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La nuit, le bâtiment du Fresnoy réhabilité en 1991 par Bernard Tschumi prend des allures de vaisseau spatial.
Photo Alain Fleischer
S’il vous prend l’envie, sait-on jamais, d’explorer la métropole lilloise, empruntez la ligne 2 du métro un petit quart d’heure en direction du nord, c’est un conseil d’ami. Vous atterrirez alors dans une charmante bourgade, alignant maisonnettes typiques en briques rouges : la ville de Tourcoing. Là, vous flânerez dans les allées, un brin désertes aujourd’hui, imaginant peut-être l’agitation qui y régnait lorsque l’industrie textile était florissante, puis vous tomberez rapidement sur un immense hangar d’aspect futuriste, comme parachuté ici.
Mythique complexe de divertissement populaire de 1905 à 1984, ce bâtiment étrange, rajeuni par l’architecte Bernard Tschumi en 1991, héberge aujourd’hui le Fresnoy. Cette prestigieuse école accueille chaque année, pour un cursus de deux ans, la crème de la crème des créateurs, soit 24 élèves artistes venus explorer les territoires nouveaux offerts par l’innovation scientifique.
Le pôle son à l’auditorium.
Photo Marc Domage
Quelques-uns des meilleurs artistes du moment tels Anri Sala, Hicham Berrada, Clément Cogitore, Mohamed Bourouissa, Laurent Grasso ou Neil Beloufa y ont fait leurs armes. Parmi les professeurs, on trouve également de grands noms : Jean-Luc Godard, Dominique Gonzalez-Foerster, Mathieu Amalric, Chantal Akerman… Ils y ont été invités pour dialoguer, une année durant, avec les 8 étudiants pris sous leurs ailes. Tout comme ceux qui ont occupé ses murs, Le Fresnoy rayonne.
Tout commence en mai 1987. Alain Fleischer, cinéaste, artiste et écrivain de renom, achève son séjour à la Villa Médicis à Rome. À l’ombre des lauriers, dans les allées paradisiaques de la résidence, Dominique Bozo, alors délégué aux arts plastiques, lui propose d’accomplir un rêve : la création d’un « Bauhaus de l’électronique », d’une « Villa Médicis high-tech ». Si cette idée d’une école d’art pluridisciplinaire dédiée aux technologies, traditionnelles et numériques, de l’image et du son va de soi aujourd’hui, à l’époque elle est novatrice.
« Si ce projet s’est réalisé, c’est grâce au caractère utopique dont il s’était fait un impératif. »
Alain Fleischer
Alain Fleischer accepte, fomente des propositions ambitieuses et parvient à faire approuver le projet par le ministre de la Culture de l’époque, Jack Lang. « Si ce projet s’est réalisé, c’est grâce au caractère utopique dont il s’était fait un impératif. Paradoxe ? Exception à la règle ? En tout cas, il ne fait aucun doute que toute inflexion du projet pour le rendre raisonnable et réalisable l’aurait condamné à n’être jamais réalisé », nous fait remarquer Alain Fleischer. Résultat, dans une volonté de décentralisation, le Nord sinistré par la crise accueillera cette « Silicon Valley des arts ». Son enveloppe ? Le bâtiment abandonné du « Fresnoy », ayant abrité tournois de catch, machines à sous, baraques à frites et cinémas. En 1997, Alain Fleischer prend officiellement la tête du Studio national des arts contemporains, une fonction qu’il n’a pas quittée depuis.
Vue sur la grande nef où cohabitent l’ancien et le nouveau bâtiment.
Quand on pénètre dans ce lieu, ce n’est pas la poussière, la terre glaise et la peinture qui emplissent l’espace comme dans toute école d’art, mais des fils, encore des fils, des ordinateurs, enceintes, tables de mixage et matériels électroniques divers… En explorant le dédale qui parcourt les 8 000 m2 de surface de l’école, on découvre salles de projection, studios d’enregistrement, de mixage et d’étalonnage, un plateau de tournage, un labo photo et son agrandisseur géant, un atelier bois, serrurerie ou encore un fab lab. Un arsenal technique mis à la disposition des 48 élèves, et que beaucoup envient ! Il est d’ailleurs investi plusieurs fois par an par des artistes externes, notamment Bruno Dumont, ancien élève, qui revient régulièrement pour la post-production de ses films.
L’école dispose d’une salle d’étalonnage.
Photo Marc Domage
Au détour d’un couloir, nous rencontrons Baptiste Rabichon traitant les natures mortes photographiques qu’il a réalisées grâce à un scanner d’aéroport. On croise également Mathias Isouard et sa sculpture cylindrique à laquelle il souhaite insuffler la vie. Dans l’obscurité, il perfectionne le dispositif génératif qui l’animera par intermittence, la fera tourner sur elle-même, émettant sons mutants et signaux lumineux. Les étudiants viennent ici pour célébrer, expérimenter et questionner ce moment où s’hybrident performance, cinéma, vidéo, musique, sculpture, modélisation 3D, programmation informatique ou même stéréolithographie et robotique. S’il n’y a pas de « made in Fresnoy », la technologie fait résolument partie de l’ADN de l’école.
En effet, quoique résolument empreintes d’une maîtrise des technologies les plus pointues, les œuvres produites forment un corpus hétérogène, tant elles adoptent des voies multiples. L’enjeu majeur de toute formation artistique est de concilier avec succès la préservation de la singularité de ses élèves et le collectif. C’est un défi que le Studio national relève brillamment. Lors de notre visite, en cette fin de printemps, l’exposition annuelle « Panorama 19 » se prépare. L’occasion de présenter les créations très diverses des étudiants, mais aussi celles des artistes professeurs invités qui travaillent de concert avec les étudiants, dialoguant dans une relation d’égal à égal.
Ibro Hasanovic, Piccolo Greenland, 2011
Tournage avec installation vidéo, photographie, son, site internet • © Ibro Hasanovic / Production Le Fresnoy – Studio national
Le Fresnoy est en réalité un catalyseur, un lieu de passage. D’où le turn over des professeurs. Chacun est impliqué un an seulement afin d’éviter tout « mandarinat ». L’année dernière, João Pedro Rodrigues a achevé son film L’Ornithologue, épopée pop et onirique d’un homme en errance dans la nature, et cela, en accompagnant notamment Tamar Hirschfeld dans la réalisation de son film baroque Sheldon, le squelette humaniste.
La formation est intense et chaque artiste-étudiant est tenu de produire chaque année, en autonomie, une œuvre aboutie, avec un budget de 8 400 euros.
Si le Fresnoy a été bâti sans modèle préexistant, il s’est construit en contrepoint des carences que son fondateur a observées, dont le manque de moyens techniques et financiers. Rythmée par de nombreux rendez-vous, la formation est intense et chaque artiste-étudiant est tenu de produire chaque année, en autonomie, une œuvre aboutie, avec un budget de 8 400 euros. Peu de temps pour réaliser des projets parallèles, mais une immersion totale dans une communauté artistique, des conditions de production exceptionnelles et la chance de pouvoir faire appel à des technologies qui, sans le Fresnoy, auraient été hors de portée, voire insoupçonnées.
Véritable rampe de l’émergence artistique, l’école s’attelle aussi à promouvoir les travaux de ses ressortissants, qu’elle légitime dans le monde de l’art. Une formation artistique qui, si utopique soit-elle, est prise dans le tissu de la réalité et veille à insérer et professionnaliser ses étudiants.
Vue de l’exposition « Panorama 18 » réunissant chaque année les œuvres des étudiants, 2016
Photo D. Knoff
Bien qu’isolé à Tourcoing, le Fresnoy est une école connectée et, si elle incite à « une vie monacale », pour reprendre les mots d’un étudiant, elle accueille sans doute mieux que d’autres les mutations nouvelles. Dans un monde où tout va très vite, l’art ne peut être à la traîne. Impossible de désavouer les technologies émergentes : elles renouvellent les idées et les formes. En s’adaptant en permanence, à travers une activité de veille technologique, en acquérant le nec plus ultra des outils pour produire des images, en tissant des liens avec le monde de la recherche, l’école veut rester à la pointe.
Dans un monde où tout va très vite, l’art ne peut être à la traîne. Impossible de désavouer les technologies émergentes : elles renouvellent les idées et les formes.
Pour autant, ce pari fait sur l’innovation s’inscrit ouvertement dans le prolongement des techniques traditionnelles, précieusement conservées par l’école et séduisant toujours les étudiants : photo argentique, films en 16 mm… L’usage de technologies nouvelles n’exempte pas non plus les étudiants d’un discours critique, participant à questionner cette joyeuse alliance entre art et science.
Une préoccupation qui s’inscrit dans la démarche de Léonard Martin, étudiant en deuxième année et dont le travail d’animation à l’esthétique DIY a attiré notre attention. Dans son film Yoknapatawpha, à la lumière artificielle du crépuscule, de fragiles marionnettes à fils balbutient dans un environnement pauvre et bricolé. Inspiré par l’univers de Faulkner, la narration décousue suit le flux des consciences des protagonistes, tout en poésie.
Œuvre de Léonard Martin en cours d’élaboration, pour l’exposition « Panorama 19 », 2017
Tests pour l’exposition • © Léonard Martin / Le Fresnoy
Il est des écoles qui façonnent l’histoire de l’art : la Saint Martins à Londres, l’Académie de Düsseldorf, les Beaux Arts de Paris… Liste à laquelle il faut sans doute ajouter le Fresnoy. Fêtant cette année ses 20 ans, l’école 3.0 entre dans un temps de célébration inédit, avec l’exposition « Le Rêve des formes » en ce moment au palais de Tokyo et un colloque au Collège de France, qui réunira artistes et scientifiques les 5, 6 et 7 septembre. On piaffe d’impatience.
Le Rêve des formes – Art, science, etc.
Du 14 juin 2017 au 10 septembre 2017
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
Panorama 19
Du 23 septembre 2017 au 31 décembre 2017
Le Fresnoy • 22, rue du Fresnoy • 59200 Tourcoing
www.lefresnoy.net
En savoir plus
Colloque “Le Rêve des formes – Arts, Sciences & Cie” au Collège de France les 5, 6 et 7 septembre 2017
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