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André Derain, La Danse, 1906
Huile sur toile • 185 x 228 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2017
L’ambiance bat son plein : trois femmes dansent entre les zigzags d’un serpent rampant au premier plan. Plus loin, une femme est restée assise sur un aplat de bleu. Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Il y a du feu dans cette danse fauve. À défaut de rugir, les corps rougissent parmi les tourbillons des écorces et des robes. Devant, derrière, de côté… Le rythme est donné par le battement d’ailes d’un volatile non identifié.
Ces trois grâces-là font moins de chichi que celles de Botticelli. Leur danse est plus franche, le déhanché des couleurs aussi. Les fesses du milieu ont le même accent que le Nu Bleu (Souvenir de Biskra) de Matisse (1906). Dans son Éden psychédélique, Derain troque le péché originel contre une fresque exotique. La scène est épicée : forêt vierge, serpent rigolard, trois Ève pour le prix d’une, et un Adam aux abonnés absents.
Henri Matisse, Nu bleu (Souvenir de Biskra), 1907
Huile sur toile • 92,1 × 140,3 cm • Coll. Baltimore Museum of Art • © Succession Matisse. Photo Baltimore Museum of Art
Le canon de l’artiste fait tout exploser. Derain mélange les inspirations, recompose selon ses imaginaires. Face à la toile, on questionne les origines : l’arrière-plan jaune vient-il du Japon ? Et ces trois visages ? À gauche, il s’agirait d’un masque Fang ; à droite, d’une figure africaine du tableau Femmes d’Alger dans leur appartement peint par Delacroix (1834). La chorégraphie serait inspirée d’une fresque hindoue… Derain fait danser le monde entier sur un petit coin de paradis.
À gauche : Atelier d’André Derain, rue du Douanier (masques). À droite : Eugène Delacroix, “Femmes d’Alger dans leur appartement”, 1834
Huile sur toile, 180 × 229 cm. Coll. musée du Louvre, Paris
© Musée du Louvre, Paris / Bridgeman Images
Bonheur de vivre, Baigneuses, Âge d’Or, Arcadie, Danseuses… Les artistes modernes dessinent les trajectoires humaines à leur manière, même si certains éléments du décor assurent la ponctuation : feuilles luxuriantes, corps en mouvement, femmes dévêtues… Et si la communion avec Dame Nature opère sans col roulé, sa représentation doit aussi se passer d’un réalisme vain : « Travailler d’après nature ? Pourquoi être esclave de choses stupides ? » écrira Derain.
Le peintre puise aussi bien chez les classiques que les primitifs. Sur ses croquis, l’Italie et la Hollande côtoient la Guinée, le Congo ou Hawaï. Ces brassages révolutionnaires inspirent aussi les œuvres de Matisse, Vlaminck ou Apollinaire. La plume du poète – aux inspirations très variées, ressemble au pinceau de Derain. Cette joyeuse correspondance se retrouve sur les pages de L’Enchanteur pourrissant (1906). Derain y réalise une série de gravures sur bois qui vont illustrer les mésaventures de Merlin.
André Derain, Illustration de la planche 9 tirée de « l’Enchanteur Pourrissant » de Guillaume Apollinaire, 1906
© Musée d’Art Moderne / Roger-Viollet
Pour certains, La Danse illustrerait également un passage de L’Enchanteur pourrissant. Dans ce long poème, Merlin tombe fou amoureux de la Dame du Lac. Pour obtenir ses faveurs, il consent à lui enseigner ses sortilèges. Candide Merlin… Une fois que son amoureuse apprend comment « fermer un lieu et enserrer qui elle veut », elle l’enterre à tout jamais en pleine forêt. Seul lot de consolation pour l’Enchanteur ? Son âme peut encore deviser avec tous les personnages venus le visiter.
L’Enchanteur « sous-terrain » papote alors avec des crapauds, le Léviathan, Saint Siméon le Stylite, des troupeaux de sphinx, un hibou, des guivres, Médée, Dalila, etc. Ses amis les serpents viendront même ramper près du tombeau. Celui de Derain fait ses zigzags sur un aplat au premier plan. Serait-ce la dalle qui recouvre l’Enchanteur ? Et qu’en est-il de son ensorceleuse ?
André Derain, La Danse [détail], 1906
Huile sur toile • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2017
Serait-elle assise au fond de la toile, la Dame du Lac ? Posée sur cet aplat bleu, sur ce lac coiffé de roseaux. Apollinaire nous raconte qu’elle y entre en joignant les pieds… Derain aurait-il préféré mettre en avant Madoine, Lorie et Elinor ? Ces trois fées ignorantes figurent parmi les derniers personnages à chercher l’Enchanteur, qui finit par leur apprendre la nouvelle. Les trois silhouettes feront alors demi-tour et quitteront la forêt en disant : « Allons ailleurs puisque tout est accompli, méditer sur la damnation involontaire. »
André Derain. 1904-1914, la décennie radicale
Du 4 octobre 2017 au 29 janvier 2018
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Le blog de Louvre-Ravioli
Sources :
Catalogue de l’exposition « André Derain, la décennie radicale »
Sous la direction de Cécile Debray • éditions du Centre Pompidou • Français • 256 p. • 23,5 x 30 cm • Relié • 42 €
L’Enchanteur pourrissant
Guillaume Apollinaire, Michel Décaudin et André Derain • éditions Gallimard • coll. « Poésie » • volume 80 • 1972 • 246 p.
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