –, continue d’être enseigné.
Le sinistre camp S21 du tortionnaire Douch reste une visite obligée. Autant que les barbelés installés aux fenêtres pour interdire les suicides ou les traces de sang subsistant depuis un demi-siècle, ce sont les centaines de photos d’identité de détenus aux yeux éteints, tous coiffés de la même manière, qui interrogent sur l’univers concentrationnaire et la capacité de l’homme à s’infliger les souffrances les plus monstrueuses (14 survivants sur les 16 000 prisonniers de cet ancien lycée). En plein centre, le cinéaste Rithy Panh, qui a fait du devoir de mémoire la colonne vertébrale de son œuvre, a créé le Centre Bophana, un espace de documentation où l’on peut se replonger dans le Phnom Penh d’avant la catastrophe à coup de livres, films ou expositions.
« Je me souviens qu’il y avait un cinéma près du marché central. Il sentait le poisson. C’est que même les vendeuses s’y rendaient après le travail… »
Rithy Panh
La passion actuelle des artistes cambodgiens pour l’image fixe ou animée – dont témoigne notamment le succès du festival Photo Phnom Penh, porté par l’Institut français depuis 2008 – a une origine simple : le fait d’en avoir été sevré à un degré insensé… Dans son film l’Image manquante (2013), Rithy Panh est contraint de sculpter des figurines de bois pour représenter les membres de sa famille. Mak Remissa a été finaliste du prix Pictet avec des personnages en papier découpé qui remplacent les disparus au milieu des fumées d’explosion. Même les sculptures en bambou et raphia de Sopheap Pich semblent rappeler des formes évanouies…
Car les photos et les bobines ont été détruites, comme tant d’archives publiques brûlées, dans un pays où le cinéma et la musique étaient également interdits – affiches de films et pochettes de disques pilonnées… Le 7e art était pourtant une passion nationale – le roi Norodom Sihanouk a lui aussi tourné ! « Je me souviens qu’il y avait un cinéma près du marché central, explique Rithy Panh. Il sentait le poisson. C’est que même les vendeuses s’y rendaient après le travail… »
« On ne connaît que très peu d’images de Phnom Penh entre 1975 et 1979. »
Davy Chou
Ce tentaculaire marché central, superbe édifice Art déco des années 1930, est toujours là, bien que le patrimoine architectural du XXe siècle subisse les coups de boutoir d’une modernisation à outrance, sous la pression des investisseurs chinois. La maison natale de Vann Molyvann, le plus grand architecte de l’après-guerre, résiste, ainsi que son stade olympique. Mais pas son Théâtre national ni l’emblématique White Building (1961) de Lu Ban Hap et Vladimir Bodiansky, qui a récemment succombé, au grand désespoir des 493 familles qui y vivaient… Des pertes douloureuses dans un pays qui n’a pas fini son travail d’enquête mémorielle. « On ne connaît que très peu d’images de Phnom Penh entre 1975 et 1979 », explique Davy Chou, réalisateur franco-cambodgien, moteur de la nouvelle vague et fondateur du collectif Anti-Archive, qui a consacré à l’immolation du cinéma cambodgien l’émouvant documentaire le Sommeil d’or.
« On n’y voit que quelques secondes prises à la volée par une équipe tchèque, un traveling fantôme le long de rues vides. » D’où l’engouement actuel pour témoigner, voir et montrer, alors que des quartiers entiers de la capitale sont redessinés, comme l’île de Koh Pich, qui possède maintenant un hôtel de ville haussmannien et un Arc de triomphe, réplique de celui de l’Étoile… en plus grand.
« L’appétit pour les arts visuels est énorme dans les jeunes générations, témoigne Valentin Rodriguez, directeur délégué de l’Institut français depuis 2020 et ancien des Abattoirs de Toulouse. En 2023, nous avons reçu 123 000 visiteurs, 12 000 spectateurs pour les séances de cinéma et 38 000 pour les expositions. » Grâce à des fonds suisses, une nouvelle école de la photographie va voir le jour, jumelée à celle d’Arles. Que ce soit Philong Sovan (actuel vice-président du festival Photo Phnom Penh), Kim Hak ou Chhen Kimhong, la jeune garde des photographes sillonne la ville et le pays, immortalisant à la lueur des phares de moto les traces d’un présent éphémère.
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