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Reportage

La Renverse, nouvelle école d’art gratuite et atypique à Clichy-sous-Bois

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Publié le , mis à jour le
Ils travaillent à l’écriture d’une série, à un projet sur l’IA ou à une collection de mode… À Clichy-sous-Bois, l’école La Renverse a accueilli en novembre dernier les treize élèves de sa toute première promotion. Sa spécificité ? Donner toutes les cartes aux jeunes de Seine-Saint-Denis et des départements limitrophes pour choisir une voie. Pilotée par l’École nationale supérieure des arts décoratifs et par les Ateliers Médicis, celle-ci a pour intervenants de jeunes artistes, qui décloisonnent au quotidien la pédagogie de l’art. Reportage.
Les élèves de la première promotion de La Renverse posent sous la direction de Manel Ben Henda
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Les élèves de la première promotion de La Renverse posent sous la direction de Manel Ben Henda

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© Timothée Chambovet

« Vous êtes venus comment ? » C’est la question rituelle, nous dit-on, les transports franciliens pouvant rendre pénible le trajet jusqu’à Clichy-sous-Bois. Deux élèves de la promotion ont de la chance, ils vivent à quelques minutes à pied de là ; pour les autres, et notamment pour le jeune homme installé de l’autre côté de Paris à Champigny-sur-Marne, c’est la galère (ou le charme urbain, selon les jours) du RER et du tram. Heureusement, les Ateliers Médicis – qui hébergent La Renverse avant son emménagement dans un pavillon de la forêt de Bondy, puis dès 2026 dans un bâtiment tout neuf signé de l’agence d’architecture Encore Heureux – ont des allures de havre.

Le mobilier de la terrasse a été créé par les élèves lors d’un « workshop palette »
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Le mobilier de la terrasse a été créé par les élèves lors d’un « workshop palette »

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© Timothée Chambovet

Une entrée toute rouge, beaucoup de passage, une micro-buvette à l’accueil, un bel auditorium… La mission du lieu est résumée sur son site : accueillir en résidence des « artistes de toutes les disciplines » et « soutenir la création d’œuvres pensées en lien avec les territoires ». Quant à La Renverse, elle est installée au troisième étage, dans une salle ouverte sur une terrasse, où les élèves travaillent éparpillés entre les tables.

À 23 ans, Jade Benito est déjà une créatrice de mode expérimentée ; elle travaille directement sur le corps de sa camarade Maya Denudt
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À 23 ans, Jade Benito est déjà une créatrice de mode expérimentée ; elle travaille directement sur le corps de sa camarade Maya Denudt

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© Timothée Chambovet

« L’idée est de motiver les jeunes comme moi à faire des choses, même si on n’est pas favorisé dans cette société. On nous a limités, oui, mais on s’est aussi limité nous-mêmes. »

Si l’espace est un peu étroit, le matériel est neuf. Cinq ordinateurs, des machines à coudre… Qu’utilisent les élèves pour travailler à leur collection de streetwear ou de haute couture, à leur court-métrage d’animation ou à leur album de musique. Ce jour-là, la grève n’a pas empêché une dizaine d’entre eux de venir, et c’est dans une petite ruche que l’on passe la matinée. L’ambiance, c’est d’emblée évident, est à l’entraide et à la collaboration. Jade Benito, 23 ans, opère directement sur le corps d’une camarade à la retouche d’une spectaculaire tenue noire. « Je peux passer trois à quatre semaines sur une pièce, nous explique celle qui est également cheffe de rang dans une boîte de nuit parisienne. Je ne fais jamais plus de dix exemplaires, dans une démarche écoresponsable qui va de pair avec le choix des matériaux, comme le cuir d’ananas. »

Jade est l’une des élèves les plus affirmées, les plus sûres d’elle. Deux autres attirent rapidement notre attention, notamment un jeune homme de 20 ans, qui insiste pour qu’on indique son compte Instagram (@Indaoutside23) au lieu de son nom – comme pour affirmer sa nouvelle identité de créateur de mode. D’ailleurs, ce lundi soir sort sa collection de vêtements urbains, tous assortis d’un motif de piège à animaux grand ouvert et dont le sous-titre est « Sortir du piège ». Volontaire, il raconte : « J’ai créé la marque avec une amie. L’idée est de motiver les jeunes comme moi à faire des choses, même si on n’est pas favorisé dans cette société. On nous a limités, oui, mais on s’est aussi limité nous-mêmes. » Il parle vite, cherche parfois ses mots. « Sortir du piège, c’est pas exactement un état d’esprit… C’est une, comme on dit déjà ? Une métaphore ! »

Le créateur de la marque In Da Outside porte le sweat-shirt qu’il a créé, et nous montre son logo collé sur son ordinateur
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Le créateur de la marque In Da Outside porte le sweat-shirt qu’il a créé, et nous montre son logo collé sur son ordinateur

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© Timothée Chambovet

Intéressée par l’intelligence artificielle, Maya Denudt est également inscrite en faculté d’arts plastiques
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Intéressée par l’intelligence artificielle, Maya Denudt est également inscrite en faculté d’arts plastiques

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© Timothée Chambovet

C’est (presque) une constante : lorsqu’on les approche pour les interroger, les élèves prennent soin de présenter leurs travaux avec des mots choisis. Talita Otović, plasticienne de 26 ans, fait partie des trois principaux intervenantes (avec Eddy Terki et Juline Darde Gervais, diplômés comme elle des Arts déco) et nous explique que c’est l’une des missions de La Renverse : apprendre aux élèves à se professionnaliser, et donc à savoir présenter leur travail. Ce qui passe aussi bien par la suppression des « tu vois », et des « du coup », que par la construction d’un discours intellectuel et pertinent. Les lundis, mardis et jeudis, les élèves viennent sur place, suivre des cours d’anglais et d’écriture (pour les notes d’intention et les lettres de motivation, par exemple), et travailler à leurs projets en cours, sur des thèmes imposés ou libres. Le mercredi, une sortie est programmée – dans les coulisses de la Comédie-Française, dans les ateliers d’artistes de Poush Aubervilliers, dans une exposition du Palais de Tokyo… L’ambition est de montrer aux élèves différents métiers de l’art, de l’artisanat et de la technique pour leur permettre « de se projeter et de savoir ce que c’est d’être artiste ». Enfin, le vendredi, les élèves sont libres de venir ou pas, et de télé-travailler.

Une gratification de 430 euros par mois

Il n’y a pas de notes, pas d’examens, mais les projets font l’objet d’accrochages à dates fixes, qui donnent l’occasion à chacun d’expérimenter l’impératif des deadlines.

Le sérieux est de mise : chaque admission donne droit à une gratification de 430 euros par mois, « sous condition de présence » afin de décourager l’absentéisme. Pour constituer cette première promotion, l’équipe de La Renverse est allée un peu partout : sur les réseaux sociaux, dans les missions locales (qui travaillent à « l’autonomie et l’insertion professionnelle des jeunes »)… Les annonces ont également été relayées par les écoles Kourtrajmé et Casa93, déjà bien identifiées comme formations gratuites pour « jeunes créatifs aux profils atypiques ». Trente candidatures ont été reçues ; après deux journées de rencontres, quatorze ont été retenues, pour treize élèves finalement aujourd’hui. Depuis le 7 novembre, les élèves ont travaillé ensemble à plusieurs reprises, notamment pour un workshop dédié à la création de mobilier en palettes – toujours dans une démarche d’initiation à la récup’ –, qui a permis de créer un salon d’extérieur sur leur terrasse. Il n’y a pas de notes, pas d’examens, mais les projets font l’objet d’accrochages à dates fixes, qui donnent l’occasion à chacun d’expérimenter l’impératif des deadlines.

Hawa Traoré, 19 ans, travaille à la maquette d’un décor pour un court-métrage
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Hawa Traoré, 19 ans, travaille à la maquette d’un décor pour un court-métrage

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© Timothée Chambovet

La pédagogie se veut douce, adaptée. Une première phase de l’année a été consacrée à des cours théoriques (photographie, vidéo, dessin…), qui a laissé place à une phase de projets. « On accompagne chacun au cas par cas », insiste Talita Otović, qui fait « attention aux histoires personnelles » et a consacré du temps à des « discussions ouvertes autour des aspirations des élèves ». Ceux-ci sont invités à faire des suggestions, qui pourront être prises en compte dès la semaine suivante (une idée de sortie, par exemple). Dans la classe, l’intervenante est aussi très mobile : à l’inverse du professeur assis bien haut sur l’estrade, elle va d’élève en élève, conseillant par exemple à Hawa Traoré (19 ans) qui travaille sur le décor d’un court-métrage d’animation, de le consolider. « Stabilise-le avec une plaque, ça t’aidera à travailler. » Si Hawa est une pure autodidacte, jeune fille timide penchée sur son ouvrage, Maya Denudt suit, quant à elle, les cours d’une fac d’arts plastiques en parallèle ; affirmée, elle n’a rien à envier aux étudiants des Beaux-Arts lorsqu’elle nous parle de son projet en cours, « une variation autour d’une intelligence artificielle ».

On pourrait encore parler de Matteo Barlier, 18 ans, dessinateur passionné arrivé ici grâce à un heureux bouche-à-oreille et qui se consacre à l’écriture d’une série (il ambitionne d’intégrer l’école Nouvelles Écritures à Saint-Denis), de Hafiz Sounfountera, musicien discret penché sur son ordinateur et qui cherchera bientôt un « emploi en tant qu’ingé son dans un studio »… Ou encore de Manel Ben Henda, qu’on aura vu crocheter un bonnet avec application toute la matinée. Lumineuse, elle proposera à notre photographe de faire un grand portrait de groupe [ill. en Une], tout à coup metteuse en scène, se chargeant de « positionner les gens » face à l’objectif pour orchestrer une belle image. En les observant tous, on se dit qu’en effet, il aurait été dommage de laisser ces talents et ces aspirations dans un placard. Et que, sans illusion excessive, La Renverse permet d’essayer. De « se retrouver » pendant un an (le mot est de la jeune Jade Benito), de multiplier les rencontres et les sorties, de créer, de recevoir des conseils avisés. Bref, d’envisager la lumière.

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La Renverse

Par les Ateliers Médicis et l'École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris

Clichy-sous-Bois • 93390

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