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Dans la salle de classe, les élèves planchent sur les films qu’ils présenteront en juillet pour obtenir leur diplôme.
© Beryl Libault
Kirikou et la sorcière de Michel Ocelot (1998), La Traversée de Florence Miailhe (2021) et, plus récemment, Linda veut du poulet ! de Sébastien Laudenbach (2023). Tous ces films d’animation récompensés en festivals ont un point commun : ils ont été réalisés par d’anciens élèves de l’École des arts décoratifs. Le prochain en lice ? Echoes de Robinson Drossos, un projet de diplôme sélectionné au festival de Cannes-Cinef cette année. En somme, l’école parisienne cartonne à former d’audacieux réalisateurs. Comment expliquer un tel succès ? Ont-ils développé une recette magique ?
Rendez-vous rue d’Ulm, au quatrième étage de cette école mythique. Dans la salle de classe, les élèves planchent sur les films qu’ils présenteront en juillet pour obtenir leur diplôme. Certains dessinent sur des petites tables quand la plupart, stylet en main, s’attelle au traitement numérique sur ordinateur. Sur une étagère, un Post-it : « c’est pas grave si c’est nul ». Persévérer, oser, ne pas compter ses heures : on le sent, l’animation requiert patience et résilience.
« Nous favorisons l’hybridation des techniques, de la prise de vue réelle au stop motion. Nous aidons les élèves à trouver leur propre langage. »
François Darrasse
Heureusement, les élèves n’en sont pas à leur coup d’essai. Dès la deuxième année, ils doivent produire un film sans détenir encore toutes les compétences techniques. « On les jette à l’eau avant qu’ils ne sachent nager », plaisante François Darrasse, professeur depuis presque trente ans à l’ENSAD. Ils en réalisent ensuite chaque année, aidés de leurs professeurs (dont le cinéaste Serge Verny) et de leur responsable d’atelier Frederic Mocellin (ancien étudiant de la prestigieuse Fémis), sans oublier les dix-huit ateliers (métal, bois, gravure, moulage…) à disposition dans l’école.
Vue du plan de travail d’un élève de l’ENSAD qui modélise une sculpture en plâtre pour créer une animation.
© Beryl Libault
Car en animation on peut littéralement toucher à tout : créer des marionnettes, animer avec du sable, de la peinture, de la pâte à modeler, des découpages et, bien sûr, du dessin. « Ici, nous souhaitons avant tout former des auteurs, donc nous favorisons l’hybridation des techniques, de la prise de vue réelle au stop motion. Nous aidons les élèves à trouver leur propre langage, sans imposer de durée de film ou d’esthétiques », poursuit le professeur, qui enseignait auparavant à l’école des Gobelins, réputée pour former des futurs professionnels des grands studios d’animation, à la pointe des technologies.
Certains élèves dessinent à la main avant d’animer leur création.
© Beryl Libault
L’ENSAD mise davantage sur une démarche artistique et des techniques artisanales. En témoigne le fabuleux travail de l’élève Jonas Droff qui, contrairement à ses camarades, dessine tout à la main, même les décors réalisés en monotypes (impression à l’aide d’encre sur plexiglas) sur lesquels ses dessins au crayon, après avoir été numérisés, s’animeront par la grâce du logiciel After Effects. Comme à l’époque des films culte des studios Disney, on l’observe tracer une fleur ouvrant ses pétales sur de petits papiers empilés qui, une fois terminés, rejoindront les piles croulant sur son étagère… L’élève, aidé de deux stagiaires, craint ne pas terminer à temps son film de huit minutes même en y passant ses week-ends. Il lui faudra mettre les bouchées doubles.
Vue sur les planches de travail d’un élève de 2ème année.
© Beryl Libault
« Aucune barrière technique ne peut les empêcher de raconter ce qu’ils ont à dire. L’important, c’est d’avoir quelque chose à dire. »
ux stagiaires provenant d’autres formations artistiques qui les assistent, aux professeurs référents, au matériel de pointe et aux salles de réalisation dotées des meilleures caméras, s’ajoute aussi un partenariat avec le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris qui se propose d’enregistrer des compositions musicales pour accompagner leurs films. « Il y a aussi des imprimantes 3D et laser. En bref, aucune barrière technique ne peut les empêcher de raconter ce qu’ils ont à dire. L’important, c’est d’avoir quelque chose à dire », souligne l’enseignant.
Projet d’une jeune étudiante qui utilise le tissu et le carton comme matière.
© Beryl Libault
Leurs histoires ? Des fleurs et des insectes en métamorphoses, une jeune fille en quête de son enfance oubliée, ou encore des légumes animés en carton et textile qui chantent la fin du monde. Le ton employé est tantôt poétique, tantôt humoristique. La pétillante Charlotte Annereau, par exemple, nous montre sur TVPaint (logiciel d’animation 2D) un extrait de son film dans lequel son drôle de héros nommé Oscar, un adolescent au look de skateur, se maquille devant un miroir dans les toilettes de son école. Le trait de crayon vibre, les expressions du visage sont fascinantes de naturel, même avant la mise en couleur numérique. Comme Jonas Droff, elle opte pour une cadence de douze images par seconde, au lieu du double traditionnellement, pour plus d’efficacité sans négliger la qualité. « Miyazaki peut réduire jusqu’à huit images par secondes », ajoute le professeur. À chacun son rythme !
Vue du travail de Charlotte Annereau qui nous montre sur TVPaint (logiciel d’animation 2D) un extrait de son film.
© Beryl Libault
S’il leur faut une année de travail acharné pour réaliser un film de moins de dix minutes, on ne peut qu’imaginer le temps nécessaire aux formats plus longs. « Pour être réalisateur ou réalisatrice, il faut une mémoire du mouvement, de grandes compétences graphiques et conceptuelles, puis, bien sûr, une patience infinie », résume François Darrasse, qui ne tarit pas d’éloges sur ses élèves dont il garde en mémoire le travail et l’attitude – c’est le cas de Mathilde Bédouet, récompensée du César 2024 pour son court-métrage d’animation Eté 96, qu’il voyait à son bureau de 9h jusqu’à 20h, ou de Justin Fayard, dont le poétique film en peinture animée, Hic svnt dracones, est sélectionné au festival international du film d’animation d’Annecy. Lui-même technicien en cinéma d’animation et plasticien, il s’émerveille de la profusion de nouveaux talents repérés au concours d’entrée chaque année. Selon lui, la France est devenue un vivier qui attire même les étrangers. Rien d’étonnant, se dit-on, en quittant les petits prodiges de l’ENSAD !
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