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Lise Stoufflet, au pays des fantômes

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Publié le , mis à jour le
Faiseuse d’images rêveuses ou cauchemardesques, Lise Stoufflet marche dans les pas de Magritte. Et nous fait basculer dans un terrier où le ciel est au sol et les fantômes nombreux… Portrait d’une artiste à suivre.
Lise Stoufflet dans son atelier à Aubervilliers
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Lise Stoufflet dans son atelier à Aubervilliers

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© Photo Maurine Tric

C’est un après-midi de mai, pourtant trempé d’une pluie diluvienne – paradoxe printanier. Le jour parfait, s’il en est, pour rencontrer Lise Stoufflet (née en 1989) dans son atelier d’Aubervilliers, et pénétrer son univers d’étrangetés, d’illusions et de tromperies. Chez elle aussi, les éléments n’en font qu’à leur tête. Une maison plongée dans l’obscurité apparaît illuminée dans son reflet dans l’eau, les fleurs ont des pétales de chair humaine et le ciel étoilé se boit dans un verre. Un œil attentif saura repérer dans certains motifs récents (un sein offert sous une cloche, une forme empaquetée comme un nouveau-né) que Lise est, depuis quelques semaines, jeune maman.

A l’atelier de Lise Stoufflet, à Aubervilliers
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A l’atelier de Lise Stoufflet, à Aubervilliers

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© Photo Maurine Tric

Mais c’est seule qu’elle vient ouvrir la porte du Houloc, un atelier partagé par 18 artistes dont la plupart se sont rencontrés à l’École des Beaux-Arts de Paris. Un jardin désordonné au charme punk introduit à une suite d’espaces divisés par de fines cloisons ; sur les toits en tôle, la pluie mène son agréable concert, et la conversation commence, entourée d’une quinzaine de toiles. Lise est ici depuis quatre ans : elle fait partie des membres fondateurs du Houloc, après avoir vécu deux années ballotée entre des squats incertains (l’un a brûlé, l’autre a chassé ses occupants du jour au lendemain). L’artist-run space, au modèle autogéré et au bail long de neuf ans, lui assure une certaine tranquillité d’esprit – et puis ici, elle est entourée d’amis.

Lise Stoufflet dans son atelier à Aubervilliers
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Lise Stoufflet dans son atelier à Aubervilliers

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© Photo Maurine Tric

Dans son atelier, un grand bureau. Un morceau de miroir brisé, quelques grigris, dont de minuscules poupées porte-bonheur censées se glisser sous l’oreiller. Des roses en céramique, qui résonnent avec celles de ses peintures, sont accrochées au mur – de temps à autre, Lise aime à compléter ses toiles d’objets ou de cadres en terre cuite émaillée. Dans le placard, des dizaines de tubes de peinture. Récemment, elle a changé de produits afin de ne pas exposer sa grossesse aux substances toxiques contenues dans la térébenthine, et utilise désormais de la peinture à l’huile qui se dissout à l’eau.

Vue de l’atelier de Lise Stoufflet à Aubervilliers
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Vue de l’atelier de Lise Stoufflet à Aubervilliers

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© Photo Maurine Tric

Presque pas de livres – on s’attendait pourtant à des sources littéraires ou poétiques, voulant deviner un peu trop vite des inspirations narratives à ses toiles si inventives. Il n’en est rien : Lise a passé un bac S et grandi dans une famille de scientifiques et de médecins avec qui, encore aujourd’hui, elle adore parler neurosciences au dîner. Elle écoute des podcasts d’astrophysique, lit des ouvrages sans lien avec son travail, et précise rapidement : « je ne me raconte pas vraiment l’histoire de ce qu’il y a dans l’image ». Oui, parfois, un rêve ou une anecdote est à l’origine de l’idée, mais elle veut croire que ses toiles se racontent seules, sans sous-texte. Quant aux Surréalistes, dont on perçoit l’onde dans ses effets joueurs, ils étaient présents dans la bibliothèque familiale et ont fait partie de son éducation culturelle – « plutôt classique », précise-t-elle.

Vue de l’atelier de Lise Stoufflet à Aubervilliers
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© Photo Maurine Tric

Petite, Lise dessine et bricole mais met « longtemps à concevoir que ça pouvait être un métier ». Une prépa à l’Atelier de Sèvres achève de la convaincre ; s’ensuivent cinq ans aux beaux-arts de Paris dans l’atelier de Philippe Cognée, et un amour de la peinture qui s’affermit à partir de sa troisième année. Sur son ordinateur, elle nourrit régulièrement une banque d’images rangée par mois et par année, sorte de répertoire de motifs « déclencheurs d’idées ». Avant la toile, un croquis au crayon puis un dessin à l’encre déterminent la taille de la peinture – des petits formats, exécutés sur bois, aux plus grands, dont cette superbe composition où un couple attablé regarde des îles d’où montent des colonnes de fumée, candidate au prochain prix Marin [voir ill. à la Une].

Souvent, des fantômes peuplent ses visions. Des pas dans l’herbe, des silhouettes sous des draps blancs, des ombres aux yeux grand ouverts. Se croisent aussi des corps couverts de poils, des maisons vides, des voitures éclairées en rase campagne, des yeux sans pupille, des défilés d’araignées… « J’aime jouer sur l’endroit où on est fasciné par ce qui peut faire peur. » Autrement dit, titiller ce doute vibrant, attentif aux indices, qui tente de deviner ce qui est sur le point de se produire – ou pas.

Vue de l’atelier de Lise Stoufflet à Aubervilliers
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Vue de l’atelier de Lise Stoufflet à Aubervilliers

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© Photo Maurine Tric

C’est toute la force de l’image : suggérer, sans en dire plus. Donner à voir, sans raconter. Faire naître un frisson… Et le laisser flotter. Comme la fumée dense de Brume (2020), « prétexte à toutes sortes de formes », qui émane d’une cigarette, envahit l’espace de la toile et ne donne à voir que du flou, du mouvant. Un nuage comme une page blanche, où l’on projette toutes sortes de fantasmes – et c’est sans doute ici que réside la force du travail de Lise. Stimuler l’imaginaire, comme le sirop de Mary Poppins, tout en laissant chacun libre d’y trouver ce qu’il veut. Presque une thérapie !

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24e prix Antoine Marin

Du 4 juin 2021 au 26 juin 2021

www.marinbeauxarts.com

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