Jean Baptiste Siméon Chardin, Le Singe peintre (détail), 1739-1740
Huile sur toile • 73 x 59,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Comme l’affiche d’une pièce au théâtre de l’Atelier, disons la première des Peintres ridicules ou de L’Artiste imaginaire ; dans le rôle du primate-Primatice, peut-être un gibbon, un tamarin, un sapajou ou un capucin moine (copiste). Son visage noir cerné de longs poils blancs fait penser à un masque vénitien. Le comédien nous observe d’un regard attendri, presque bienveillant, et d’une bouche malicieuse.
Son costume singe l’hominidé du XVIIIe siècle : redingote rouge un peu fatiguée, tricorne panaché dont les plumes rappellent sa barbiche. Son ruban noir autour du cou vient boucler sa silhouette élégante. Le peintre est loin du pitre aussi. Sans gesticulation, tout en retenu, il pose calmement avec palette et pinceau. Les pattes inférieures bien en appui sur son chevalet. Monsieur semble reproduire avec attention et délicatesse l’antique face à lui.
Pour faire ça bien, il a saisi une baguette posée sur la toile, empêchant sa main de trembler. Pourtant, en regardant de plus près l’ouvrage en cours, certains douteront de l’utilité du bâton. Les traits de sanguine semblent aléatoires, improvisés. Difficile de reconnaître une forme. Le début d’un petit canard peut-être ? Machinalement, on tente de faire le pont avec le soi-disant sujet campé face au chevalet.
Jean Baptiste Siméon Chardin, Le Singe peintre (détails), 1739–1740
Huile sur toile • 73 × 59,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Un chérubin ou un Cupidon, haut comme trois fioles : la statuette s’est tournée vers l’extérieur, dans un mini-contrapposto sculpté dans le marbre ou le plâtre. Ses bras coupés lui donnent une allure antique. Le modèle trône sur une table basse
chargée de flacons d’huiles ou de fixatifs disposés sur un plateau métallique. Un petit couteau est posé là. Ustensile idéal pour étaler les pigments et appuyer la perspective. Un crépon bleu royal virevolte et nous envoie promener plus bas, en dehors de la table.
Dans ce coin-là, les objets sont disposés comme les marches d’un escalier. Depuis les tranches du carton à dessins vers la anse de la cruche de grès, qui nous permet de plonger dans le récipient en fer blanc dans lequel baignent les eaux diluées du pinceau nettoyé. Une fois au sol, sur les dalles lumineuses de l’atelier, on croise la queue du singe, idéale pour la remontée.
Jean Baptiste Siméon Chardin, Le Singe peintre (détails), 1739–1740
Huile sur toile • 73 × 59,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Très fins observateurs, redoutables imitateurs, les primates sont un parfait miroir critique des comportements humains.
Le mouchoir de poche qui dépasse négligemment de la redingote permet aux regards de s’agripper et de retrouver cet artiste original qui nous observe du coin de l’œil, avec ses mirettes dépareillées. Il nous interpelle, tout comme sa copie inédite, inattendue. Que signifie ce contour insignifiant ? Il se moque de nous ? Pourquoi un pseudo-canard et non ce petit Cupidon ? À ce stade, on se sentirait presque comme la statuette aux bras coupés, bien incapable de saisir quoi que ce soit.
Pierre-Louis de Surugue, Le Peintre d’après Chardin, 1743
Bocher 42 ; Marianne Roland Michel XXIII p. 277 • Coll. Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris • CC0 Paris Musées Collection
Le Singe peintre (1740) de Jean Siméon Chardin formait initialement un duo avec Le Singe antiquaire (1740). Si ce pendant est perdu, des copies fourmillent. Les légendes sous-titrant certaines gravures vont même aiguiller son interprétation : « Le collectionneur d’antiquités qui passe sa vie enterré dans le passé ferait mieux de lever les yeux de ses médailles pour regarder le siècle fascinant qui se déroule autour de lui. » Son vis-à-vis, le Singe peintre, existe aussi sous de nombreuses versions. Souvent, c’est le sujet entamé par l’artiste primate qui change : parfois des gribouillis, parfois un autoportrait, parfois l’antiquaire, parfois rien du tout. Une gravure le présente en train de reproduire la toile d’un autre, peut-être un singe roi ou reine. Une légende précise : « Le singe, Imitateur exact ou peu fidèle / Est un animal fort commun / Et tel homme icy bas est le peintre de l’un / Qui sert à l’autre de modèle. »
À gauche, “Le Singe peintre” de l’école de Chardin, XVIIIe. À droite, “Le singe antiquaire” de Jean Baptiste Siméon Chardin, 1740
Coll. Château de La Motte-Tilly. Coll. musée du Louvre, Paris • © Alain Lonchampt / Centre des monuments nationaux. © Bridgeman Images
Depuis 1492, les caravelles européennes reviennent des forêts guatémaltèques les cales remplies de ouistitis, de saïmiris ou de capucins moines. Les primates investissent alors les planches des naturalistes et celles des théâtres. Très fins observateurs, redoutables imitateurs, ils sont un parfait miroir critique des comportements humains. Les singeries d’ateliers seront pour les artistes l’occasion d’autocritique bien salée. Pour cause : n’ont-ils pas vocation à imiter la nature ? Boccace l’écrit noir sur blanc : Ars simia naturae (« l’art singe la nature »). Lorsque le simiesque s’immisce, il va souvent signifier l’imitation superficielle, l’incapacité à créer par soi-même. Heureusement, la figure de l’Imitatio sapiens est là pour expliquer aux artistes l’imitation sage. Sa figure piétinant un singe tout en se regardant face au miroir transmet un message clair : le créateur doit trouver en lui la Vérité du sujet sans rien copier « bêtement ».
À l’époque de Chardin, les directives académiques se resserrent. Les étudiants doivent d’abord copier d’après dessins, puis d’après la « bosse » avant d’imiter directement la nature. Les critiques fusent, l’Imitatio sapiens refait surface : créer à partir de l’œuvre d’un autre ne revient-il pas à s’éloigner de la nature ? Dans les représentations de Chardin ou d’Antoine Watteau – et de David Teniers le Jeune avant eux –, les singes artistes (qu’ils soient peintres ou sculpteurs) travaillent souvent face à des pièces antiques.
Charles Errard, Imitatio sapiens (L’Imitation savante), 1672
Gravure dans Pietro Bellori, Vite de pittori, scultori e architetti moderni, Rome
Dans l’Atelier du peintre de Teniers (1660), deux singes sont courbés sur un chevalet. Celui avec bourse et lunettes doit être le commanditaire (ou l’artiste à visée pécuniaire ?) qui observe le travail servile de son collègue copiste. Pour Teniers comme Chardin, le singe semble endosser le rôle de fou du peintre, voire même de « garde-fou », planté sur la toile pour lui éviter de verser dans de funestes penchants.
Avec ou sans singe, Chardin réfléchit souvent à l’imitation. Son Jeune Dessinateur (1735) – pendant de L’Ouvrière en tapisserie (1735) – semble déjà recopier une sanguine punaisée au mur. Redingote trouée, il est par terre, il est hors sol. Seul au monde face à l’ouvrage, concentré, courbé sur sa sanguine. L’ouvrière en tapisserie est aussi à son affaire, sélectionnant soigneusement ses matières.
Jean Baptiste Siméon Chardin, L’Ouvrière en tapisserie
Coll. Nationalmuseum, Stockholm • © Bridgeman Images. Photo Cecilia Heisser / Nationalmuseum
L’Étude du dessin (1749) – pendant à La Bonne Éducation (1749) – poursuivra la discussion. On y voit un élève en extase, recopiant le Mercure de Jean-Baptiste Pigalle, bouche ouverte, chaussures bien bouclées, prosterné face à la statue qui se rechausse. Derrière lui, un confrère se tient en retrait. Main dans la poche, carton sous le bras, il observe (un brin sceptique ?) le travail du pâle copieur. Pendant ce temps, l’écolière de La Bonne Éducation dit sa leçon face à la mère. On entend les poésies récitées comme une litanie infernale, répétées sans comprendre – sans « prendre avec » sa Vérité, sa part sensible.
Jean Baptiste Siméon Chardin, À gauche, « L’Étude du dessin » 1748–1753. À droite « La Bonne éducation », vers 1753, vers
Coll. musée national d’art occidental, Tokyo. Coll. Museum of Fine Arts, Houston • © akg-images. © MFAH
Vu ainsi, le Singe peintre de la Motte-Tilly croquerait son regardeur tout en lui disant « Ouistiti ! ».
Avant de se pencher à nouveau sur le gribouillage du Singe peintre accroché au Louvre, revoyons la variante du château de la Motte-Tilly. Celle où le Singe peintre ne dessine pas un pseudo-canard à l’orange sanguine mais reproduit le Singe antiquaire. Ce modèle, scrutant une pièce de monnaie, pourrait symboliser l’observation. Jan Brueghel et Pierre Paul Rubens nous avaient déjà fait le coup avec l’Allégorie de la vue (1617) où figurent deux singes.
Un premier y scrute une marine avec ses lunettes, un second chaparde la longue-vue d’un navigateur : ils sont la « Vue de près » et la « Vue de loin ». Côté Chardin, le Singe peintre peignant le Singe antiquaire pourrait figurer l’artiste reproduisant ce qu’il voit, par le bout de sa lorgnette. À moins que l’antiquaire ne soit une allégorie du spectateur, scrutant les détails de la toile avec la minutie du numismate. Vu ainsi, le Singe peintre de la Motte-Tilly croquerait son regardeur tout en lui disant « Ouistiti ! ».
Pierre Paul Rubens & Jan Brueghel, L’Allégorie de la vue, 1617
Huile sur panneau • 64,7 x 109,5 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
Qu’en est-il du Singe peintre du Louvre ? Il pourrait nous croquer lui aussi, ou même réaliser son autoportrait. Qui sait ? Parmi la jungle fertile des interprétations, les primatophiles le verront comme un dynamiteur du trio « peintre – sujet – peinture ». Le capucin moine (si peu copiste) ne pulvérise-t-il pas le sujet avec son pseudo-canard ?
En enfilant des lorgnettes plus poétiques, on pourrait aussi y voir une mise au point adressée aux artistes, un message dépassant la simple injonction à ne pas copier les œuvres d’un autre. Planté face à un Cupidon sans bras – a fortiori sans arc ni flèches –, son singe pourrait représenter l’artiste si peu touché par l’Amour, ou le sujet observé sans passion ni envie. À défaut de flèche, voici une pique bienveillante adressée par le maître à ses confrères : « Soyez déjà touchés par ce que vous voyez, sinon votre production ne touchera pas grand monde. »
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