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Design

Marc Berthier, aventurier du plastic-design français

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Lancée en 1966, la marque de mobilier Ozoo, pilotée par Marc Berthier, a introduit des couleurs pop dans les foyers avant de partir en fumée en 1976. Coup de rétro sur une légende oubliée, toujours hyperactive.
Marc Berthier, Chaise et table Ozoo 700
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Marc Berthier, Chaise et table Ozoo 700, 1970

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Marc Berthier fut l’un des premiers designers à utiliser le plastique, matériau phare des années 1960. Si quelques modèles sont aujourd’hui réédités, notamment par Roche-Bobois, les vintage, plutôt rares, sont très recherchés par les collectionneurs.

© Marc Berthier

Ozoo. Design Marc Berthier. On ne pouvait plus laconique et explicite. Créateur doué et prolifique, Marc Berthier n’était encore, en 1966, qu’un talent émergent. « Je dessinais bien, mais paradoxalement, je n’étais pas un manuel, raconte-t-il, citant l’exemple d’une table d’étude conçue pour ses frères. L’outillage pour la monter avait coûté plus cher que les matériaux et, pour finir, elle tenait mal ! » Né en 1935 dans une famille parisienne et nombreuse (dix frères et sœurs), il grandit avec cette tribu intrépide et fut éduqué avec une grande liberté d’esprit, à Asnières puis à Bois-Colombes, dans une maison Napoléon III qui tombait en morceaux. Ses frères graviront l’Everest – lui seulement le mont Blanc, à 40 ans. Sa mère skiait habillée en homme et ne touchait ni au ménage ni à la cuisine. « Les pâtes, elle les jetait dans l’eau froide et on attendait… » Il faut dire que la famille Berthier a de qui tenir : un grand-père paternel maître de forge, un aïeul maternel champion de France de vitesse en 1923, dessinant lui-même ses bonnets et lunettes de conduite. Et une grand-mère trapéziste.

Alpiniste, GO, mannequin, pionnier…

Pour Marc Berthier, ce sera le sport et les arts. Premier job, en 1958 : il est suppléant du maître d’éducation physique aux lycées Louis-le-Grand et Lavoisier, à Paris, tout en faisant les Beaux-Arts. Ses études sont interrompues sans sursis par le service militaire (trois ans à l’époque), accompli de 1959 à 1962 en Allemagne, à Paris et en Algérie. Berthier étant sportif, il y sera parachutiste. Rendu à la vie civile, le voici GO-plongée au Club Med. En 1959, il avait épousé Marie-Laure Hermann, issue d’une famille de grands résistants très à gauche, directrice du bureau de style pour la mode aux Galeries Lafayette – elle partira ensuite chez Dior.

Marc et son épouse Marie-Laure Berthier, en 1962
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Marc et son épouse Marie-Laure Berthier, en 1962

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© Marc Berthier

Entre deux jobs alimentaires, Berthier dessine des meubles. En 1964, son premier modèle sera un système de boîtes / casiers modulaires, produits par la firme Doubinsky Frères. Diffusé aux Galeries Lafayette et à La Rinascente de Milan, copié à l’envi, il se vendra à un million d’exemplaires. Dès 1965, Berthier met au point le modèle précurseur de l’aventure Ozoo : une table basse carrée (70 × 70 cm), plateau sur quatre pieds, en fibre de verre vernie d’un gel coat (résine) rouge, avec plateau rond, décaissé afin d’en rigidifier la surface. Initialement fabriquée en Normandie par une société spécialisée dans les annexes de bateau en plastique, cette table est alors trop chère pour devenir un produit populaire. Sa production sera rapidement stoppée puis reprise miraculeusement par un certain monsieur Daussy, propriétaire d’une usine de photocopieurs pour l’administration. « Comme il avait des problèmes de santé, il avait quitté Paris pour La Courtine dans la Creuse. Il y avait implanté une petite usine spécialisée dans le mélaminé, où il fabriquait des caravanes mais perdait de l’argent. S’y rendre était un chemin de croix ! » se souvient Berthier.

« Le beau au prix du laid »

Fin 1965, il convainc Daussy de convertir son usine à la plasturgie. Banco ! La marque Ozoo est déposée dès 1966. Son nom serait lié à une anecdote : lorsque Daussy quittait sa campagne pour rallier ses bureaux, installés à Vincennes, il avait coutume de dire aux siens : « Je vais au zoo. » Du zoo à Ozoo, il n’y eut donc qu’un son. Berthier ne fut toutefois pas le seul designer à y travailler. Ce fut aussi le cas de Marc Held, ancien prof de sport et adepte des mêmes procédés de création et de fabrication. Brouillés pour une histoire de lit plagié, les deux s’amusent aujourd’hui encore à faire semblant d’être fâchés.

Marc Berthier, Minidesk Ozoo 700
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Marc Berthier, Minidesk Ozoo 700, 1971

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L’inventivité de Berthier fut aussi synonyme de hauts et de bas commerciaux. Si le Minidesk, plusieurs fois primé, a été muséifié par le MoMA de New York, le lit Ozoo 700 a vite disparu des rayons en raison du matelas en mousse qui fondait…

© Marc Berthier

Sur catalogue, les créations Ozoo par Berthier fonctionneront par matricule. Tout ce qui est Ozoo 600 référence les produits créés dans les années 1960 ; Ozoo 700, les années 1970. En quelques courtes années, Marc Berthier développera la ligne Ozoo en 24 modèles, tous en polyester et fibre de verre moulés-démoulés d’un bloc, et déclinés en douze couleurs. Parmi lesquels quelques best-sellers comme la table basse ou les chaises empilables et le fameux bureau monolithe Ozoo 700, pour enfants de 3 à 10 ans, lancé en 1970. Les petites filles qui posaient pour sa publicité n’étaient autres qu’Élise, la fille de Berthier, et celle d’Ingo Maurer, revendeur Ozoo dans son magasin de luminaires à Munich. Retenu à l’époque pour équiper les écoles maternelles de Créteil, ce bureau sera la seule référence française à figurer dans l’exposition « Century of a Child » montrée en 2012 au MoMA de New York.

Marc Berthier, Lit Ozoo 700
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Marc Berthier, Lit Ozoo 700, 1971

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© Marc Berthier

Autre bureau, autre pièce culte, le bureau Ozoo 600, produit en 1967 et réédité depuis 2017 par Roche-Bobois, maison qui fut toujours fervente prescriptrice de Ozoo. François Roche fut en effet un ami proche de Berthier, et vendit ses meubles via la cellule de diffusion DAN, pour Diffusion d’ambiance nordique, par laquelle il importait et vendait aussi les créations tout plastique du designer finlandais Eero Aarnio (Ball Chair, le fauteuil Pastilli, etc.). Berthier vendit des best-sellers mais connut aussi des flops. Comme, en 1968, avec le lit empilable 1 à 2 place(s), doté d’un matelas mousse en polyuréthane, trop cher et finalement troqué pour un matelas en mousse polystyrène… qui réagira mal au contact du plastique. « Ou il crevait, ou il fondait ! » déplore encore aujourd’hui le créateur. Malgré tout, entre 1966 et 1976, Ozoo cassera littéralement la baraque, entrant dans le décor des marinas de Deauville, amplement diffusé par Roche- Bobois ou les Galeries Lafayette, mais aussi via le fameux catalogue Prisunic lancé en 1968 par la directrice du style de la maison, Denise Fayolle, et la journaliste Maïmé Arnodin, avec ce slogan imparable : « Le beau au prix du laid. »

Marc Berthier et Marc Emery, ancien directeur de la revue Architecture d’aujourd’hui, lors de l’exposition « Maisons en kit » à la galerie VIA, à Paris, en 2000.
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Marc Berthier et Marc Emery, ancien directeur de la revue Architecture d’aujourd’hui, lors de l’exposition « Maisons en kit » à la galerie VIA, à Paris, en 2000.

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© Marc Berthier

Pourtant, Ozoo était cher. Berthier touchait 3 % de royalties sur le prix de fabrication qui flambera avec la crise du pétrole de 1973. Ce qui flambera aussi, ce sera l’usine, en 1976, avec tous ses moules, plans, stocks et dessins. Si les documents d’origine sont donc extrêmement rares, les droits sont toujours la propriété de Marc Berthier. Certains modèles, tels le canapé et le fauteuil à roulettes de 1968, sont introuvables sur le marché du collector vintage. D’autres, comme le bureau pour enfant, sont muséifiés (à l’Adam / Plasticarium de Bruxelles, par exemple). À Paris, les Amis du Centre Pompidou ont récemment voté un budget pour le rachat de pièces anciennes authentiques afin d’intégrer les collections permanentes. Quant aux chiffres de production, ils sont partis en fumée.

Marc Berthier, Mobilier pédagogique Thonet France
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Marc Berthier, Mobilier pédagogique Thonet France, 1977

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Il n’y a pas qu’Ozoo dans la vie de Berthier ! Multipliant les collaborations, il conçoit ici pour la maison Thonet – entreprise pionnière de mobilier, célèbre pour ses créations en bois tourné – toute une ligne pour enfants où triomphe le tube métallique.

© Marc Berthier

Marc Berthier n’aura pas attendu la fin de l’aventure Ozoo pour œuvrer ailleurs. Dès 1974, il concevait pour Thonet France un ensemble chaise-bureau-bibliothèque pour adolescent en tubes jaunes et grillage rouge (avec un système breveté de liaison des éléments conçu par le designer Daniel Pigeon). L’année suivante, il poussait un chariot à roulettes et pliait une chaise chez Sentou, tout en dépliant une immense table chez l’Italien Magis. En 1976, il signait pour Knoll une courte ligne de rangements et sièges. Dès 1967, il collaborait assidûment au magazine Marie-Claire Maison, et aussi à Parents, en qualité de conseiller personnel de Gaston Bonheur, « ex-ponte de Paris Match, alors placardisé, et qui se cherchait une nouvelle modernité ». Toujours un pied dans la mode, Berthier posera, à 45 ans, pour les chaussettes Dim. Il sera aussi mannequin pour Donna Karan et pour Cacharel Homme en 1996. Normal : il en avait dessiné la collection.

Publicité pour des chaussettes Dim
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Publicité pour des chaussettes Dim

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Le designer fut aussi à l’occasion mannequin, jusqu’à l’âge de 50 ans. « Ça va les chevilles ? » : une question que ses étudiants lui poseront encore longtemps après cette campagne…

© Marc Berthier

Pionnier de l’enseignement du design dès 1985 à l’Ensci (École nationale supérieure de création industrielle), professant jusqu’en 2000, avec, notamment, Inga Sempé comme assistante, Berthier a fondé voilà vingt ans avec sa fille Élise, Eliumstudio, posté à l’avantgarde du design connecté. Il en est toujours l’actionnaire principal. Quatre associés, douze collaborateurs, 1 million d’euros de chiffre d’affaires, et des clients comme Hermès – pour qui il vient de recréer une montre, le modèle carré H, dessiné en 2006 puis devenu collector –, mais aussi Roset / Cinna, L’Oréal, Guzzini, le Japonais Toto… Pour Lexon, collaboration au long cours, il a imaginé en 1997 la célèbre radio étanche en caoutchouc Tykho, qui fit la couverture de Time le 20 mars 2000, version vert grenouille, plongée dans un bocal empli d’eau, avec ce titre : « The Rebirth of Design ». Berthier toujours et encore à la pointe ? Concluant sur l’aventure d’Ozoo, il parle d’un design utilitaire et innovant pour enfants, adolescents et adultes, la couleur en plus. « Une gamme sérieuse qui a su éviter la gadgétisation. » C’est dit, une fois pour toutes.

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Et bientôt...

Les éditions Sébastien Moreu préparent actuellement un ouvrage monographique sur Marc Berthier avec ébauche de catalogue raisonné sous la direction de Magali Moulinier. C’est ce même éditeur, ami de la famille, qui a proposé au galeriste Enrico Navarra de produire le projet architectural autonome et préfabriqué de la Maison Belvédère, imaginé en 1984 et jamais abouti. À suivre…

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