Article réservé aux abonnés
Bertrand Dezoteux, En attendant Mars, 2017
Installation, vidéo • Photo Paul Nicoué
Dans sa vidéo Super-règne, un livreur à vélo est chargé d’apporter un apfelstrudel à un sculpteur autrichien affamé. Dans l’Histoire de France en 3D, un TGV transportant, entres autres, Roland Barthes, traverse une planète nommée « France ». Et dans En attendant Mars, des marionnettes cosmonautes s’ennuient dans leur vaisseau spatial. Somme toute, rien de compliqué : dans les films de Bertrand Dezoteux, le fil narratif, rudimentaire, touche à l’essence de la fiction.
« Je n’écris pas de scénario très complexe, la technique de la 3D produit déjà des récits et emmène déjà la réalité ailleurs », abonde l’artiste. Bien vrai. Ce jeune artiste, né en 1982 à Bayonne, nous immerge dans des mondes fantastiques délirants, peuplés de créatures plus folles et monstrueuses les unes que les autres. Son travail s’attèle, selon ses mots, à explorer « comment l’informatique suscite des mondes » et ouvre ainsi la brèche vers de nouvelles formes de narration, propres aux possibilités offertes par la 3D. Une démarche à rebours des films d’animation grand public, qui reprennent les codes du montage au cinéma.
Bertrand Dezoteux au DOC!, Paris, Mars 2018
Photo Maurine Tric
Les films de Bertrand Dezoteux génèrent du récit en multipliant des points de vue. La caméra imite le mouvement saccadé et parfois abrupt du joueur de jeux vidéo, lorsqu’il change d’univers, zoome sur un objet ou adopte une vue plongeante sur l’environnement dans lequel son avatar est immergé. Ses vidéos, déstabilisantes par leur inventivité visuelle, permettent d’expérimenter toute l’étrangeté des mondes virtuels.
Lorsque l’artiste nous apprend avoir débuté par la BD, difficile d’être surpris. Elle aussi installe une narration par l’image et permet de donner corps à son imagination débordante. Après un passage dans une école d’art à Bayonne, Bertrand Dezoteux se dirige vers les Arts décoratifs de Strasbourg, où il produit de courts films, puis étudie au Fresnoy, Studio national des arts contemporains en 2006. Cette dernière formation sera décisive : grâce au budget de production alloué par cette école, Dezoteux s’offre une formation accélérée aux logiciels de création 3D. Un apprentissage élémentaire dont il s’amuse : « Depuis, j’ai toujours au moins 10 ans de retard dans la maîtrise de la 3D par rapport aux avancées technologiques. » Ce n’est pas un problème, l’artiste s’appuie sur ses maladresses techniques pour inventer des trouvailles numériques : en témoigne Super-règne, sa vidéo projetée au Palais de Tokyo en 2017, dans laquelle il a donné vie aux sculptures démentes de l’artiste Bruno Gironcoli ou Picasso Land (2015), qui traduit virtuellement des personnages extraits d’œuvres d’art.
L’artiste explique tirer son inspiration de l’histoire de l’art, mais aussi de la publicité, des environnements urbains et ruraux, de la littérature et particulièrement de la science-fiction – façon pour lui « d’imaginer des possibles » –, et des livres d’Ursula K. Le Guin qui, comme l’anthropologie, « permettent de comprendre les structures des sociétés ». Les petits écosystèmes générés sur ordinateur par Bertrand Dezoteux inventent de fait des sociétés parallèles, dont les lois échappent aux normes du « monde réel ». En miroir et par opposition, ses vidéos renseignent sur le monde contemporain et sur les usages du numérique aujourd’hui. « J’ai remarqué que la 3D induit de voir le monde comme une collection de produits, comme des « Disneyland bis ». C’est un outil qui a une vocation commerciale », souligne l’intéressé. « On conçoit les marchandises d’abord en 3D et la logique interne des jeux vidéo est tournée vers l’acquisition de biens et de richesses. Je le souligne dans mes mondes virtuels : ils apparaissent comme des parcs d’attractions. »
Betrand Dezoteux, Harmonie, 2018
Avec le soutien de l’École municipale des beaux-arts / galerie Édouard Manet Gennevilliers
Animation • 20 min. • © Bertrand Dezoteux
Cet sujet est approfondi dans sa nouvelle vidéo Harmonie, qui sera dévoilée à partir du 5 avril à la galerie Édouard Manet à Gennevilliers. Bertrand Dezoteux a façonné pendant plusieurs mois des personnages mi-humains mi-animaux, des mutants atteints d’une maladie de peau et sur lesquels l’artiste a opéré des « manipulations génétiques », selon ses mots. Le pitch ? « La planète Harmonie a été baptisée ainsi pour plusieurs raisons, explique Dezoteux. Pour ses montagnes multicolores ; pour les voix enchanteresses de ses habitants, qui ont par ailleurs une apparence monstrueuse ; et, enfin, pour un miracle génétique permettant à tous ses habitants de se reproduire entre eux sans distinctions d’espèces. » À voir !
Bertrand Dezoteux. Harmonie
Du 4 avril 2018 au 9 juin 2018
École municipale des beaux-arts / galerie Édouard Manet • 3, place Jean Grandel • 92230 Gennevilliers
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
Avec le soutien du programme Audi talent awards et de l’Observatoire de l’espace du CNES.