La folle histoire

Pourquoi Peter Doig a dû prouver devant la cour que ce tableau n’était pas de lui !

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Le 30 décembre 2022, un procès improbable s’est terminé à Chicago : avant d’obtenir finalement gain de cause, le peintre Peter Doig (né en 1959) a dû se battre en justice contre un gardien de prison afin de prouver qu’il n’était pas l’auteur d’une toile peinte en 1976 dans un centre correctionnel canadien ! Retour sur ce combat kafkaïen qui aura duré près de dix ans, jusqu’à l’élucidation du mystère…
La prétendue toile de jeunesse de Peter Doig, peinte par “Peter Doige” dans les années 1970
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La prétendue toile de jeunesse de Peter Doig, peinte par “Peter Doige” dans les années 1970

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© Peter Doige

« Un des cas d’authentification d’œuvres d’art les plus bizarres jamais rencontrés » : c’est ainsi que le New York Times a qualifié cette affaire pour le moins insolite. Alors que d’ordinaire les artistes se battent pour revendiquer la paternité de leurs œuvres et faire valoir leurs droits d’auteur, le peintre écossais Peter Doig a, lui, dû se démener pour prouver qu’un tableau n’était pas de lui !

Tout a commencé en 2013, lorsque cet artiste reconnu pour ses paysages colorés, récemment au cœur d’une grande rétrospective à la Courtauld Gallery de Londres (clôturée le 29 mai), a été attaqué en justice par un galeriste et un ancien surveillant pénitentiaire…

Une toile de jeunesse peinte dans un centre pénitencier…

Portrait de l’artiste Peter Doig
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Portrait de l’artiste Peter Doig, 2023

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© Alamy / Hemis / Photo Cheese Scientist (2PGDBTE)

En possession d’une peinture de paysage désertique aux tons ocre [ill. à la Une], où s’élèvent deux cactus et quelques morceaux de bois mort, un ex-maton du nom de Robert Fletcher confie en 2011 la toile à la galerie Bartlow à Chicago dans l’espoir de la vendre à bon prix. Il affirme non seulement qu’elle est une œuvre de jeunesse de Peter Doig, mais aussi que ce dernier l’aurait peinte en 1976 au Canada lors d’une incarcération pour possession de LSD au centre correctionnel de Thunder Bay (où Fletcher travaillait en tant que gardien durant ses études), avant de la lui vendre 100 dollars ! Fletcher précise même qu’avant son incarcération, Doig aurait été son camarade à l’Université Lakehead, située dans cette même municipalité de l’Ontario.

Le galeriste Peter Bartlow approche Sotheby’s. Intéressée, la célèbre maison de vente voit dans cette toile des caractéristiques proches du style de Peter Doig. Mais une authentification en bonne et due forme est nécessaire. Fletcher et le galeriste envoient donc une photographie de l’œuvre au peintre afin de lui demander d’en reconnaître officiellement la paternité.

« Je suis obligé de faire des pieds et des mains pour prouver que je me trouvais bien là où j’étais il y a plus de quarante ans » – Peter Doig

Peter Doig tombe des nues : d’une part, il est certain de n’avoir jamais peint ce paysage ; d’autre part, il assure n’avoir jamais séjourné dans ce centre correctionnel, ni mis les pieds à l’Université Lakehead ! L’artiste précise qu’il était à l’époque des faits âgé de 17 ans, habitait à Toronto, à quinze heures de route de la prison en question, et qu’il n’a commencé à peindre sur toile qu’à la fin de l’année 1979. Mais le démenti du peintre ne convient guère au gardien et au galeriste, qui l’attaquent en justice : selon eux, Peter Doig s’entête à nier la réalité, occasionnant pour eux un important manque à gagner. Car une œuvre de l’Écossais authentifiée en bonne et due forme se vend cher depuis l’explosion de sa carrière dans les années 2000, avec la vente de White Canoe pour 11,3 millions de dollars en 2007, un record à cette époque pour un artiste vivant en Europe – certaines étant depuis parties à 28 ou 39 millions…

Une affaire qui tourne au cauchemar

Pour ses accusateurs, l’artiste est « soit confus soit menteur ». Peter Doig, lui, dénonce une « escroquerie », et vit un cauchemar. « Je suis obligé de faire des pieds et des mains pour prouver que je me trouvais bien là où j’étais il y a plus de quarante ans », déclare-t-il à l’été 2016 devant la cour du district d’Illinois du Nord.

Peter Doig, 100 Years Ago
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Peter Doig, 100 Years Ago, 2001

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Huile sur toile • 229 × 359 cm • Centre Pompidou, Paris – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle • © Peter Doig. Tous droits réservés, DACS / Adagp, Paris, 2023 Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Audrey Laurans

Au tribunal, ses adversaires soulignent les similitudes de style et d’ambiance qui existeraient entre le tableau en question et les paysages habituels de Doig : ces derniers ne présentent-ils pas souvent, comme celui-ci, un lac au premier plan et des troncs d’arbres couverts de lichen blanc ? Leur argument principal restant que Peter Doig préfèrerait mentir plutôt que d’avouer qu’il avait été incarcéré dans sa jeunesse, ou alors en raison d’une animosité personnelle envers Fletcher !

Preuves à l’appui (dont des photographies le montrant dans son école secondaire de Toronto au moment des faits), Peter Doig parvient finalement à prouver qu’il n’a jamais été prisonnier dans l’établissement en question. Le 23 août 2016, le peintre gagne un premier procès, mais ses accusateurs font appel. Le 30 décembre 2022, le verdict du juge Gary Feinerman tombe : l’artiste n’est pas l’auteur de l’œuvre et recevra 2,5 millions de dollars de la part du gardien et de la galerie, en guise de réparation du préjudice subi – une somme dont le peintre compte faire don à une association à but non lucratif permettant aux personnes incarcérées d’avoir accès à l’art.

Peter Doig, À gauche, “Painting on an Island (Carrera)” (2019). À droite, “Alppinist” (2022)
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Peter Doig, À gauche, “Painting on an Island (Carrera)” (2019). À droite, “Alppinist” (2022)

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Huile sur lin ; Pigment sur lin • 149,5 × 109,5 cm ; 295 x 195 cm • Collection Pinault • © Peter Doig. Tous droits réservés, DACS / Peter Doig ADAGP, Paris, 2023

Mais l’affaire réserve une dernière surprise : les avocats de la défense ont pu démontrer que le véritable auteur du tableau était un certain Peter Edward Doige (seul le « e » final différenciant son nom de famille de celui de l’artiste écossais), un peintre amateur né en 1955 et décédé en 2012, et qui fut, lui, bien étudiant à Lakehead, et bien incarcéré au centre correctionnel de Thunder Bay !

La sœur de ce Peter Doige a même témoigné en confirmant ces faits et en disant reconnaître le paysage représenté comme étant un endroit où sa mère et son frère ont vécu un temps en Arizona. La toile porte d’ailleurs bien la signature « Pete Doige 76 », avec un « e », qui correspond en tous points à celle de Doige, visible sur sa carte d’étudiant. Le gardien a-t-il fait une grossière erreur sur la personne, ou s’est-il rendu coupable d’une tentative d’arnaque en essayant de bénéficier de cette quasi homonymie ? Le mystère reste entier. Une seule certitude : son entêtement ne lui aura pas été bénéfique…

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