Vue de l’exposition-spectacle « Entre vos mains » imaginée par Marc Lainé, 2025
© Christophe Raynaud de Lage
L’expérience durera une heure. Durant laquelle on ne pourra pas parler, ni faire autre chose que suivre les consignes données par la voix du comédien Yanis Skouta, dans un casque audio que l’on enfile dès notre entrée dans le théâtre. Millimétré, le parcours se fait entièrement sur scène, laissant vides les centaines de sièges de la Comédie de Valence…
Annoncée comme une « exposition-spectacle », la dernière création de Marc Lainé (né en 1976) renverse bien des conventions pour donner forme au dernier volet de sa trilogie, suivant les précédents « Sous nos yeux » et « En travers de sa gorge ». Totalement autonome toutefois, nous assure le metteur en scène et directeur du théâtre, « Entre vos mains » se concentre sur un seul personnage, l’artiste pluridisciplinaire Mehdi Lamrani, et propose une rétrospective de ses œuvres, que l’on visite donc lors d’un parcours qui ne laisse rien au hasard.
Les esprits d’autres artistes lui dictent ce qu’il doit faire, et il s’exécute, se faisant tour à tour danseur, dessinateur, écrivain, architecte…
Rétrospective ? Oui, mais pas uniquement, apprend-on en lisant le fascicule donné à tous les spectateurs avant le début du spectacle, et dans lequel se trouve une interview fictive entre le personnage de l’artiste et celui d’un historien de l’art suisse, Victor Zellinger : l’exposition est aussi collective, puisque Mehdi Lamrani est un artiste médiumnique, c’est-à-dire qui ne peut créer qu’en étant possédé par les esprits d’autres artistes. Ceux-ci lui dictent ce qu’il doit faire, et il s’exécute, se faisant tour à tour danseur, dessinateur, écrivain, architecte…
Vue de la capsule « Maarten Lambrechts et l’Atelier des Facteurs Chevaux » dans l’exposition-spectacle « Entre vos mains », 2025
© Christophe Raynaud de Lage
Sur scène, les spectateurs répartis en petit groupe sont accueillis dans plusieurs pavillons en bois, chacun donnant à voir une œuvre ou un univers différent. Pour mettre sur pied ce projet démentiel et donner à chaque artiste inspirateur une vraie profondeur, le metteur en scène a fait appel à différentes personnalités, comme l’auteur-compositeur-interprète Bertrand Belin, l’écrivaine Alice Zeniter, le chorégraphe Éric Minh Cuong Castaing, l’artiste et architecte Stephan Zimmerli, ou encore la dramaturge Penda Diouf.
Tous ont travaillé à concevoir les univers d’artistes bruts, autodidactes, disparus prématurément. Certains, comme les Facteurs chevaux, sont ainsi à l’origine d’une utopie architecturale participative, quand d’autres, tels Jacqueline Falhère et Philippe Lameauckë, inventent une nouvelle façon d’écrire des compositions de piano ou créent des chorégraphies mêlant souvenirs personnels et danses traditionnelles.
Dans chaque pavillon, ce sont leurs vies qui nous sont racontées, devant leur bureau, leur maquette, leur piano, leur fresque dessinée (qui se métamorphoseront de façon absolument stupéfiante). On savoure l’inventivité de ces biographies fictives comme celle de leurs œuvres… Le metteur en scène ayant voulu concevoir un spectacle « populaire », il y a ici le plaisir d’un conte, d’un récit, qui se double toutefois d’une puissante réflexion sur l’art.
Vue du parcours immersif de l’exposition « Entre vos mains » imaginée par Marc Lainé, 2025
© Christophe Raynaud de Lage
Car, à la fin du parcours, dans un dernier pavillon où l’on découvre des écrans de vidéosurveillance, l’artiste fictif nous interpelle : comme Augustin Lesage (1876–1954), il est un artiste médiumnique, et comme son aîné, il est certain de ne pas être compris, de ne pas être cru. « Je ne suis que la main qui exécute et non l’esprit qui conçoit », a tâché d’expliquer son aîné bien avant lui, et pourtant l’art médiumnique reste méconnu, moqué, déplore-t-il. Un phénomène appelé par le philosophe Michel Foucault « le grand renfermement », dit-il encore, et qui permet « au monde rationaliste et capitaliste dans lequel nous vivons de s’établir sans que plus rien ne puisse plus s’opposer à lui ».
Les visiteurs découvrent des écrans de vidéosurveillance dans le dernier pavillon de l’expérience « Entre vos mains », 2025
© Christophe Raynaud de Lage
Habité, il poursuit : « Je me demande au fond si votre scepticisme à l’égard de ma médiumnité n’en est pas la forme la plus pernicieuse car la plus inconsciente ? Je me demande si, sans le savoir, vous ne participez pas à cette même politique de l’exclusion des corps et des esprits déviants ? (…) Je crois que l’art, comme l’ésotérisme, offrent des espaces de résistance au sein même de ce monde renfermé sur lui-même que constituent nos sociétés occidentales rationalistes, capitalistes et postcoloniales. » Ainsi, derrière la déambulation amusante dans une exposition fictive, apparaît une perspective politique sur l’art, sur son pouvoir, sur son rôle, sur la fragilité des artistes, sur leurs utopies, dans un monde toujours plus terre à terre et matérialiste. Si l’ensemble est un peu bavard, s’il veut en dire beaucoup (trop ?), l’ambition est fertile, convaincante, rare. On ressort singulièrement séduit.
Entre vos mains
Conception de Marc Lainé
Durée : 1h15
À la Comédie de Valence, jusqu’au vendredi 21 février 2025 à partir de 18h30
Plus d’informations et réservation sur le site de la Comédie de Valence
Au théâtre de Gennevilliers – T2G du 6 au 9 mars 2025
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