Article réservé aux abonnés
Ana Mendieta, vers 1985
Photographie en noir et blanc • © The Estate Of Ana Mendieta Collection, Adagp 2023 / Courtesy Galerie Lelong & Co
La soirée s’annonçait agréable. En 1985, Ana Mendieta partage un appartement de Greenwich Village, au 34e étage d’un gratte-ciel new-yorkais, avec le célèbre sculpteur minimaliste américain Carl Andre (né en 1935), qu’elle a épousé huit mois plus tôt à Rome. Le soir du 8 septembre, contrairement à son habitude, le couple ne sort pas dîner chez des amis. Désireux de rester en tête-à-tête, ils ont commandé du champagne et de la nourriture chinoise. Mais les verres s’enchaînent, et les voisins commencent à entendre des cris. Une dispute violente a éclaté entre les deux artistes…
Portrait de Ana Mendieta & Carl Andre, 1985
Photographie en noir et blanc • © The Estate Of Ana Mendieta Collection, Adagp 2023 / Villagevoice.com
Soudain, silence. Carl Andre appelle le 911. « Ma femme est une artiste, et je suis un artiste, et nous avons eu une dispute à propos du fait que je sois plus, euh, exposé au public qu’elle. Et elle est allée dans la chambre, et je l’ai suivie et elle est passée par la fenêtre », tente-t-il d’expliquer aux secours. Mais le sculpteur, très vague, ne précise pas pourquoi ni comment son épouse a basculé dans le vide. Le corps de la jeune femme de 36 ans est retrouvé sur le toit d’un magasin. Lorsque les policiers arrivent sur les lieux, la chambre du couple est en désordre. Sur le nez et les bras du mari, ils remarquent des traces de griffures. Rapidement, Andre est accusé de meurtre…
Ana Mendieta, Flower Person, Flower Body, 1975
Photographie en couleurs • © 2023 The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC / Adagp, Paris Courtesy The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC and Galerie Lelong & Co
Pour accréditer la thèse du suicide, les avocats de la défense présentent le passé et l’art d’Ana Mendieta comme des « preuves » d’une prétendue instabilité mentale…
Peu de temps auparavant, Mendieta avait confié à un ami qu’elle soupçonnait Carl d’avoir été infidèle. Malgré tout, le couple semblait très heureux. Lors de la procédure, plusieurs personnalités du monde de l’art, dont son ami Frank Stella (qui a payé sa caution de 50 000 dollars) prennent la défense d’Andre, assurant qu’il n’aurait jamais pu faire de mal à sa femme. Mais le procès prend une tournure dérangeante : pour accréditer la thèse du suicide, les avocats de la défense présentent le passé et l’art d’Ana Mendieta comme des « preuves » d’une prétendue instabilité mentale…
Née à La Havane en 1948, l’artiste avait connu très tôt un déracinement traumatique : deux ans après le coup d’état de Fidel Castro, à l’âge de seulement 12 ans, elle avait été exfiltrée aux États-Unis par le gouvernement américain à la demande de ses parents (devenus contre-révolutionnaires et donc persécutés), en même temps que 14 000 autres enfants cubains. Avec sa sœur de 14 ans, elle avait atterri dans un camp de réfugiés de l’Iowa, avant de passer par plusieurs institutions et familles d’accueil, jusqu’à ce que sa mère et son petit-frère puissent enfin la rejoindre en 1966. Son père, lui, ne les avait retrouvés qu’en 1979, après avoir croupi 18 ans dans une geôle cubaine en tant que prisonnier politique…
Leur stratégie ? Faire passer Mendieta pour une folle qui se serait, en se jetant dans le vide, lancée dans une ultime performance…
Peintre, sculptrice, performeuse et photographe, Mendieta avait fait de sa vie et de son corps le principal matériau de ses œuvres intenses, imprégnées d’une forte dimension mystique. À travers des pratiques très diverses, dont le land art et le body art, elle explorait son identité culturelle et sexuelle, son rapport au corps, la binarité du genre et les violences faites aux femmes.
Encore étudiante en art à l’Université d’Iowa dans les années 1970, elle n’avait pas hésité à se mettre en scène en victime de viol, son corps nu barbouillé de sang animal, lors de performances radicales. Devant l’objectif, elle posera le visage ensanglanté, s’allongera nue dans une tombe préhispanique recouverte de fleurs blanches, ou se collera désespérément à une vitre, matérialisant le mur invisible (celui des conventions sociales et du sexisme) auquel se heurtent les femmes. Sa série « Siluetas » présente des empreintes de son corps en creux dans la terre ou le sable. Des œuvres éphémères que certains voient comme de curieux présages de sa fin tragique…
Ana Mendieta, À gauche, “Anima, Silueta de Cohetes (Firework Piece)”. À droite, “Untitled: Silueta Series, Mexico”, 1976
Super-8mm film sans sons, couleur ; photographie en couleurs • © 2023 The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC / Adagp, Paris Courtesy The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC and Galerie Lelong & Co.
« Trop de choses n’allaient pas avec ce procès, en particulier la manière cynique dont les avocats d’Andre ont essayé d’analyser l’œuvre de Mendieta comme une explication de son décès », regrette un ami proche de la Cubaine. Leur stratégie ? Faire passer Mendieta pour une folle qui se serait, en se jetant dans le vide, lancée dans une ultime performance… Au terme de trois ans de procès, le juge invoque le « doute raisonnable » : la culpabilité d’Andre n’a pas pu être prouvée, et l’hypothèse d’un suicide ou d’un accident reste possible. Libre, le sculpteur poursuit sa carrière…
« Andre n’est qu’un autre nom sur une liste interminable d’hommes dont le passé violent est systématiquement éclipsé par leur statut et leurs privilèges. »
Mais pour les amis de Mendieta, le suicide est hautement improbable. L’artiste était heureuse et en pleine ascension, n’était pas dépressive. De plus, elle souffrait de vertige : jamais elle ne se serait jetée par la fenêtre ! L’acquittement de Carl Andre provoque la fureur des féministes du milieu artistique. « Nous dénonçons un monde de l’art raciste et patriarcal qui est allé à son encontre en soutenant son meurtrier, clament-elles. Andre n’est qu’un autre nom sur une liste interminable d’hommes dont le passé violent est systématiquement éclipsé par leur statut et leurs privilèges, et qui continuent d’être célébrés, tandis que les voix et le patrimoine de leurs victimes sont systématiquement réduits au silence ».
L’affiche « What Do These Men Have in Common? » par les Guerrilla Girls, 1995
43,1 × 55,8 cm • © Pennsylvania Academy of the Fine Arts / Guerrilla Girls
En 1995, les Guerrilla Girls, groupe féministe fondé à New York en 1985, créent une affiche titrée « Qu’est-ce que ces deux hommes ont en commun ? » [ill. ci-dessus]. Carl Andre y apparaît aux côtés d’un autre homme célèbre, qui était comme lui accusé d’avoir tué sa femme et vient alors d’être acquitté : le joueur de football américain O. J. Simpson. Sous leurs portraits, ces lignes en gras : « Toutes les 15 secondes, une femme est agressée par son mari ou son petit-ami. Certaines de ces agressions se terminent en meurtre. La plupart du temps, ces crimes sont sans témoins ».
Manifestation du groupe « WHEREISANAMENDIETA » devant la Tate Modern à Londres en réaction à l’exposition d’une sculpture de Carl Andre, juin 2016
© WherisMendieta © Sisters Uncut
En mai 2014, le groupe de protestation féministe No Wave Performance Task Force manifeste devant la Dia Art Foundation, où est organisée une rétrospective de Carl Andre, en y déposant des boyaux et du sang animal, en hommage aux performances de Mendieta. En juin 2016, le groupe d’activistes WHEREISANAMENDIETA (« Où est Ana Mendieta ») manifeste également en marge de l’ouverture de la Switch House, la nouvelle aile de la Tate Modern à Londres, en réaction à l’exposition d’une sculpture de l’artiste, alors qu’aucune œuvre de son ex-femme n’y est présentée. Aujourd’hui, à l’heure où les œuvres de Mendieta rayonnent au MO.CO de Montpellier, le doute continue de planer sur ce qui s’est réellement produit durant cette soirée, il y a maintenant 38 ans…
Ana Mendieta. Aux commencements
Du 3 juin 2023 au 10 septembre 2023
Mo.Co Panacée • 14 Rue de l'École de Pharmacie • 34000 Montpellier
www.moco.art
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique