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Jeanne Vicerial dans son atelier à Pantin, septembre 2021
Photo Maurine Tric
Elle nous reçoit dans son atelier des Grandes-Serres de Pantin, en bordure du canal de l’Ourcq. Ou, plutôt, elles nous reçoivent. Car, dans cette grande pièce bordée de larges fenêtres, Jeanne Vicerial n’est pas seule. De part et d’autre, de mystérieuses silhouettes noires se dressent telles des Vénus endeuillées. Autour d’elles, pêle-mêle, cohabitent des mannequins nus Stockman, d’étranges machines, une grande bibliothèque où sont entreposés des livres, des dessins et des plantes… Tandis que les murs sont couverts de grandes reproductions de dessins anatomiques – des chairs roses, écorchées, annotées… Au moment où nous rencontrons Jeanne, elle s’apprête à déménager tout ceci en face, aux Magasins généraux, qui l’accueillent le temps d’une expo-résidence d’un mois, avant qu’elle ne s’installe dans un nouvel atelier à Montreuil.
Jeanne Vicerial dans son atelier à Pantin, septembre 2021
Photo Maurine Tric
« La peau est l’étoffe du XXIe siècle. »
Jeanne Vicerial
L’endroit a donc des allures de décor d’un cabinet de médecin un peu fou, comme peut en imaginer le théâtre ou le cinéma. Et cela ne tient, sans doute, pas du hasard. C’est par le costume que Jeanne Vicerial a commencé, « un peu à la dure, à l’ancienne », auprès d’un maître tailleur qui lui a transmis la rigueur et le sens du détail. « On se trompait d’un millimètre, on reprenait… » se souvient-elle, installée près d’une table basse massive sur laquelle repose d’épais livres d’art et des catalogues d’exposition. Quand on lui demande les noms qui l’inspirent, elle cite, en sortant des ouvrages de la pile, Madame Grès ou Mariano Fortuny.
Après quelques expériences dans le cinéma – notamment sur un film consacré à Michel Petrucciani, réalisé par Michael Radford – elle retourne sur les bancs de l’école, aux Arts Déco, en design vêtement et y découvre un tout autre univers – celui du prêt-à-porter, des moodboards et de la production industrielle. Elle qui avait appris à créer des costumes sur-mesure, adaptés au corps des comédiens, doit désormais se plier à des tailles normées, des corps formatés. Un peu « paumée », elle perd le fil. Dans un premier mémoire, intitulé Un corps sur mesure, elle revisite toute l’histoire du costume et questionne les interactions du corps et du vêtement. Sa conclusion ? « La peau est l’étoffe du XXIe siècle. »
Jeanne Vicerial dans son atelier à Pantin, septembre 2021
Photo Maurine Tric
Puis elle réalise, à l’aide d’un seul et unique fil de 150 kilomètres de long, une première robe, une copie de dessin anatomique.
Jeanne se crée alors un espace de réflexion fictif. Une « clinique vestimentaire » imaginaire, dans laquelle l’individu serait replacé au début du processus créatif. Elle scrute le corps sous toutes ses coutures, épluche de vieux manuels d’anatomie et se prend de passion pour le tissu musculaire. Puis elle réalise, à l’aide d’un seul et unique fil de 150 kilomètres de long, une première robe, une copie de dessin anatomique. Peu à peu, sa pratique s’apparente de plus en plus au travail du chirurgien. Aux côtés des aiguilles et des bobines jetées par les grandes maisons de couture qu’elle réemploie, d’autres outils font leur apparition : toutes sortes de pinces mais aussi, plus étonnant, des seringues. « L’analogie devenait de plus en plus vraie », constate-t-elle.
Bientôt, elle invente une technique, aujourd’hui déposée, à la lisière entre le tricot, le tissage et la dentelle : le tricotissage, qui consiste à relier, à l’aide d’un seul et même fil, plusieurs points marqués par des épingles. Jeanne réalise ce qu’elle nomme des dissections, des pièces aussi fragiles et délicates que des toiles d’araignées, qui reproduisent le maillage des muscles entourant l’épine dorsale humaine…
Jeanne Vicerial dans son atelier à Pantin, septembre 2021
Photo Maurine Tric
Le travail est aussi ambitieux que fastidieux. Certains projets peuvent assembler quelque 800 épingles et s’étirent sur de longs mois. Elle prend alors contact, dans le cadre de sa thèse, avec le laboratoire de mécatronique de l’École des mines (qui mêle la mécanique, l’électronique et l’informatique) au sein duquel elle travaille, pendant quatre ans et avec l’aide de près de 150 étudiants, à une machine lui permettant de mimer ses gestes à la vitesse d’une impression 3D. « Elle me permet de faire en sept minutes ce que je fais à la main en sept heures », constate, avec une pointe de soulagement, la jeune femme qui a pu passer jusqu’à 1000 heures sur un projet. Une forme d’« artisanat numérique » qui, encore aujourd’hui, fait l’objet de perfectionnements.
Jeanne Vicerial dans son atelier à Pantin, septembre 2021
Photo Maurine Tric
En 2020, alors qu’elle est pensionnaire à la villa Médicis, le confinement décrété aux quatre coins de l’Europe lui inspire une Quarantaine vestimentaire. Privée du corps des autres – distanciation sociale oblige – elle se met en scène avec des fleurs fraîches, cueillies le matin même dans les jardins de la Villa, et partage ses selfies chaque jour sur Instagram. Comme souvent avec Jeanne, ce travail, d’abord solitaire, prend une tournure collaborative lorsqu’elle invite la photographe Leslie Moquin à participer au projet. Ensemble, elles créent des portraits étonnants, à mi-chemin entre l’icône et la nature morte. Où le corps entier de l’artiste disparaît sous des cascades de glycines ou de roses… L’analogie avec un monde au bord de l’asphyxie saute aux yeux et on pense aux Roses d’héliogabale, chef-d’œuvre préraphaélite de Lawrence Alma-Tadema où les convives d’un banquet finissent étouffés par une tornade de pétales de fleurs.
Jeanne Vicerial et Leslie Moquin, QUARANTAINE VESTIMENTAIRE JOUR 40/40 : Bouquet final, 2020
Une collaboration entre Jeanne Vicerial (idée originale et création vestimentaire) et Leslie Moquin (photographie) lors de la résidence de Jeanne Vicerial à l’Académie de France à Rome — Villa Médicis (2019–2020)
© Jeanne Vicerial & Leslie Moquin
Partie initialement pour rhabiller les statues masculines de la Villa, Jeanne tombe en pâmoison devant les « Vénus au drap mouillé », ces beautés de marbre qui, nonchalamment, laissent tomber derrière elles un voile. « Tout de suite, j’ai eu envie de leur faire des armures », se souvient-elle. Jeanne imagine alors ces fameuses silhouettes ténébreuses – celles qui, depuis le début de notre entretien, semblent nous envelopper de leur présence bienveillante, sororale. Chacune est en fait composée de plusieurs pièces interchangeables, pour la tête, le tronc ou le corps. Autant d’ « organes vestimentaires » que l’artiste trie par taille pour ensuite les assembler – les greffer, pourrait-on dire, tant la métaphore du chirurgien est, là encore, évidente. « Ce sont des sortes d’armures anatomiques », explique Jeanne, qui considère ces papesses géantes comme des guerrières. Certaines portent en elles les « stigmates » de leur quarantaine romaine, et arborent, au creux de leur ventre, les fameuses fleurs, désormais fanées, cueillies par l’artiste. D’autres encore laissent apparaître, telles des Vénus anatomiques, leur « chair » de fils roses ou rouges. Il faut les voir se dresser aux Magasins généraux, comme les gardiennes d’un temple millénaire où serait préservé un secret. Celui, peut-être, du cycle de la vie, si beau et si fragile, qui de notre corps a fait sa maison.
Jeanne Vicerial - Clinique vestimentaire
Du 16 octobre 2021 au 14 novembre 2021
Magasins Généraux • 1, rue de l'Ancien Canal • 93500 Pantin
magasinsgeneraux.com
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