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Ilanit Illouz, la texture de l’image

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Publié le , mis à jour le
Sélectionnée pour le Prix Découverte Louis Roederer et exposée aux Rencontres d’Arles, Ilanit Illouz est une photographe-plasticienne qui réussit le tour de force d’ajouter à ses images la texture de paysages… Portrait.
Ilanit Illouz dans sa maison-atelier de Nogent-sur-Marne
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Ilanit Illouz dans sa maison-atelier de Nogent-sur-Marne, 2021

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© Photo Maurine Tric pour Beaux Arts

Elle nous reçoit le jour de son anniversaire, dans sa maison-atelier inondée de lumière. Au sol, de grands bacs où trempent des photographies. Posées sur des étagères, des pierres de toutes sortes, collectées comme des souvenirs de voyages, des grigris précieux. On croise également une casserole, un sèche-cheveux, un sachet de sel épais… Virevoltante, Ilanit Illouz (née en 1977) a l’air d’une abeille dans sa ruche – de fait, il y a l’excitation des premiers jours, elle vient tout juste d’emménager dans ce nouvel atelier sur trois étages, labyrinthe de recoins installé à deux pas de la Maison d’Art Bernard Anthonioz à Nogent-sur-Marne. Le centre d’art, porté par la fondation des Artistes, l’accompagne pour son dernier projet présenté aux Rencontres d’Arles. L’ancienne étudiante des Beaux-Arts de Cergy précise d’ailleurs : « Ce sont les institutions, les centres d’art, qui m’ont soutenue dans le temps. »

La maison-atelier de Ilanit Illouz à Nogent-sur-Marne
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La maison-atelier de Ilanit Illouz à Nogent-sur-Marne

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© Photo Maurine Tric pour Beaux Arts

Son rythme de travail n’est en rien pressé par l’obligation de la productivité. Alors que la photographie est l’art de l’« instant décisif », comme le résumait Cartier-Bresson, Ilanit Illouz a fait le choix du temps long, sur des mois, des années entières. D’ailleurs, pour retracer correctement l’histoire de Wadi Qelt, dans les clarté des pierres, série montrée jusqu’au 29 août à l’église des Frères prêcheurs d’Arles, il nous faut remonter à 2015 et à son précédent projet Le Goudron et La Rivière, réalisé à Marseille autour du Grand Arenas. Complètement disparu aujourd’hui, cet ancien camp situé aux lisières de la ville a accueilli des migrants au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Construit par Fernand Pouillon, l’architecte marseillais qui a laissé sa plus belle production dans les logements du Vieux-Port, il a été bâti en urgence, avec des tessons de bouteilles de vin. Ses 44 bâtiments ont d’abord accueilli des Vietnamiens, puis des Espagnols, des rescapés de l’Holocauste, des Algériens… Dont la mère d’Ilanit.

La maison-atelier de Ilanit Illouz à Nogent-sur-Marne
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La maison-atelier de Ilanit Illouz à Nogent-sur-Marne

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© Photo Maurine Tric pour Beaux Arts

C’est donc sur les traces de cette mémoire enfouie que l’artiste est partie, à la recherche d’un bâtiment qu’elle n’a retrouvé que sur des documents administratifs, des plans. Sur place, elle a récolté des cailloux et photographié la friche (simplement avec son téléphone !), pour produire des « images assez banales », dit-elle, qui ne semblent rien raconter. Ce travail trouve sa force dans le choix du matériau, puisque les clichés sont imprimés sur des feuilles de calque, outil emblématique de l’architecture mais aussi épouvantablement capricieux, glissant, fragile – un défi technique, qui « donne aussi un côté délavé », comme un souvenir évanescent. Au mur, les coins des impressions s’enroulent naturellement, n’en faisant qu’à leur tête – ainsi va la mémoire… Ilanit voulait travailler autour de l’Algérie, pays d’où est originaire sa mère et où elle n’est jamais allée. C’est finalement ce qui l’a menée, en transitant par Marseille, au désert de Judée, où elle devait rencontrer une femme autrefois passée par l’étape du camp du Grand Arenas… Sans succès toutefois.

Ici commence donc Wadi Qelt, dans les clarté des pierres. Malgré l’échec de la rencontre inaboutie, elle reconnaît aujourd’hui : « Au départ, il y a toujours une intuition, des recherches qui me mènent dans un endroit. » Arrivée en 2016 dans la vallée cisjordanienne Wadi Qelt, l’artiste tombe sous le choc de cet endroit désertique, vaste ravin lunaire qui relie Jérusalem à Jéricho et forme une sorte de frontière naturelle avec Israël. L’artiste décide alors d’en faire « une étude photographique expérimentale » et de poursuivre le « dialogue entre images et matériaux » débuté dans la cité phocénne (qui lui a valu l’obtention d’une bourse permettant son voyage). Ilanit fait de longues marches autour du lac, ramasse toutes sortes d’éléments naturels ensuite conservés soigneusement, des pierres et fossiles qu’elle voit des moyens de « penser le paysage » et qui reproduisent, une fois agencés dans l’espace d’exposition, de petites natures mortes à la dimension géologique.

Ilanit Illouz au travail dans sa maison-atelier de Nogent-sur-Marne
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Ilanit Illouz au travail dans sa maison-atelier de Nogent-sur-Marne

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© Photo Maurine Tric pour Beaux Arts

Alchimiste, Ilanit se dit « proche de la méditation » dans son travail du sel, de l’eau et de la chaleur…

Une nouvelle fois, l’artiste s’interroge : comment rendre les multiples dimensions de ce paysage, habité par les récits bibliques et traversé de conflits géopolitiques ? Réponse : par le sel trouvé dans la mer Morte, qui « évoque le paradoxe de ce territoire. Il pique, il brûle, il conserve, il est rituel… Il me rappelle aussi les sels d’argent de la photographie ». Revenue dans son atelier, elle débute ainsi ses expérimentations en 2017. La jeune femme examine les photos prises sur place avec différents appareils (polaroïd, argentique, téléphone) et a l’idée d’imprimer les images à la traceuse sur du papier japonais, très résistant à l’eau. Le sel, qu’elle a ramassé sur place, « intègre la trame du papier qui devient roche ; c’est comme si l’image révélait l’image en la sédimentant ». Quant au choix du noir et blanc, « il me permet de tomber dans quelque de très pictural ».

Chaque tirage est « nourri avec de l’eau », plongé dans un bassin ou travaillé au pinceau, puis séché, au soleil ou au sèche-cheveux. Ici encore, l’artiste défie le fondement de la photographie, qui est d’être reproductible, en créant des œuvres uniques. Alchimiste, Ilanit se dit « proche de la méditation » dans son travail du sel, de l’eau et de la chaleur… Il s’agit encore une fois de mémoire, de strates, de sédimentation, soit un exercice extrêmement intense et qui donne lieu à des images sculpturales, hynotisantes dans leurs reliefs minéraux. Sans personnage, jamais, ses photographies parlent pourtant de la terre des hommes, celle qui prend leur empreinte et la garde à jamais. Dont Ilanit s’applique, lentement, à restituer la douloureuse, mémorielle, politique et fragile texture…

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Wadi Qelt, dans la clarté des pierres

Du 4 juillet 2021 au 29 août 2021

www.rencontres-arles.com

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À lire

Wadi Qelt, dans la clarté des pierres

Photographies d’Ilanit Illouz, texte d’Émilie Notéris
Éd. Eyd • 156 pages • 36 €

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