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Rei Kawakubo & Merce Cunningham, Scenario, 1996
© J. Moatti
Chanel au Grand Palais, Jacquemus au musée Picasso, Rick Owens au Palais de Tokyo… Chaque année, les plus grands noms de la mode privatisent de prestigieux espaces pour accueillir la présentation de leur collection. Après une dépense de quelques centaines de milliers d’euros et plusieurs jours de montage, les maisons de couture sont enfin prêtes. On n’attend plus que célébrités, acheteurs et journalistes viennent se serrer les coudes au premier rang. Alors, la musique ayant atteint sa puissance maximale, le premier mannequin peut s’avancer à pas élancés sur le catwalk. S’ensuit une mitraillette de flashs. Dix minutes plus tard, le public a déjà déserté : il ne faudrait pas manquer le début du prochain défilé.
Le couturier Charles Frederick Worth est le premier à dévoiler une collection sur modèles vivants, et non plus sur des pantins inanimés, comme il était d’usage.
Le défilé est un rituel avec ses codes et ses normes, un rituel qu’on honore aujourd’hui à la vitesse de l’éclair. D’une durée moyenne d’une heure trente dans les années 50, il s’est considérablement réduit, mais son format, hérité du début du XXe siècle, est resté passablement le même. Pour faire court, son histoire débute en 1858, dans de cossus salons privés, devant un comité très restreint composé de fidèles clientes. À cette date, le couturier Charles Frederick Worth dévoile pour la première fois une collection sur modèles vivants, et non plus sur des pantins inanimés, comme il était d’usage. 50 ans plus tard, la styliste Lucy Duff-Gordon, inspirée par le théâtre, fait défiler des mannequins professionnels sur de la musique, les enjoignant à prendre des poses dramatiques. Le défilé traditionnel est né.
Il faut néanmoins attendre la décennie 1980 ou les « années fric-frime » pour qu’il prenne la forme extravagante qu’on lui connaît aujourd’hui. À cette époque, muté en véritable spectacle, il consomme enfin son mariage avec les arts performatifs. Le défilé de Thierry Mugler en 1984 constitue à cet égard une révolution. Ouvert à tous, à condition de payer son ticket, il réunit près de 6 000 spectateurs au Zénith de Paris ! 250 mannequins – fées, reines, femmes-insectes… – déambulent sous les projecteurs et sont réparties par thèmes, tels que « Aubes du futur », « Sainte Rita »… Cette superproduction est une réussite : elle parvient à séduire les critiques, à toucher de nouveaux publics et, qui plus est, elle permet une incroyable promotion de la marque Thierry Mugler.
Hussein Chalayan, Between, Printemps-été 1998
© Hussein Chalayan
Les ambitions commerciales ne sont en effet jamais complètement absentes. La mode est un commerce et le défilé, un enrobage médiatique. Il a vocation à divertir, à faire sensation. Pour autant, les créateurs les plus intrépides parviennent à satisfaire leur folie créatrice et prouvent qu’une autre forme de mise en scène du vêtement est possible. Que les performances en question soient artistiques ou non, cela importe peu. Mugler, Chalayan et Margiela ont réussi à émouvoir et déranger : ils n’ont pas pour dessein de faire plaisir aux acheteurs des entreprises de distribution. Réputé pour ses défilés démesurés, Alexander McQueen affirme : « Je ne veux pas d’une soirée de cocktail. Je préfèrerais que les gens quittent mes spectacles et vomissent. »
Alexander McQueen, Défilé Voss, Printemps-été 2001
© catwalking.com
En 1999, lors du final de son défilé de printemps, deux bras robotiques aspergent de violent jets de peintures un mannequin tout de blanc vêtu. En 2004, c’est une danse éprouvante que le créateur propose et à l’issue de laquelle les mannequins s’écroulent. Cette métaphore sur le caractère éphémère de la mode sera déclinée en 2009. Placé sous le signe des ténèbres, le défilé « The Horn of Plenty » vilipende la société de consommation et les extravagances du monde de la mode. Des femmes menaçantes à demi extraterrestres déambulent autour d’un amas de déchets en tout genre issus de défilés précédents. Résolument paradoxale – le métier et les pratiques de McQueen désavouant la force de ce geste contestataire – cette performance terrifiante incarne les contradictions de la mode lorsqu’elle adopte une position critique.
Avec plus de retenue, le designer belge Martin Margiela interroge, quant à lui, l’emprise du commerce et l’instrumentalisation de la création au profit de la stratégie de marque. Qui tire donc les ficelles ? En 1998, marionnettes de taille humaine et cintres animés par des marionnettistes, remplacent les mannequins de chair et d’os.
Dans un registre moins vindicatif, Hussein Chalayan demeure un maître incontesté dans l’art du défilé. Au croisement du ballet et de la performance, la présentation d’automne 1999 met en scène les métamorphoses d’une robe-sculpture se dépliant avec poésie sous l’action d’une télécommande. En 2000, sous les yeux ébahis des spectateurs, table basse, armatures et housses de fauteuils se mutent respectivement en jupe, valises et tuniques. Hussein Chalayan affirme avoir rêvé d’une maison qu’il serait possible d’emporter sur soi. « Les vêtements ont suivis cette idée », explique-t-il. Ce défilé constitue une réflexion poétique sur le nomadisme.
Plus qu’une simple opération du communication, le défilé est un médium pour célébrer la poésie du vêtement. En 1999, les deux créateurs Viktor & Rolf magnifient le geste et la relation intime du designer au corps : pendant plusieurs minutes, ils habillent et recouvrent la top model Maggie Rizer de plusieurs couches de tissu et de perles. Privilégiant le processus au produit, le défilé est loin d’être une simple illustration de la collection : il permet d’explorer les transformations et les manipulations dont peut être objet le vêtement. Dans cet esprit, la jeune marque Drague Deux s’attache à « performer » le genre. En juillet 2017, des modèles masculins travestis défilent dans une atmosphère festive.
Viktor & Rolf, Couches successives du défilé, Automne 1999
Photos Team Peter Stigter
C’est seulement lorsque le créateur dispose d’une liberté suffisante que le défilé arbore les caractéristiques de la performance artistique. Une liberté difficilement compatible avec les exigences d’une marque. Bien qu’encensé par la critique, Hussein Chalayan a été tristement contraint de mettre la clé sous la porte car incapable de trouver des soutiens financiers. Pour autant, ne renonçant pas à la création, il présente en 2015 une pièce chorégraphique, Gravity Fatigue, au Sadler’s Wells Theatre. En dehors des circuits traditionnels de la mode, le défilé se réinvente et peut exploser tous les cadres. On se souvient de la collaboration légendaire de Rei Kawakubo et du chorégraphe Merce Cunningham en 1997. Et, en 2016, des spectacles loufoques du designer-coiffeur Charlie Le Mindu au Palais de Tokyo. Un moment fantastique dans une atmosphère de cabaret qui prouve que les artistes n’ont pas fini de réinventer le défilé.
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