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Jenna Sutela ou la vie secrète des bactéries

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Publié le , mis à jour le
Et si les bactéries étaient capables de poésie ? Passionnée par ces corps étrangers intelligents, Jenna Sutela a fait du vivant et du code informatique son médium. Pour cette jeune artiste chercheuse, la machine peut nous apprendre humilité et empathie à l’égard du monde vivant. Une œuvre entre science-fiction et biologie.
Jenna Sutela, Many-Headed Reading
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Jenna Sutela, Many-Headed Reading, 2016

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Performance • © Jenna Sutela Studio

Interprété par François Truffaut, le docteur Lacombe dirige les opérations. Un vaisseau extraterrestre vient de se poser sur Terre près d’un monolithe naturel, dont l’image subliminale a été mystérieusement transmise à certains humains. Pendant plusieurs minutes irréelles, scientifiques et extraterrestres tentent de dialoguer en se renvoyant mélodies musicales et signaux lumineux. D’une poésie rare, ce moment constitue la scène finale du film de Steven Spielberg, Rencontres du troisième type (1977). Un des premiers à engager une réflexion grand public sur la communication entre humains et non-humains.

Portrait de Jenna Sutela
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Portrait de Jenna Sutela

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Photo Till Janz

Basée à Berlin, la Finnoise Jenna Sutela, née en 1983, n’a pas vu ce petit bijou des seventies. Mais sa vidéo Nimiia Cétiï en propose une version à l’heure de l’anthropocène et à échelle microscopique. Conçu grâce au programme de résidence du Google Arts & Culture Lab à Londres, le film inaugure une conversation entre une machine, un humain et… des bactéries. Traduit en calligraphie cryptique par une intelligence artificielle, les mouvements des bactéries bacillus subtili sont également interprétés par une voix humaine parlant le martien, langue dont la médium Hélène Smith a posé les fondations à la fin du XIXe siècle.

Le parti pris de cette œuvre captivante, à la fois high-tech et ésotérique, est clair : si l’humain souhaite entrer en contact avec des entités « étrangères », il doit accepter le mystère entourant leur existence. Impossible de s’en remettre uniquement à la raison. C’est la voie magico-scientifique qu’emprunte Jenna Sutela pour sortir de l’anthropocentrisme. Cesser de placer l’Homme au centre du monde nécessite de prendre conscience qu’il ne peut pas toujours tout contrôler, et que fragile est l’existence des autres entités.

En 2017, elle concevait un algorithme générant de la poésie à partir d’une colonie de bactéries intestinales.

La passion de l’artiste : les bactéries. Aujourd’hui, ces micro-organismes sont largement définis comme des éléments nocifs, alors que leur rôle est crucial dans la bonne santé de l’écosystème et de l’ensemble des espèces. Jenna Sutela cherche à restaurer leur image. Grâce à l’intelligence artificielle et aux avancées de la recherche, elle s’approche au plus de près de ces molécules et scrute, à travers des vidéos, performances et sculptures, leur mode d’action et de communication.

« Je cherche à donner une voix à toutes ces entités qui ne peuvent pas à proprement parler comme des humains, mais communiquent et font partie intégrante de nos vies », explique la plasticienne formée à l’Université Aalto à Helsinki en arts des médias. En 2017, elle concevait un algorithme générant de la poésie à partir d’une colonie de bactéries et de levures en fermentation. Les œuvres de Jenna Sutela opèrent toujours comme des réceptacles. Elles activent des relations et des échanges.

Jenna Sutela, Gut-Machine Poetry
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Jenna Sutela, Gut-Machine Poetry, 2017

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Décomposition microbienne du langage • © Jenna Sutela

Conçue avec l’aide de l’European Space Agency, sa dernière vidéo, Holobiont, propulse le spectateur dans l’espace et dans nos intestins. L’artiste se penche à nouveau sur la bacillus subtilis, cette bactérie utilisée sur Mars pour tester les limites de la vie. « Des études récentes ont montré que sa présence dans le cerveau intestinal pourrait influencer nos pensées et nos émotions », raconte l’artiste. « Nous ne sommes jamais complètement « humain ». Qu’il prenne la forme de bactéries ou autre, l’alien est en nous et pourrait déjà orienter nos comportements. »

Jenna Sutela se plaît à parler des bactéries comme de « petits collaborateurs ». Elle n’établit pas de hiérarchie : dans l’écosystème, elle les place à égalité avec les humains et les technologies, et compare leur trajectoire à celle des matières dans l’univers. À échelle macro et microscopique, le monde physique est en effet toujours le fruit de symbioses plus ou moins visibles.

Jenna Sutela, Neither A Thing, Nor An Organism
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Jenna Sutela, Neither A Thing, Nor An Organism, 2018

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Alliage polymimétique et chrome • Photo Damian Griffiths / Bold Tendencies

En 2017, l’artiste publie Orgs: From Slime Mould to Silicon Valley and Beyond, un ouvrage collectif mettant en parallèle le fonctionnement des myxomycètes, des amibes collectives, aux gouvernances horizontales que l’on trouve notamment en entreprise. Capables de prendre des décisions optimales et d’éviter des pièges, ces moisissures jaunes sans cerveau pourraient, dans le futur, intégrer des machines et ainsi piloter des robots. En 2015, l’artiste en dépose dans un labyrinthe en plexiglas. Protagoniste d’une sculpture vivante aux allures fantastiques, la texture intelligente trouve aisément son chemin.

Jenna Sutela pose un regard science-fictionnel et mystique sur le monde bactérien, mais elle n’invente rien de radicalement nouveau. Elle se contente de poser les conditions de dialogue et de visibilité des micro-organismes. Une méthode clairement politique. Car, avec nos sens et nos machines, elle engage à mieux regarder et donc considérer le vivant. Ce monde occulte et mystérieux que les humains sont pourtant en train de détruire.

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