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La Cité internationale des arts, Montmartre
© Maurine Tric
Le souffle court, nous voici à l’assaut des pentes raides de la butte Montmartre. En ce matin pluvieux de novembre, quelques touristes se promènent déjà sur la colline pavée, traquant le meilleur angle pour immortaliser le Moulin de la Galette, dont les grandes ailes de bois font la roue au coin des rues Lepic et Girardon. Savent-ils que ce n’est pas à cet endroit que se trouvaient le célèbre moulin à vent et sa fameuse guinguette, lorsqu’Auguste Renoir a peint son Bal du Moulin de la Galette en 1876 ? Déplacé en 1924, l’édifice se situait à l’époque quelques mètres plus loin, rue Norvins… précisément là où se cache aujourd’hui la Cité internationale des arts !
Dans cet écrin de verdure se niche un ensemble de charmantes maisonnettes, reliées entre elles par de petits sentiers pavés semés d’antiques lampadaires…
© Maurine Tric
La grille s’ouvre sur un lieu magique. À l’époque du Moulin, les peintres Vincent van Gogh, Henri de Toulouse-Lautrec, Pablo Picasso et Ramon Casas ont planté leurs chevalets sur ce terrain qui abrite désormais un petit parc sauvage aux allures de sous-bois, qu’on ne peut visiter que sur invitation d’un résident ou lors de journées portes ouvertes. Dans cet écrin de verdure se niche un ensemble de charmantes maisonnettes, reliées entre elles par de petits sentiers pavés semés d’antiques lampadaires…
Pour Paris, le tarif est imbattable : 600 euros par mois pour cet appartement meublé d’environ 40 mètres carrés.
« Avec l’automne qui arrive, tout le monde est blotti dans son atelier. Il y a un petit côté hibernation qui me plaît bien », glisse la jeune artiste Alizée Gazeau en nous ouvrant les portes de son refuge, au rez-de-chaussée de l’une des petites maisons blanches. Des tomettes rouges, une bougie, un parfum de tisane maison… On se croirait dans le cocon d’une maison de campagne. Accrochées au mur, des feuilles de papier délicatement teintées de diverses nuances de bleu répondent aux pétales violacés d’un bouquet d’hortensias séchés. En guise de rideau, un voile de soie blanche, souvenir d’une performance poétique réalisée sur une plage, laisse filtrer une douce lumière.
Alizée Gazeau dans son atelier à la Cité internationale des arts
© Maurine Tric
Arrivée début septembre, l’artiste est ici chez elle jusque fin février. Quelques mois de travail à la billetterie de l’Opéra lui ont suffi à financer ce séjour de six mois. Car pour Paris, le tarif est imbattable : 600 euros par mois pour cet appartement meublé d’environ 40 mètres carrés, doté d’une grande pièce servant à la fois de chambre et d’atelier, mais aussi d’une cuisine et d’une salle de bain privative !
Créée en 1965, la Cité internationale des arts, qui loue ces bâtiments à la Ville de Paris, accueille en résidence des artistes venus des quatre coins du monde : France, Finlande, Égypte, Chine, Roumanie, Italie, Japon, Royaume-Uni, Iran, Pakistan… De la peinture à la danse en passant par la sculpture, la musique, la photographie et la vidéo, leurs pratiques sont tout aussi diverses que leurs origines. Les pensionnaires sont répartis sur deux sites : celui-ci, et un autre à Pont-Marie, dans le quartier du Marais. En tout, les deux peuvent accueillir environ 300 résidents, ce qui en fait la plus importante proposition d’hébergements d’artistes au monde !
« Cela faisait plus d’un an que je n’arrêtais pas de voyager, de m’éparpiller. J’avais besoin d’un endroit où me poser, pour prendre le temps de reconsidérer mon travail et mettre les choses à plat. » Alizée Gazeau
© Maurine Tric
« La durée de résidence varie selon la place disponible et les besoins de chacun. Certains sont là pour trois ou quatre mois seulement. »
Alizée Gazeau
Doté d’une trentaine d’ateliers, le site de Montmartre est le plus intime des deux. Nasser, le gardien, y veille sur une petite communauté de 27 artistes. Lors d’une promenade dans le jardin, une dame âgée nous fait signe en souriant derrière sa fenêtre. « Il y a deux résidents permanents qui sont là depuis 40 ans, mais ce sont des cas particuliers », précise Alizée Gazeau. Car les séjours sont en principe limités à un an maximum. « La durée de résidence varie selon la place disponible et les besoins de chacun. Certains sont là pour trois ou quatre mois seulement. » Un renouvellement qui permet chaque année à la Cité d’héberger plus de 1200 artistes.
« Quand on est en résidence à l’étranger, on est comme en vacances. Là, c’est différent : j’habite ici, j’y ai toutes mes affaires. C’est un sentiment particulier d’être chez soi tout en étant conscient d’être de passage. Ça me rend plus clairvoyante. Les autres résidences que j’ai faites en Grèce, en Espagne (à Joya, dans une réserve naturelle) et en Italie (à la fondation Pistoletto, où j’ai passé dix jours en université d’été) n’ont jamais duré plus d’un mois. Cela faisait plus d’un an que je n’arrêtais pas de voyager, de m’éparpiller. J’avais besoin d’un endroit où me poser, pour prendre le temps de reconsidérer mon travail et mettre les choses à plat », explique Alizée, qui a donc fait une demande écrite en mars 2019, lettres de motivation et de recommandation à l’appui, auprès de la commission de la Cité des arts, qui a répondu favorablement deux mois plus tard. Si 30 % des ateliers sont réservés à des postulants comme elle, les autres sont occupés par des artistes envoyés par des instituts ou des fondations issus des 135 organismes avec lesquels la Cité est partenaire.
« En ouvrant la fenêtre de ma cuisine, j’ai l’impression d’être au milieu des bois. C’est un bonheur, un cadeau de pouvoir vivre dans cet écrin de nature, entre la campagne et la ville. » Alizée Gazeau
© Maurine Tric
En posant ses valises, Alizée Gazeau a découvert avec émerveillement un endroit hors du temps. « En ouvrant la fenêtre de ma cuisine, j’ai l’impression d’être au milieu des bois. C’est un bonheur, un cadeau de pouvoir vivre dans cet écrin de nature, entre la campagne et la ville. » Aux beaux jours, le jardin est un lieu propice à la création. « Quand je suis arrivée, c’était encore l’été indien. J’ai fait des expérimentations à la lumière naturelle, en utilisant les ombres projetées des branches et des feuilles, mais aussi d’un filet de pêche, que j’ai fixées sur le papier grâce à un procédé photographique, le cyanotype. »
« C’est la première résidence qui m’offre à la fois un refuge silencieux et beaucoup de rencontres. »
Alizée Gazeau
Résultat ? Des œuvres poétiques et évanescentes aux tons bleutés qui évoquent des algues marines ou des reflets à la surface de l’eau. Images délicieusement fuyantes… « Pour moi, être artiste, c’est un peu comme lancer un filet dans les airs pour capter un instant fugitif », explique Alizée, en pleine préparation d’une exposition. Cette dernière, intitulée « No man is an island entire of itself » (en écho à un poème de John Donne), sera présentée à Berlin en février 2020 à la galerie Florian Schönfelder, qui la représente depuis cinq mois et qui lui a permis de commencer à vendre des œuvres.
Dans les jardins de la Cité internationale des arts, Montmartre
© Maurine Tric
Ici, Alizée a trouvé la bulle parfaite pour créer. « C’est la première résidence qui m’offre à la fois un refuge silencieux et beaucoup de rencontres », souligne la jeune femme. Une fois par mois, un déjeuner réunissant une dizaine de tables de huit personnes est organisé pour échanger avec les artistes des deux sites. « J’ai rencontré notamment un réalisateur iranien kurde, Keywan Karimi, qui a invité tous les résidents de Montmartre à un brunch dominical dans son atelier. C’est un rendez-vous qu’on aimerait bien ritualiser. » Alizée s’est aussi liée d’amitié avec l’artiste Clément Carat, arrivé au même moment qu’elle et dont l’atelier est juste au-dessus du sien. « On a des pratiques très différentes mais aussi des points de rencontre. Lui est très tourné vers le monde ouvrier, les sujets sociaux. Il pratique aussi bien la vidéo que le dessin et le transfert photographique. C’est lui qui m’a soufflé l’idée d’utiliser de la résine pour donner un aspect aquatique aux formes de bois découpé que je vais installer au sol dans mon exposition à Berlin. »
La villa Radet, Montmartre
© Maurine Tric
Toutes les semaines, les résidents reçoivent des mails d’actualité, et des outils précieux sont mis à leur disposition.
Si besoin, la Cité est aussi là pour accompagner les artistes. Clément Carat a pu être directement mis en relation avec l’ambassade de Géorgie pour un projet de documentaire, et Alizée avec l’Institut français d’Athènes, ville où elle a participé à une exposition du 10 septembre au 21 octobre. Toutes les semaines, les résidents reçoivent des mails d’actualité, et des outils précieux sont mis à leur disposition. Notamment un atelier de gravure et de sérigraphie qu’Alizée a utilisé pour PAN (Publication d’art non-linéaire), sa revue sérigraphiée qu’elle a fondée en juin 2018, mais aussi un four à céramique dont elle compte se servir pour son exposition berlinoise. Les pensionnaires bénéficient également de la présence, au sein du site Montmartre, de la villa Radet, qui accueille des expositions temporaires et des événements comme Artagon Live, un cycle de soirées dédiées à l’art éphémère et performatif, présenté récemment en marge de la Fiac 2019. S’y ajoute, sur le site du Marais, un espace de 525 m² dédié aux expositions, salons et foires organisés par la Cité. L’équilibre parfait entre refuge et lieu d’ébullition !
Cité internationale des arts - Montmartre
15 Rue de l'Abreuvoir • 75018 Paris
www.citedesartsparis.net
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