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Peggy Guggenheim avec ses terriers Lhasa Apsos sur la terrasse du Palais Venier dei Leoni sur le Grand Canal de Venise, vers 1960
Photo Archivio Cameraphoto Epoche. Solomon R. Guggenheim Foundation, Venise
Forêt enchantée de Jackson Pollock (1947), Boîte en valise de Marcel Duchamp (1935), Femme assise de Joan Miró (1939) ; autant de perles prélevées dans l’intimité des ateliers pour être exposées dans un palais inachevé du XVIIIe siècle, au bord du Grand Canal de Venise. C’est une collection tout à l’image de sa fondatrice surnommée la « dernière Dogaressa » ! Baroque, élégante, audacieuse, un rien provocante, d’un ton « à la fois aristocratique et anti-conventionnel », comme la décrivait le peintre Robert Motherwell. Il faut dire que lorsqu’on s’appelle Guggenheim, comme un certain Solomon R., il faut porter haut son prénom…
Ce prénom, c’est « Peggy », bien que l’état civil la présente comme Marguerite. Le roman de sa vie ouvert en 1898 commence par un drame : son père Benjamin Guggenheim compte parmi les 1 500 victimes du Titanic en 1912. Il laisse une veuve et trois filles déclassées à New York, qui ne peuvent guère compter sur le soutien des frères de Benjamin, dont le fameux Solomon. Peggy, la « pauvre Guggenheim », profite tout de même de son maigre héritage pour voyager à travers l’Europe à sa majorité. Le début d’une histoire d’amour sans fin !
Man Ray, Peggy Guggenheim, 1925
tirage argentique • 11,2 × 7,9 cm • Coll. Solomon R. Guggenheim Foundation, New York • © Man Ray / Adagp Paris 2023
Débarquée à Paris en 1920, la jeune femme découvre l’avant-garde, se fait adopter par Marcel Duchamp et Man Ray qui l’immortalise dans ses clichés. Peggy n’est pas encore collectionneuse mais soutient ses consœurs, comme la photographe Berenice Abbott dont elle finance l’atelier. C’est aussi une assoiffée de vie. Parmi ses amants se comptent l’écrivain Laurence Vail, père de ses deux enfants, puis, à Londres, l’auteur John Holms, Samuel Beckett, Yves Tanguy et le poète Roland Penrose. Une liste qui vaut alors forcément à une femme une réputation sulfureuse… Mais la sensualité, facette primordiale de la personnalité de Peggy, est aussi la clé de ses choix artistiques.
« Je ne cherche pas à faire de l’argent mais à aider les artistes. »
La rebelle ouvre une galerie à même d’exposer ses goûts épris de liberté à Londres en 1938 : Guggenheim Jeune. Une forme de pied de nez à son oncle qui vient de créer sa fondation à New York. Elle tacle la maîtresse et conseillère artistique de ce dernier, Hilla von Rebay, quand celle-ci s’offusque de l’usage du patronyme : « Je ne cherche pas à faire de l’argent mais à aider les artistes. » Conseillée par Marcel Duchamp et Jean Cocteau, Peggy aiguise ses connaissances des tendances actuelles en visitant les ateliers. Bientôt, elle manque d’argent et doit fermer au bout de dix-huit mois. Un projet de musée à Londres soutenu par l’historien de l’art Herbert Read reste également dans les cartons.
Peggy Guggenheim chez elle au Palais Venier dei Leoni à Venise, montrant une peinture « Sans titre » de Victor Brauner, 18 septembre 1957
© Farabola / Bridgeman Images
Peggy retrouve Paris au début de la Guerre, alors qu’elle est devenue, selon sa formule, une « art addict » : « Mon mot d’ordre était d’acheter une œuvre par jour et j’étais capable de le faire ». Amie avec les peintres et sculpteurs, Peggy parvient à négocier les prix et bientôt se bousculent chez elles des œuvres de Jean Arp, Piet Mondrian, Alberto Giacometti et Salvador Dalí. Seul un, pourtant parmi ses amis les plus intimes, résiste : Constantin Brancusi, avec lequel elle doit mener d’âpres négociations pour obtenir l’Oiseau dans l’espace (1932–1940) à un prix accessible. Cet embryonnaire musée d’art moderne est pourtant menacé.
Max Ernst et Peggy Guggenheim dans sa galerie d’art abstrait Art of This Century à New York, 1942
Elle se rapproche de Varian Fry pour l’aider à constituer sa liste de personnalités candidates à l’émigration vers New York, soutient des surréalistes dans l’exil.
1940 : la France est envahie, Paris tombe aux mains des nazis. Peggy cherche un abri pour sa collection au Louvre, qui refuse avec dédain. Les pièces trouvent donc un temps refuge dans le château de Saint-Gérand-le-Puy près de Vichy, mais bientôt les origines juives de Peggy lui font craindre pour sa vie. Et plus encore, pour celle de ses amis taxés de « dégénérés » par les nazis. Elle se rapproche de l’Américain Varian Fry pour l’aider à constituer sa liste de personnalités candidates à l’émigration vers New York, soutient des surréalistes dans l’exil et notamment Max Ernst qui sort du camp des Milles. Après leur arrivée à New York en 1942, ils se marient mais l’union fragile ne dure que quatre ans. Dans ses bagages, Peggy avait emmené l’ensemble de sa collection, étiquetant les œuvres comme « biens domestiques ».
Marcel Duchamp, De ou par Marcel Duchamp ou Rrose Sélavy (Boîte-en-valise), 1935–1941
valise recouverte de cuir de veau contenant du carton, du bois, du bougran, de la toile cirée, du velours, de la céramique, du verre, de la cellophane, du plâtre, du fil de fer, des éléments en fer et en laiton; reproductions en phototypie, typographie et lithographie sur papier, acétate de cellulose, carton et toile à la tempera, aquarelle, pochoir, encre, graphite, résines végétales et gommes naturelles • 40,9 × 37,7 × 10,4 cm • Coll. Peggy Guggenheim Collection, Venise • © Adagp Paris 2023
À New York, l’Américaine fait partie du vortex culturel des émigrés européens aux côtés de Duchamp et d’André Breton. Elle monte une nouvelle galerie, The Art of This Century, en 1942, et ne se repose pas sur ses acquis. La collectionneuse s’imprègne de la fièvre artistique new-yorkaise et découvre les travaux de jeunes artistes comme Robert Motherwell et Jackson Pollock. C’est en effet elle qui offre sa première exposition personnelle au maître du dripping en 1943, achetant massivement ses toiles ! Pourtant, Peggy pressent un tournant de plus en plus commercial dans les tendances de l’art moderne américain et s’en détache pour regagner l’Europe en 1947.
Ces retrouvailles avec le vieux continent sont célébrées en 1948 : Peggy présente sa collection dans le pavillon grec désaffecté de la Biennale de Venise. C’est dans la cité des Doges qu’elle s’établit, acquérant et rénovant le Palazzo Venier dei Leoni. L’exposition inaugurale de 1949 est dédiée à la sculpture. Devant le palais, L’Ange de la ville (1948), un cavalier de Marino Marini qui exhibe fièrement son phallus dans une nouvelle pique à la morale bourgeoise. Toutefois, pour ne pas froisser les religieuses du couvent voisin, Peggy demande que le membre soit amovible pour être retiré lors des processions…
Le Palais Venier dei Leoni abritant la collection de Peggy Guggenheim à Venise
© Chuck Pefley / Alamy / Hemis
Elle observe avec circonspection l’érection du Solomon R. Guggenheim Museum par Frank Lloyd Wright.
Dès 1951 et alors que les travaux sont achevés, Peggy Guggenheim ouvre sa collection trois après-midi par semaine au public qu’elle accueille avec ses chiens. Elle est devenue une icône, une référence, et sa collection est présentée de Londres à Paris en passant par New York. En 1959, elle observe avec circonspection l’érection du Solomon R. Guggenheim Museum par Frank Lloyd Wright, dix ans après la mort de son oncle.
Ravalant son orgueil, elle sera bien contrainte de léguer sa propre collection à cette même fondation pour en assurer la sauvegarde, à condition qu’elle ne soit ni divisée ni agrandie et qu’elle demeure au Palazzo Venier dei Leoni. C’est dans le jardin de ce lieu qu’elle est inhumée à sa mort en 1979. La collection Peggy Guggenheim devient officiellement un musée l’année suivante.
À lire
Julie Verlaine, Femmes collectionneuses d’art et mécènes, de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2013
Francine Prose, Peggy Guggenheim : le choc de la modernité, Paris, Tallandier, 2018
Véronique Chalmet, Peggy Guggenheim : un fantasme d’éternité, Paris, Payot, 2009
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