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Lucile Boiron : attention, chairs fraîches !

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Publié le , mis à jour le
Prochainement exposée à la Biennale de Lyon, la photographe Lucile Boiron joue de séduction avec des images aux couleurs acidulées peuplées de fleurs fraîches… autant que d’effroi. Rencontre dans son atelier, installé dans le nouveau Poush d’Aubervilliers.
Lucile Boiron dans son atelier à Poush Aubervilliers
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Lucile Boiron dans son atelier à Poush Aubervilliers, 2022

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© Timothée Chambovet

Petits plaisirs (très) secrets : se perdre dans la contemplation non pas d’un tableau mais d’une blessure, et la tâter un peu. Plonger ses doigts dans les entrailles d’un poisson, se régaler d’une pêche dont le jus dégouline jusque dans le cou, pleurer et sentir la morve couler sans l’essuyer. Ainsi nous viennent à l’esprit des sensations de chair et de sang, en observant les images de Lucile Boiron (née en 1990). L’artiste est une femme, et c’est peut-être avant toute chose ce qu’il faut dire, tant les femmes sont renvoyées à leur corps, à son auscultation attentive et méticuleuse ; tous les mois, elles observent leur propre sang, et tous les jours leurs poils, leurs boutons, leur peau. D’ailleurs, Lucile est entourée d’une famille de jeunes filles, de mères et de grands-mères, cobayes de ses expérimentations plastiques et dont elle aime à saisir les défauts, les veines qui ressortent toutes bleues et zigzagantes sur un genou, la peau un peu rouge autour des yeux. Pile, en somme, ce que l’on n’aime pas voir sur soi, mais qui fascine terriblement.

Le souvenir des couleurs de Jacques Demy

Les corps ausculté de l’ouvrage « Mise en pièces » de Lucile Boiron
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Les corps ausculté de l’ouvrage « Mise en pièces » de Lucile Boiron, 2022

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© Timothée Chambovet

Son premier modèle, c’est elle-même. Pourtant, elle déteste être prise en photo – elle nous le confie durant le shooting qui accompagne l’interview. « Mais je suis sûre que ça a joué un rôle. » Lucile s’utilise volontiers, se tordant pour photographier son pied, son corps, ses fesses. Là, elle maîtrise, elle garde la main. « Il y a quelque chose de plaisant à prendre le contrôle. » Fille d’architectes, elle a eu très tôt un « apprentissage de l’image ». « Mais je ne me rappelle pas avoir été touchée par des photos. Plutôt par des films, comme ceux de Jacques Demy, pour son traitement de la couleur. » De ces souvenirs d’enfance, elle cite aussi les longs moments passés à attraper des sauterelles, à observer des fourmilières et des déambulations d’araignées. « J’ai toujours aimé décortiquer. » Elle a connu l’enfance d’une citadine – parisienne – qui s’échappe souvent à la campagne, dans une maison de famille où elle continue d’aller aujourd’hui, observer le vivant autant que les femmes qui l’entourent.

Aux fleurs fraîches, elle ajoute ainsi des tripes fraîchement achetées chez le boucher…

Après le bac et un BTS en arts appliqués, l’École nationale supérieure Louis-Lumière lui apprend à « comprendre une image » et lui fournit de nombreuses clés techniques. Mais le principal manque. « Envisager la photographie sous un spectre purement technique était passionnant, mais j’ai eu besoin d’aller au-delà, en questionnant mon propre rapport à l’image. » Pour la photo, elle a cet « amour teinté de haine » qui la porte dans ses réflexions, lui fait explorer les limites de l’image, du sensuel, du dégoûtant. Lucile aime cet entre-deux. « Plutôt cru que cruel », dit-elle. Mais pas trop : « Être trop crue serait contre-productif, il faut une progression, une entrée en matière. » Elle travaille alors le doute, l’illisibilité. Qu’est-ce que c’est que cette drôle de chose rose ? Des entrailles, la sève d’une plante, un morceau de viande, une bribe humaine qu’on ne devrait pas voir ? Aux fleurs fraîches, elle ajoute ainsi des tripes fraîchement achetées chez le boucher. Ça, elle accepte de nous le dire, mais précise aussi que l’idée n’est pas de comprendre d’où viennent ses mises en scène et quels sont leurs secrets. Plutôt de les envisager comme des « morceaux arrachés » au réel, dévoilant des « mondes originaires ».

l’ouvrage « Mise en pièces » de Lucile Boiron
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l’ouvrage « Mise en pièces » de Lucile Boiron, 2020

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© Timothée Chambovet

Pour une série récente, Lucile s’est rendue une dizaine de fois chez un chirurgien esthétique, qui a accepté de lui ouvrir les portes de son bloc opératoire après un premier reportage pour M, le magazine du Monde (dont est bien connue l’exigence en matière de commandes photographiques). Elle a immortalisé les corps nus de femmes anonymes, le visage soigneusement dissimulé le temps de l’opération. Des corps bruns et or, ressortant avec majesté sur des draps bleu-vert, les seins tendus vers le ciel. Comme des pin-up dont on fabriquerait avec soin les armes de séduction, des corps-machines modelés par l’homme. Mais, souhaitant brouiller une nouvelle fois les frontières, elle a réuni cette série d’images et une autre, faite maison avec ses propres mises en scène. Ensemble, elles s’entremêlent et forment un tout.

Atelier de Lucile Boiron à Poush Aubervilliers, 2022
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Atelier de Lucile Boiron à Poush Aubervilliers, 2022

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© Timothée Chambovet

Mélange de « plaisir » et de « douleur », la photographie est pour Lucile un acte de « foi totale ».

« La prise de vue photographique comporte une excitation, pas au sens sexuel, mais elle est intimement liée au désir, c’est un acte de possession. » Mélange de « plaisir » et de « douleur », la photographie est pour Lucile un acte de « foi totale », qui lui permet d’explorer « toujours les mêmes thèmes, les mêmes névroses, les mêmes débordements ». Cet automne, lors de la Biennale de Lyon, elle s’emparera de l’ancien musée d’Histoire naturelle de la ville, dont les collections ont été déplacées mais qui jouit encore de son décor de bois. Lucile présentera donc ses images dans des vitrines anciennes, comme des curiosités. Là, elle cite le musée de la Specola à Florence, qui expose de stupéfiantes cires anatomiques – autrement dit, des représentations à échelle 1 du corps humain dépecé, extrêmement difficiles à regarder pour les esprits sensibles. Tiens, on y pense : la dernière personne à nous avoir parlé de ce musée très singulier, c’est Dana-Fiona Armour, sculptrice ayant pour matériaux la résine et le sang de cochon (!), elle aussi résidente de Poush. D’ailleurs toutes deux se connaissent et s’apprécient beaucoup (pas étonnant, se dit-on au passage) ; elles ont été choisies par hasard par la même commissaire pour une exposition collective à la galerie Setareh de Düsseldorf.

Détail d’une œuvre de Lucile Boiron dans son atelier de Poush Aubervilliers
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Détail d’une œuvre de Lucile Boiron dans son atelier de Poush Aubervilliers, 2022

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© Timothée Chambovet

Le corps humain, animal ou même végétal se trouve donc chez Lucile Boiron attentivement ausculté, pétri, maquillé, exposé à la lumière du soleil. D’ailleurs, l’artiste travaille essentiellement du printemps à l’automne, et en extérieur, pour bénéficier d’une lumière forte et claire, qui a selon elle « un pouvoir de transfiguration des choses ». Enceinte lorsque nous l’interrogeons, elle ne fera pas de la maternité un sujet, préférant à sa propre intimité celle de l’image, et souhaitant tout simplement poursuivre son exploration de la « dissolution des formes ». Actuellement, elle s’échappe aussi des images en deux dimensions, travaillant des installations d’impressions sur rideaux et sur plexiglas ondulant. De l’artiste qu’on avait repérée, comme un flash, un coup de foudre, à la galerie Madé il y a deux ans, il y a donc encore mille projets à attendre. Une chose est sûre : nous aussi, avec elle, on aime « décortiquer ».

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In perpetuum. Dana-Fiona Armour, Sophia Belkin, Lucile Boiron, Mathilde Denize, Jeh Lee, Fabio Romano

Du 8 juillet 2022 au 28 août 2022

setareh.webflow.io

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16e Biennale de Lyon - Manifesto of fragility

Du 14 septembre au 31 décembre 2022

Informations à venir • https://www.labiennaledelyon.com/

Musée Guimet (ancien musée d’Histoire naturelle) • 28 boulevard des Belges, 69006 Lyon.

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