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Victor Vasarely, Trois Hexagones, 1973
© Monica Dalmasso / hemis.fr
Certes, dès lors que l’on monte à plus de 1 500 mètres d’altitude, loin de l’urbanisation, la beauté est omniprésente : cimes enneigées, panoramas à couper le souffle, ciels bleu vif ou rougissant subitement… Nombreux sont d’ailleurs les artistes à s’être traditionnellement ressourcés au grand air, dont logiquement un bataillon de Suisses, Hodler ou Giacometti mais aussi Balthus et tant d’autres. Il semblerait pourtant que le seul spectacle de la nature ne contente plus aujourd’hui les amateurs de séjours à la montagne. Des Rocheuses américaines, où Aspen tente une timide percée, aux sommets alpins suisses et français, le phénomène d’« artisation » qui a déjà colonisé les métropoles fait rage en altitude, tout en accompagnant une tentative de renouvellement des publics, cruellement vieillissants. Il s’agit aussi de satisfaire et d’occuper ceux que les sports de glisse ne passionnent pas – ou plus – et les frustrés de la raréfaction de l’or blanc. Plusieurs stations, souvent très chics, sont donc devenues des destinations incontournables de cette nouvelle montagne des amateurs d’art.
Les amateurs d’architecture ont longtemps dû ravaler leur bon goût et se pincer le nez en acceptant d’aller au ski. À part quelques rares stations villages au patrimoine baroque, souvent à basse altitude, ou une poignée de projets modernes signés notamment par Henry Jacques Le Même (1897–1997) à Megève – il construisit également avec Pol Abraham les spectaculaires sanatoriums de Passy, accrochés à flanc de montagne en Haute-Savoie –, il fallait plutôt accepter l’ambiance usine à ski / cage à poules qui a fait des ravages sur les sommets. La prolifération des luxueux giga chalets, souvent ultrastandardisés, ne fut guère plus réjouissante.
Une exception dans ce panorama : la jadis mal-aimée Flaine, inaugurée en 1969, la plus Bauhaus des stations de ski désormais labellisée patrimoine du XXe siècle et revenue furieusement à la mode après un notable effort de réhabilitation… Imaginée par Marcel Breuer (1902–1981), tout en béton et bois, il faut dire qu’elle colle aussi aux préoccupations du temps en ayant d’emblée écarté la voiture de son concept. Pensée dans l’esprit d’une œuvre d’art totale, ponctuée ici et là de sculptures de Vasarely [ill. ci-dessus], Picasso ou Dubuffet, elle arbore une écriture radicale : façades de béton en pointe de diamant diffractant la lumière et prouesses techniques, dont un emblématique porte-à-faux plongeant au-dessus de la falaise. Dans le même esprit, ne pas négliger Les Arcs 1600 et 1800, où la designer Charlotte Perriand a érigé de singuliers immeubles et appartements ouvrant sur les cimes, en version zen chic.
À gauche : Peter Zumthor, Les Thermes de Vals (canton des Grisons). À droite : Charlotte Perriand, Les Arcs 1600 et 1800 (Savoie), 1993-1996 et 1967-1989
© Serge Brison / hemis.fr. @wearemerci.com
Côté Suisse, il faudra inévitablement arpenter le vaste canton des Grisons, fertile terre d’architectes où toute une génération a su se confronter à la construction vernaculaire pour la transcender dans des formes ultracontemporaines. On pense à Peter Zumthor, le plus connu d’entre eux, mais aussi à Valerio Olgiati, Jürg Conzett, Gion A. Caminada ou Hans-Jörg Ruch, rejoints par quelques pointures comme le Britannique Norman Foster ou le Tessinois Mario Botta. De Vals à Davos en passant par Arosa et Saint-Moritz, dans les vals de Surselva et de Poschiavo ou en Engadine, les chefs-d’œuvre sont partout.
Mario Botta, Grand Hôtel Tschuggen d’Arosa (canton des Grisons), 2006
© Prisma by Dukas Presseagentur GmbH / Alamy / Hemis
Le spectaculaire refuge du Promontoire (3 092 mètres), dans le massif des Écrins, construit en 1966, est lui aussi condamné.
Pour ceux qui cherchent un authentique dépaysement, il faudra s’envoler loin de là, vers Hokkaido, au Japon. La station de Niseko est réputée pour la fraîcheur de sa neige, due avant tout aux entrées maritimes qui lui assurent durant sa courte saison de la poudreuse en continu. C’est une destination prisée aussi pour sa gastronomie, où les fruits de mer détrônent la raclette, mais surtout pour son environnement architectural hors du temps et du commun. Ah ! poser ses bagages au délicieux Zaborin Ryokan dessiné par l’architecte Makoto Nakayama, hôtel minéral qui fusionne avec son environnement…
Enfin, quelques morceaux de choix sont réservés aux amateurs de sensations fortes. Les vrais alpinistes trouveront toujours refuge à leur goût dans le catalogue des gîtes de haute altitude gérés par la Fédération française des clubs alpins et de montagne. Il faudra toutefois faire vite : après le refuge du col de la Vanoise, signé Prouvé et proposé à la vente en kit en 2019, celui des Évettes, à Bonneval-sur-Arc (2 594 mètres), conçu par Guy Rey-Millet et Jean Prouvé en 1971 et qui associe panneaux métalliques de façade et soubassements de pierre, sera bientôt reconstruit malgré son excellent état de conservation. Le spectaculaire refuge du Promontoire (3 092 mètres), sur la face sud de la Meije dans le massif des Écrins, construit en 1966 et vraie « prouesse de compacité et de simplicité architecturale », est lui aussi condamné. Alors pour se consoler de ces massacres patrimoniaux, autant miser sur les sensations fortes.
Zaha Hadid, Le Tremplin de Bergisel (Autriche), 2002
© Andrea Pistolesi / hemis.fr
Les fans de saut à ski pourront s’aventurer sur le tremplin de Bergisel au Tyrol autrichien, dessiné par Zaha Hadid en 2002 (qui dispose aussi, pour les moins téméraires, d’un restaurant panoramique), ou sur les hauteurs d’Oslo, à Holmen- kollen, dont le célèbre tremplin de saut, datant de 1892, a été reconstruit une vingtaine de fois, sa dernière rénovation en 2009 par l’architecte franco-belge Julien De Smedt l’ayant transformé en gigantesque vague. Enfin, pour toujours plus d’adrénaline, direction le Caucase géorgien, à Stephantminsda, où un ancien centre pour travailleurs de l’époque socialiste a été relooké en refuge haut de gamme pour amateurs d’héliski. N’en jetez plus !
Saint-Moritz la Grisonne, Gstaad la Bernoise et, dans une moindre mesure, Aspen l’Américaine… En quelques années, ces stations ultrachics sont devenues d’incontournables hubs de l’art où les collectionneurs se précipitent désormais dès la saison d’hiver ouverte. La raison ? La crème de la crème des grandes galeries d’art internationales y a ouvert judicieusement des succursales, destinées à être fréquentées à une période traditionnellement creuse pour le marché de l’art. À peine Art Basel Miami refermée, les jets privés viennent eux aussi hiverner au grand air et se poser au calme dans ces stations où de riches familles d’amateurs d’art ont un vaste pied-à-terre à décorer – il paraît que les confinements ont d’ailleurs dopé les ventes. Et en cas de manque de place, les ports francs suisses sauront accueillir le surplus d’œuvres.
Pipilotti Rist, Lieber Schmusen (Rather Smooching), Gstaad (canton de Berne), 2021
Courtesy Hauser & Wirth / © Pipilotti Rist / Courtesy Pipilotti Rist et Hauser & Wirth
Dans la très chic Gstaad, en Suisse, où les célébrités se bousculent depuis des décennies (d’Elizabeth Taylor à Blake Edwards, de Yehudi Menuhin à Balthus, sans oublier Johnny ou Roman Polanski…), le ton est donné dès l’arrivée au petit aéroport de Saanenland : depuis 2019, l’espace Tarmak22 déploie sur 3 000 mètres carrés des expositions pointues d’art contemporain, proposées par les deux fondatrices Antonia Crespí, spécialiste de l’immobilier local, et Tatiana de Pahlen (de la famille Agnelli), en collaboration avec des collections privées ou de grandes galeries internationales comme Gagosian ou Hauser & Wirth. La galerie zurichoise aux 13 adresses dans le monde a d’ailleurs pris ancrage dès 2015 dans la ville, en s’associant à différents établissements locaux : Vieux Chalet, l’ancienne résidence de Gunter Sachs toujours en mains privées où la galerie propose des accrochages divers ; Casa Gstaad, au cœur du village, showroom de décoration intérieure de l’incontournable Antonia Crespí, où une œuvre de l’artiste suisse Pipilotti Rist, Lieber Schmusen (Plutôt des baisers), éclaire cet hiver la façade ; le Gstaad Palace pour des projets d’installation d’œuvres de Martin Creed ou Jenny Holzer.
Les heureux habitants de Gstaad sont habitués à l’art contemporain en plein air. Depuis 2014, le festival Elevation 1049 (en référence à l’altitude du village), lancé par deux curateurs, la Suisso-Américaine Olympia Scarry et le New-Yorkais Neville Wakefield (orchestrateur par ailleurs de Desert X à Palm Springs, en Californie), soutenus par la mécène suisse Maja Hoffmann, elle aussi résidente, disperse tous les deux ans, en février, un programme de haut niveau sur les sommets, dont l’une des maisons miroir de Doug Aitken fut le projet le plus marquant.
Doug Aitken, Mirage Gstaad (canton de Berne), 2019
© Gunter Fischer / Education Images / Universal Images Group via Getty Images
À côté des boutiques de joaillerie et des grandes enseignes du luxe international, l’après-ski consiste également à flâner dans des galeries d’art branchées.
Autre place forte, Saint-Moritz la rivale, pourtant moins accessible car sans aéroport, a longtemps eu une longueur d’avance. À côté des boutiques de joaillerie et des grandes enseignes du luxe international, l’après-ski consiste également à flâner dans des galeries d’art branchées. L’allemande Karsten Greve mais aussi l’incontournable Hauser & Wirth et la galerie du New-Yorkais Vito Schnabel (fils du peintre et cinéaste Julian Schnabel) y ont pris leurs quartiers d’hiver, tout comme la zurichoise Andrea Caratsch. Dès l’ouverture de la saison, toutes y proposent un réjouissant programme d’exposition plus ou moins inspiré des lieux.
Et, en temps normal (hors Covid), se tiennent à Zuoz, tout près, les Engadin Art Talks, sorte de G8 de l’art contemporain créé par une brochette des meilleurs curateurs helvètes (Hans-Ulrich Obrist, Bice Curiger, Daniel Baumann…). C’est aussi à quelques kilomètres de là, dans le village de Samedan, que se déroule le festival de design Nomad, décalé cette année en juillet pour cause de crise sanitaire. Qu’importe ! Il y a là de quoi faire pâlir d’envie les clients des stations de ski françaises où l’art fait une bien timide percée, à Courchevel ou Val-d’Isère, mais dans une version street art criarde qui jure un peu avec la beauté des paysages. À Saint-Gervais-les-Bains, le 2KM3 Saint-Gervais contemporary art platform a eu le bon ton de s’installer dans un parking… Peut mieux faire !
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