Article réservé aux abonnés
Snorre Stinessen, Manshausen 2.O
Photo Adrien Giret / © Snorre Stinessen.
Au sortir de l’étrange période dite de confinement, certains ont flageolé devant l’épreuve d’un retour aux affaires. Aussitôt, des observateurs sagaces les ont regroupés sous le sigle de FOGO (pour Fear of Going Out, « peur de mettre le nez dehors »). Victimes du syndrome Covid-19 et désormais terrés chez eux, ces reclus volontaires se rêvent en autarciques, délivrés de tout rapport avec leurs semblables, vécus comme anxiogènes, voire homicides. L’avenir pourrait leur sourire, car nombreux sont les architectes – et même les urbanistes – à plancher sur des habitats déconnectés, autosuffisants, produisant leur énergie et recyclant leurs déchets.
Dans ces logements écoresponsables, les résidents sont appelés à ne compter que sur leurs forces. Au programme : fabrication de compost pour fertiliser les légumes plantés sur les balcons, production d’électricité via des panneaux solaires installés en façade comme en toiture pour chauffer l’eau, les pièces et faire tourner les machines. À cela peuvent s’ajouter le recyclage des eaux usées, une architecture compacte, une isolation modifiée en fonction des saisons, un éclairage sensible à la lumière naturelle, et, pour les fanatiques, un poulailler.
Igloo sur les hauteurs des Carpates ukrainiennes
L’igloo ou l’éloge d’un minimalisme un brin réfrigérant. Éloge, encore, des contraires dans cette lanterne irisée (puisque les blocs de glace réchauffent), aussi discrète qu’une luciole sur les hauteurs des Carpates ukrainiennes.
© Ivan Kmit / Alamy Stock Photo.
À Angers, le futur « bio-immeuble » l’Arboricole, de Vincent Callebaut, devrait offrir une couverture de plus de 10 000 arbres, plantes et végétaux permettant de nourrir tous les résidents isolés volontaires.
De fait, les architectures proposées aujourd’hui aux membres des jurys de concours sont quasiment toutes estampillées BBC (bâtiment basse consommation). La norme en est exigée depuis l’arrêté du 8 mai 2007. Le nec plus ultra revient aux constructions aptes à générer plus d’énergie qu’elles n’en consomment. On entre alors dans de la vertu édifiée. Rien que dans la capitale, le concours « Réinventer Paris » aligne moult projets de bonne conscience. L’immeuble Edison Lite de Manuelle Gautrand et la promenade paysagère « Réalimenter Masséna » de Lina Gothmeh, vouée à l’économie circulaire, tous deux dans le XIIIe arrondissement, ou bien encore le complexe résidentiel en bois végétalisé de l’agence Laisné-Roussel dans le XVIIe en sont quelques exemples.
Sou Fujimoto et l’agence OXO Architectes, Mille Arbres, projet à découvrir en 2023
Défiant la tour Eiffel, ce projet lauréat du concours « Réinventer Paris » a été baptisé Mille Arbres. Pensé par Sou Fujimoto et l’agence OXO Architectes, l’ensemble vise tout à la fois l’écoquartier et la forêt urbaine. Une synthèse nature/culture revigorante et proliférante, à découvrir entre la Porte Maillot et la Porte des Ternes dès 2023.
© Sou Fujimoto Architectes, Manal Rachdi Oxo Architectes, Compagnie de Phalsbourg et Ogic.
Les concepteurs du groupe ARC, lauréats de l’appel à projets « Inventons la métropole du Grand Paris », édifieront à Pantin une résidence baptisée D’un mur à l’autre, tout en bois et pierre de taille ; quant à Jacques Ferrier, militant de longue date des tours peu énergivores, il a bâti à Tours l’ensemble des Deux Lions, occupé par EDF, c’est tout dire. À Angers, le futur « bio-immeuble » l’Arboricole, de Vincent Callebaut, devrait offrir une couverture de plus de 10 000 arbres, plantes et végétaux permettant de nourrir tous les résidents isolés volontaires.
Vincent Caillebaut, Projet écovisionnaire à Héliopolis au Caire
Depuis des années, l’architecte belge Vincent Caillebaut multiplie les projets écovisionnaires. Comme ici, à Héliopolis, au Caire. Cascades de verdure, urbanisme responsable et forclos, blancheur et design en ouïes de poisson mais surtout mégalomanie et démesure. Ou l’autosuffisance en mode XXL.
© 2020 Vincent Callebaut Architectures.
Certes, devant ces professions de foi, l’architecte paysagiste Nicolas Gilsoul demeure dubitatif : « En cas de coup dur, dit-il, les maigres plants de tomate et de scarole ne suffiront jamais à assurer l’ordinaire et si, par malheur, une catastrophe XXL survenait, on voit mal ces misanthropes résister à la charge des prédateurs, crève-la-faim ou, pire, zombies. » N’empêche, le rêve d’une architecture insulaire est de plus en plus partagé. À Brütten, près de Zurich en Suisse, des logements largement médiatisés se flattent de n’être reliés à aucun réseau électrique. Enfin, nul ne peut échapper aux dessins de tours autonomes dégoulinantes d’une verdure censée rafraîchir les atmosphères les plus polluées, de Taïwan à Toronto en passant par Le Caire. Leur promoteur, l’incontournable architecte belge Vincent Callebaut, fait feu de tous ses crayons verts.
Terunobu Fujimori, Takasugi-an
Niché dans les arbres et inspiré des méthodes de construction vernaculaires nippones, un takasugi-an (« maison de thé construite trop haut ») signé par le maître en la matière, Terunobu Fujimori, à Chino (préfecture de Nagano).
© Edmund Sumner / View Pictures / SIPA / REX.
L’igloo arctique, la tour de guet des confins géorgiens, la tente des nomades peuls sont des éléments fondateurs à l’architecture comme la caverne le fut à la philosophie platonicienne.
En vérité, cette passion de la mise à l’écart est une constante de l’habitat. Des grottes aux plateformes pétrolières, l’architecture a su emprunter à tous les schémas constructifs pour que s’élaborent des retraites nanties parfois de tout le confort moderne. En 1972, le théoricien américain Joseph Rykwert s’interrogeait, dans un essai resté célèbre, sur la maison qu’aurait occupée Adam au paradis. En quelques chapitres, il propulsa la cabane au statut d’ancêtre de toutes les architectures. L’appel de la cabane, on le sait, est de nos jours largement entendu sur la planète, et le chic est de s’en offrir une nichée dans les arbres.
À ce titre, on admirera évidemment les sublimes Takasugi-an (« maisons de thé construites trop haut ») du Japonais Terunobu Fujimori, ou les récents refuges édifiés au ras des fjords par le Norvégien Snorre Stinessen. On sait aussi que Le Corbusier, poète du béton s’il en est, acheva sa carrière et son existence dans un cabanon minimal à Roquebrune-Cap-Martin, près de Menton. Il faut croire que le dénouement d’une existence exige le dénuement de son ultime décor. Il est vrai encore que les architectes ont toujours été fascinés par les formes simples, et l’ouvrage de Bernard Rudofsky Architectures sans architectes (1964) a bercé toute une génération de praticiens désormais aux commandes. L’igloo arctique, la tour de guet des confins géorgiens, la tente des nomades peuls sont des éléments fondateurs à l’architecture comme la caverne le fut à la philosophie platonicienne.
Le cabanon de Le Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes), 1951
Édifié en 1951 selon les règles du nombre d’or – revisité en Modulor –, cet espace au cordeau est devenu une icône de l’architecture autosuffisante élémentaire.
Photo Oliver Martin Gambier / © F.L.C. / ADAGP, 2020.
« Plus une société s’uniformise, plus elle tend à se subdiviser »
Herbert Marshall McLuhan
À l’heure où l’isolation par la façade est une antienne des militants de la réduction de l’empreinte carbone, la réclusion est à la fête. Le philosophe allemand Peter Sloterdijk l’avait pressenti dans son ouvrage Bulles (1998), dans lequel il imaginait le monde à venir sous la forme d’îles, d’archipels. Loin de la condamner, cette tendance confirme la mondialisation car, comme le faisait déjà remarquer le théoricien canadien Herbert Marshall McLuhan (1911–1980), « plus une société s’uniformise, plus elle tend à se subdiviser ». Nous le voyons chaque jour.
Dans les années 1960, c’est l’abri antiatomique qui avait connu un engouement sans précédent. Aujourd’hui, seuls les survivalistes cultivent ce jardin secret. En stockant vivres et munitions, en intégrant les dernières innovations technologiques, ses partisans peaufinent des rooms with a view par écrans interposés. Aux États-Unis, la brochure l’Abri atomique familial, éditée par le département de la Défense en 1959, fut distribuée à des millions d’exemplaires. Un rêve pour tout confiné perclus d’angoisses modernes !
À gauche : Cyrille Weiner, “Le Phare” (2016) ; à droite : bunker d’observation allemand sur l’île de Guernesey
Tour de guet, moulin donquichottesque et Babel moderne… Issue de la série Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, réalisée en 2016, cette image intitulée le Phare du photographe Cyrille Weiner montre combien les architectures sans architecte des ZAD (zones à défendre) sont riches en potentialités formelles et poétiques.
Monument funéraire autant que base de survie, le bunker est un archétype de la construction célibataire. Qui l’occupe risque de ne point en sortir… vivant. Le philosophe Paul Virilio s’était fait une spécialité de leur archéologie. Ici, un bunker d’observation allemand sur l’île de Guernesey.
© Cyrille Weiner / galerie Salle Principale. © Military Images/ Alamy Stock Photo.
On rappellera au passage que Dominique Perrault, sans être paranoïaque, milite lui aussi pour une architecture enterrée. Dans une certaine mesure, les ZAD (zones à défendre) offrent tout un panel de constructions autosuffisantes et pourtant évolutives, puisque sans cesse réadaptées au terrain comme aux luttes. Notre-Dame-des-Landes en a fait la preuve et le photographe Cyrille Weiner lui a récemment dédié l’un de ses ouvrages. À leur mesure, ces habitats de résistance, ces architectures de repli tiennent toutes du bunker. Le bloc de béton, construction militaire percée de meurtrières, constitue un espace de survie total en même temps qu’un tombeau annoncé. Le philosophe Paul Virilio fut le thuriféraire de ces monuments en péril et ses photographies sont une bible pour qui veut s’enterrer. On sait qu’il y trouva, avec l’architecte Claude Parent, le socle théorique sur lequel ils édifièrent ensemble l’église controversée Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers.
Soyouz TMA-14M, 2015
La capsule Soyouz TMA-14M, quelques minutes après son atterrissage dans la steppe près de Zhezkazgan, au Kazakhstan, en mars 2015. Plus que toute autre construction, la capsule spatiale, cette boîte de conserve volante, est une star des mondes en réduction. Tout doit être là, à portée de scaphandre.
© NASA Photo / Alamy Stock Photo.
Aujourd’hui, les bases de survie que l’on édifie dans l’Antarctique tout comme les plateformes pétrolières et les barges de forage sont à placer, elles aussi, dans le registre de ces lieux d’existence confinée, parfois en pleine mer. Accessibles par hélicoptère, coupés du monde durant de longs mois de bourrasque, ces habitacles sont à l’architecture ce que les scaphandres sont au prêt-à-porter : du sur-mesure. Ici, les technologies les plus rudimentaires et les plus pointues peuvent faire bon ménage et les doudounes dernier cri pendre à des bois de renne. Il n’est d’ailleurs pas anodin de citer les scaphandres. Tous les vaisseaux spatiaux, les capsules Soyouz et Apollo, sont des parangons d’architecture célibataires.
Jacques Rougerie, La Vie sous la mer, 1975
La Vie sous la mer (1975), dessin de Jacques Rougerie : depuis des décennies, l’architecte-océanographe conçoit des modules de survie en mer et sous les océans. Longtemps considéré comme un rêveur, ses recherches trouvent avec la montée des eaux une actualité mordante. Sous l’aspect BD de ses travaux, une grande rigueur scientifique.
© API / Gamma-Rapho via Getty Images.
À leur échelle, les impressionnants voiliers de course, tel le Hugo Boss mis en couleur (rose) par le designer Karim Rashid, comme les architectures navales de Jacques Rougerie destinées à l’étude des fonds marins offrent encore à leurs barreurs une liberté que la terre ferme leur dénierait. Dans ce vaste mouvement de retrait du monde, dans ce refus de l’hyperdensité, dans cet attrait pour le cocon, l’ermitage et le terrier, faut-il voir un épiphénomène viral ou une tendance de fond ? L’avenir seul nous dira si la vogue de ces plaisirs solitaires sera aussi durable que les architectures du même nom.
Architectures sans architectes (1964)
Par Bernard Rudofsky
Publié en français au Chêne en 1977 et aujourd’hui épuisé.
Le Meilleur des (deux) mondes - Maisons et jardins souterrains (2012)
Par Jay Swayze
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
L’architecte Snorre Stinessen s’est rendu célèbre par ses cabanes high-tech avec vue imprenable sur les aurores boréales. Ici, « Manshausen 2.O », extension du complexe d’écoretraite fondé au nord de la Norvège par l’explorateur polaire Børge Ousland.