C’est une allocution des plus solennelles, présidentielles même. En 1962, depuis la villa Santo Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat, dont il a couvert les murs de fresques, Jean Cocteau adresse un long message au XXIe siècle dans lequel il fait état de ses espoirs mais aussi de ses doutes sur l’avenir de l’humanité, et de la jeunesse en particulier.
« J’espère que vous ne serez pas devenus des robots et, qu’au contraire, vous serez très humanisés ! » : on retrouve dans ce long et lumineux monologue de plus de vingt minutes toute l’érudition, la poésie mais aussi l’humour de cet artiste incontournable des avant-gardes, actuellement célébré à la collection Peggy Guggenheim de Venise.
« L’inspiration devrait s’appeler l’expiration. »
Jean Cocteau
Le progrès ? « Il est possible qu’il soit le développement d’une erreur », suggère Cocteau, qui voit dans la science « une suite d’erreurs qui se contredisent ». La jeunesse ? Elle « est entre deux chaises : elle a perdu cette humanité qui était la nôtre et elle n’est pas encore robotique. » Passant du coq à l’âne, il évoque aussi le paysage de la Côte d’Azur à la veille du tourisme de masse, déplorant un « espéranto architectural », ou encore les guerres, devenues des « mystères diplomatiques » qui un jour, espère-t-il non sans naïveté, disparaîtront.
Dans son discours, Jean Cocteau élève la poésie au rang d’art suprême, une « mathématique supérieure » dont il faut apprendre « la langue mystérieuse ». L’artiste n’est pour lui qu’un intermédiaire ; l’humble transmetteur des forces insaisissables qui l’habitent. « L’inspiration devrait s’appeler l’expiration. C’est quelque chose qui sort de nos profondeurs, de notre nuit. Le poète essaie de mettre sa nuit sur la table »
Celui qui s’est autant illustré en tant qu’homme de lettres, plasticien et cinéaste en profite aussi pour manifester son mépris pour les honneurs et les prix : « J’espère que toutes ces fariboles, tous ces crachats que les hommes portent le soir sur leur habit, que ces fanfreluches de l’art ont disparu et que maintenant vous êtes une jeunesse grave et attentive. »
Aux incertitudes de la postérité, il répond : « J’aimerais qu’on emporte de moi l’image de ces nombreux autres que j’ai été et de cet autre mystérieux qui m’habite. Je ne voudrais pas que l’on se souvienne du ‘moi’ qui vous parle, mais du ‘moi’ qui est dans les ténèbres. […] Et si mon œuvre est valable, je voudrais qu’on écrive sur ma tombe : ‘je débute’. »
Jean Cocteau: The Juggler’s Revenge
Du 13 avril 2024 au 16 septembre 2024
Peggy Guggenheim collection
www.guggenheim-venice.it
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