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Justine Garric, élève à l’École des Arts décoratifs, lors d’une soutenance de diplôme
© Beryl Libault
« Bravo, vous avez réussi un concours difficile ! » Emmanuel Tibloux, costume bleu et baskets blanches, accueille dans un sourire les 82 élèves de première année. Tous (sauf trois redoublants) ont dû passer le cap des épreuves autour du thème de l’« ubiquité » (pas simple !), et se démarquer parmi 2800 candidatures. Ceux qui se retrouvent aujourd’hui dans l’auditorium de l’École des Arts Décoratifs, looks pointus et mines déterminées, ont, pour la plupart, suivi des classes préparatoires – très peu sortent du bac, certains ont même déjà un master. Quant au directeur, Emmanuel Tibloux, il a été nommé en 2018 et vient d’être reconduit à la direction de l’école pour un mandat de trois ans – un mois plus tard, à l’occasion d’une grande conférence de presse de rentrée, il souligne ce qui nous semble bien résumer l’esprit de sa direction : « Un vrai souci d’être en prise avec le réel, en accueillant les grandes forces de transformation sociale que nous adresse la jeunesse. »
Emmanuel Tibloux
© Béryl Libault
En introduction, sont évoqués le matériel, « abondant et d’assez bonne qualité » et « l’espace-temps clos et protégé de l’étude », qui offrent un cadre idéal au développement des imaginaires ; on apprend que 800 étudiants et 200 employés (dont une centaine de professeurs) sont présents sur le site – mais jamais tous en même temps. Sont aussi énumérés les différents partenariats qui ouvrent la voie à de stimulants projets, avec la Comédie Française, le Mucem, la marque Hermès ou l’entreprise Saint-Gobain… De quoi, dès les premières minutes de la rentrée, donner l’eau à la bouche aux plus ambitieux ! La directrice de la communication et du développement Victoire Disderot rassure : « même quand vous sortirez de l’école, on sera encore là », l’École des Arts Décoratifs prêtant depuis peu une attention particulière à l’insertion des diplômés dans le monde du travail – une aide réclamée depuis longtemps par des étudiants perdus après l’obtention de leur diplôme.
Emmanuel Tibloux enchaîne et décortique, mot par mot, le nom complet de l’École des Arts Décoratifs : école nationale supérieure des Arts décoratifs. L’« école » est « un endroit particulier où l’ancien et le nouveau se côtoient », commence-t-il, enchaînant sur les trois « forces » qui animent aujourd’hui l’établissement : l’impératif de « former des actrices et des acteurs de la transition écologique » (l’école est notamment dotée d’une récupérathèque où les élèves peuvent venir déposer ou piocher des matériaux usagés), le féminisme (avec deux chartes, pour l’égalité et contre les discriminations) et le décolonialisme, qui veut prendre en compte le nombre croissant d’« étudiants qui viennent d’autres cultures » et « accompagner les remises en question » de l’hégémonie culturelle de la France et de l’Occident. Le directeur le redira lors de la conférence de presse : ces « forces », il les tient de son écoute des élèves, dont il veut « accueillir l’intelligence » et « l’engagement ». Séduisant !
Maeva Dauriac, étudiante à l’École des Arts décoratifs
© Béryl Libault
Ici, la culture visuelle est aussi importante que la culture matérielle, c’est pourquoi l’école abrite pas moins de 19 ateliers techniques différents.
Pour « nationale », il rappelle que l’école est financée par les impôts et mérite le « respect » de tous. « Supérieure » sous-entend le fait que l’école offre des diplômes de type licence, master et même doctorat (une nouveauté). Pour « arts », c’est le pluriel qu’il souligne, détaillant l’articulation étroite que l’École des Arts Décoratifs favorise entre les approches théorique, plastique et technique. Ici, la culture visuelle est aussi importante que la culture matérielle, c’est pourquoi l’école abrite pas moins de 19 ateliers techniques différents (du tissage à la sérigraphie en passant par le bois, la gravure, la scénographie, la robotique, l’animation, la céramique, les maquettes…). Enfin, « décoratifs », car ici se forment les artisans du décor, autrement dit de l’environnement, des milieux de vie et de travail qui nous entourent tous.
Julien Bohdanowicz, directeur des études, décline quant à lui les consignes Covid et indique la présence d’une psy dans l’école, dont le bureau est installé à l’abri des regards. La conférence de l’après-midi, précise-t-il, sera dite en anglais. Certains frémissent. « Il va falloir bosser votre niveau d’anglais », prévient-il avec le sourire. Avant de mettre en valeur quelques initiatives étudiantes, dont la dynamique association Folle Béton, qui organise des expositions et fait le pont avec les Beaux-Arts de Paris. C’est bientôt l’heure de manger, et les ventres gargouillent ; quelques minutes plus tard, nous voilà dans la cour, où la toute nouvelle cantine « Les Marmites volantes » sert une cuisine « responsable », et – on vous le confirme – délicieuse !
L’école nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris
© Béryl Libault
Pour qui a connu les amphithéâtres bondés de l’université où l’anonymat règne en maître, le contraste est frappant !
Décidément, il y a de quoi être un peu jaloux de ces étudiants accueillis avec tant d’égards, à la fois pour le développement de leurs capacités mais aussi pour leur santé et leur bien-être. Pour qui a connu les amphithéâtres bondés de l’université où l’anonymat règne en maître, le contraste est frappant ! L’après-midi nous prouvera rapidement que ces élèves sont également de véritables vecteurs d’entraide. Chacun, avec son courrier d’admission, a reçu la consigne d’aller voir la rétrospective que consacre le MAMVP à Anni et Josef Albers, car c’est par un workshop autour de ces deux figures emblématiques du Bauhaus que débute l’année après cette matinée de rentrée. Le premier intervenant vient des États-Unis : Fritz Hortsman est artiste et directeur des programmes éducatifs à la Albers Foundation dans le Connecticut. Tout de suite, deux élèves se proposent et s’installent devant leurs 80 congénères pour traduire sa présentation avec bonne humeur…
Atelier « Ennoblissement textile » de l’École des Arts décoratifs, 2021
© Beryl Libault
Les questions fusent, pertinentes : les premières années semblent déjà dans le bain, déjà (très) motivées. La deuxième partie du workshop se déroule dans deux grandes salles ; guidés par deux professeurs de l’école, les étudiants se lancent et retranscrivent leurs impressions de l’exposition et/ou des deux artistes, en quatre feuilles au minimum. Leurs productions seront affichées dans l’entrée, sur un grand mur, puis organisées en un vaste mood board. La semaine se déroulera ainsi sous le signe des Albers, couteaux-suisses exemplaires. Si dès la deuxième année, chacun choisira sa spécialité pour devenir scénographe, artiste, designer, couturier, architecte d’intérieur, réalisateur ou photographe, l’interdisciplinarité restera favorisée tout au long des cinq années d’études. Stages, mémoire et année d’échange à l’étranger complèteront cet enseignement déjà riche. Par lequel sont passés, excusez du peu, Hector Guimard, Henri Matisse, Jean-Paul Goude, Annette Messager, Kader Attia, Pénélope Bagieu, Ronan Bouroullec ou Pierre Huyghe. De quoi motiver !
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