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Reportage

À Montréal, l’art réchauffe tous les recoins de la ville

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Au Canada, l’hiver est long – et très froid. Pas question pour autant de rester calfeutré. Le 2 mars étaient inaugurés le festival Art Souterrain et la Nuit blanche, tandis que la programmation Montréal en lumière offrait son bouquet final. Street art à tous les étages, concert dans une église, six kilomètres d’art dans le métro… Un dynamisme exceptionnel porteur d’idées fécondes infuse toute la ville, jusque dans le quotidien des montréalais.
Vue sur le boulevard Robert Bourrassa à Montréal où est installée la sculpture de 10 mètres de haut, “La Source”, de Jaume Plensa
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Vue sur le boulevard Robert Bourrassa à Montréal où est installée la sculpture de 10 mètres de haut, “La Source”, de Jaume Plensa, 2017

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Œuvre créée pour le 375e anniversaire de la fondation de Montréal et témoignant de l’importance de la place des peuples autochtones dans la vitalité de la ville.

© Hémis / Philippe Renault

« Il faut faire avec l’hiver, et non contre », nous répète-t-on à l’envi, suivi d’un sage : « Il n’y a pas de mauvais temps, que des mauvais vêtements ». On s’en rend compte très vite, les Québécois ont l’art et la manière de sourire aux températures glaciales qui sévissent de novembre à avril. On les croise emmitouflés dans les rues, chaussés de patins à glace dans les parcs, serrés et riant dans les restaurants bondés et les bars branchés. L’atmosphère chaleureuse des lieux publics est à l’exact opposé des trottoirs verglacés, et de très nombreuses initiatives sont mises en œuvre pour faire de l’hiver un moment joyeux. Événement majeur, la 20e édition de Montréal en lumière a transformé, du 21 février au 3 mars 2019, le central Quartier des spectacles en lieu de vie : jeux pour enfants, concerts, illuminations, dégustations culinaires… Et Nuit Blanche !

Une soirée électro dans une patinoire, un concert dans une église…

Celle-ci est bien différente de sa version parisienne, qui s’organise exclusivement autour de l’art contemporain, présenté le temps d’une soirée dans des lieux publics. Ici, la Nuit Blanche s’inscrit dans le cadre de Montréal en lumière et offre à 140 lieux fort différents l’occasion d’ouvrir leurs portes aux noctambules. Certains ont participé à une soirée électro dans une patinoire, d’autres ont écouté un concert dans une église après un bon repas, ou découvert des jeux vidéo avant d’assister à une joute littéraire jusqu’au petit matin… De quoi contenter les 300 000 visiteurs attendus ce soir-là. Les lieux d’art en ont également profité pour programmer d’excitantes soirées de découvertes (souvent gratuites) d’expositions et de performances.

Alexander Pilis, Architecture Parallax : vision of difference, difference of vision
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Alexander Pilis, Architecture Parallax : vision of difference, difference of vision, 2019

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Installation au 45e étage de la tour de l’Observatoire de la ville : quatre télescopes sont pointés sur des lieux précis et dont l’image apparaît à l’envers et en couleur (filtres rouge, jaune, vert et bleu).

Vox, centre de l’image contemporaine, diffusait de 17 h 30 à minuit l’intégralité des 29 vidéos filmées entre 1968 et 2010 par l’artiste autrichienne Valie Export, pour son projet expérimental Metanoia. Au Belgo, ancien édifice commercial transformé en vivier de galeries, de centres d’art autogérés et d’ateliers d’artistes, l’effervescence était palpable. Expositions improvisées entre pots de peinture et tasses de café vides, vide-dressing fantaisiste et projections de vidéos ont donné à la (jeune) faune montréalaise une interprétation alternative de cette 16e Nuit Blanche.

Vue de la Nuit Blanche 2019 – Exposition de Brendan George Ko
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Vue de la Nuit Blanche 2019 – Exposition de Brendan George Ko

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Photo Mike Patten

Mais le rendez-vous le plus important – et le plus ambitieux – était donné sous la terre ferme. Car c’est ce même soir que le festival Art Souterrain inaugurait la 11e édition de son parcours d’œuvres d’art contemporain, au sein du réseau piétonnier souterrain de Montréal, qui dessert le métro et compte de nombreux bureaux, commerces, restaurants et institutions culturelles. Au programme : des photographies, des installations et des vidéos d’une soixantaine d’artistes internationaux, réparties sur plus de six kilomètres et suivant le thème : « Le vrai du faux ». On s’arrête notamment devant la série Fake Holidays du photographe Reiner Riedler, qui explore les drôles de mises en scène des parcs à thème et piscines avec soleil synthétique. Plus poétiques, les photographies de Philippe Ramette défiant l’apesanteur, ou encore les postures improbables saisies sur le vif par Brendan George Ko (un corps qui disparaît dans les rochers, une chevelure qui émerge d’un arbre…).

Reiner Riedler, Superman over Red Square, Turkey, série Fake Holidays
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Reiner Riedler, Superman over Red Square, Turkey, série Fake Holidays, 2006

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Photographie

Le parcours se fait plus troublant lorsqu’il joue avec l’architecture au point de devenir invisible : une fausse caméra de surveillance posée sur une table dans l’entrée d’un immeuble de bureaux par l’artiste (et commissaire invité) Martin Le Chevallier, un faux plot dans un coin signé Jeanne Tzaut… Et, totalement fondu dans le décor, un plan du métro montréalais mis à l’envers par Nicolas Milhé. Les visiteurs les plus attentifs s’amuseront donc de voir leur attention réveillée dans ces lieux si banals et quotidiens – quand les moins avertis se laisseront surprendre par quelque détail inhabituel. On l’aura compris : le festival fait corps avec la ville. Avec ses nombreux médiateurs – qui guettent le moindre regard pour commencer une conversation avec les passants – et ses activités annexes (dont un jogging organisé entre les œuvres !), le festival accorde également une grande importance à l’implication des habitants et autres touristes de passage.

Faire fonctionner l’écosystème de l’art

Telle est l’idée du fondateur du festival, Frédéric Loury : « Explorer l’espace public, créer des tentatives de liens, des passerelles », souffle-t-il en souriant, encore tout excité de la première visite donnée à la presse. L’homme a été galeriste, et connaît bien le monde des foires d’art contemporain. C’est en constatant « le peu de renouvellement des visiteurs » qu’il a eu envie d’inviter des artistes dans la rue, dans les couloirs du métro, dans les hôtels, les entreprises, ou les édifices commerciaux. Et que lui est venue, en 2009, l’envie de se greffer à la Nuit Blanche. Malgré une première édition éclair (une seule nuit, 160 bénévoles, 2 médiateurs par œuvre, 50 000 dollars de budget…), le succès fut immédiat. Dès la deuxième année, le festival a pris de l’ampleur et s’est étalé sur deux semaines – aujourd’hui, il coûte 1 million de dollars, dure trois semaines et rayonne dans une petite dizaine de lieux satellites.

Restaurant le Dirty Dog, avec la fresque de l’Américain Buff Monster (2015) dans le quartier Plateau-Mont-Royal
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Restaurant le Dirty Dog, avec la fresque de l’Américain Buff Monster (2015) dans le quartier Plateau-Mont-Royal, 2018

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© Hémis / Philippe Renault

La désacralisation de l’art contemporain passe aussi par une valorisation des lieux qui l’exposent quotidiennement.

Car après quelques années d’exploration des souterrains, Frédéric Loury a pris conscience que la désacralisation de l’art contemporain passait aussi par une valorisation des lieux qui l’exposent quotidiennement. Autrement dit, offrir aux passants des œuvres gratuites, pour mieux les guider vers l’Arsenal, l’Institut culturel du Mexique ou la Maison de la culture de Verdun. Et faire ainsi fonctionner l’écosystème de l’art. Cet esprit positif colle parfaitement à la ville, qui regorge de centres d’art privés et – c’est ce qui fait son charme en toute saison – de monumentales fresques de street art. Celles-ci apparaissent quasiment à tous les coins de rue, et donnent à chaque balade l’allure d’une visite au musée : un musée à l’air libre, coloré, contemporain, qui invite l’imaginaire sur chaque surface inutilisée.

L’art comme expérience(s)

La ville porte indubitablement un parfum qui attire les créatifs – Montréal a d’ailleurs la plus grande concentration d’artistes du Canada, qui profitent de son immobilier aux prix raisonnables –, et qui stimule les initiatives : on ne compte plus les cafés culturels qui y ouvrent et s’y développent, organisant quotidiennement expositions et performances (comme la Maison Oflore, ouverte en janvier sur l’avenue Duluth). Ni les galeries et centres d’art qui poussent dans toute la ville, et bouleversent les habitudes – il n’y a encore pas si longtemps, toute la scène artistique (ou presque) se concentrait au Belgo, situé dans le centre.

La Fonderie Darling
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La Fonderie Darling

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Photo Guy LHeureux

Aujourd’hui, on la parcourt de long en large pour aller dans toutes sortes de lieux, on entre dans des usines reconverties (la Fonderie Darling), on jette un œil à une série de photographies en filant prendre le métro, on feuillette des revues d’art pointues avec vue sur la ville (Artexte)… En quelques rues, l’art se décline sous plusieurs formes : gratuites, payantes, faciles d’accès, radicales, vivantes, exposées. Et infuse la vie quotidienne, venant réchauffer les cœurs et agiter les nuits d’hiver.

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Art souterrain

Du 2 au 24 mars 2019

Le Belgo • 372 Rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal

Maison Oflore • 511 Avenue Duluth Est, Montréal

https://artsouterrain.com

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