LA CHRONIQUE DE LOUVRE-RAVIOLI

Le « Labourage nivernais » : Bonheur est dans le pré ?

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Une chose est sûre, elle fait un effet bœuf ! Passionnée par les animaux, Rosa Bonheur peint de splendides bovins dans une scène de genre pastorale qui semble dépeindre la ruralité sous un jour radieux. Quoique… Peut-être vaudrait-il mieux regarder les bêtes les yeux dans les yeux ? Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) cuisine chaque mois pour Beaux Arts une savoureuse chronique inédite qui décortique un chef-d’œuvre de la peinture.
Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détail)
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Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détail), 1849

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Huile sur toile • 133 x 260 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris

En pleine campagne, une ligne de bœufs traîne ses charrues. La cordée se meut péniblement, entre les vert bruns du sol et l’immense bleu du ciel. La vue panoramique permet de suivre la procession, lente, puissante. Prière de ne jamais s’arrêter. Toute la toile progresse vers la droite. Au loin, la ligne d’horizon – relevée par un coteau boisé – s’abaisse très doucement avant de s’aplanir au milieu du cadre.

Les bœufs font l’inverse, remontent un léger vallon, avant de rejoindre un plateau. La paire de museaux en tête de cordée rassemble toutes les lignes du tableau, pentes si calmes. Le cadrage de trois quarts permet d’attraper la queue de l’attelage du fond et déclenche un effet loupe progressif. Les bandes de labour grossissent peu à peu, les bœufs s’approchent de nous.

Les Bateliers de la Volga d’Ilya Répine (1873) offriront la même cinétique laborieuse. Plus frontale, moins champêtre : ceux-là ne vont pas tirer des socs de charrue plantés en terre, mais une embarcation flemmarde qui se traîne sur l’eau. Ces hommes de trait s’avanceront en masse épuisée, obscure, sous une lumière écrasante.

À gauche, “Labourage nivernais” de Rosa Bonheur, 1849. À droite, “Les Bateliers de la Volga” de Ilia Efimovich Repin, 1872-1873
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À gauche, “Labourage nivernais” de Rosa Bonheur, 1849. À droite, “Les Bateliers de la Volga” de Ilia Efimovich Repin, 1872-1873

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Coll. musée d'Orsay, Paris / Coll. musée national russe, Saint-Pétersbourg

Dans le Labourage nivernais (1849), les hommes aussi sont dans l’ombre, mais pour mieux s’effacer dans les marges. Du laboureur fermant la marche aux bouviers avec leur aiguillon, tous sont masqués par les bœufs. Seul l’ouvrier en chemise blanche est mis en lumière. Mais il tourne le dos au soleil, son visage disparaît sous l’ombre portée d’un large chapeau noir. Toutes les traces humaines se taisent par ici. Il y a bien une ferme au loin, mais ses toits se planquent au fond des bois.

Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détail)
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Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détail), 1849

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Huile sur toile • 133 × 260 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

Cet esprit libre, qui travaille en pantalon, peint toutes les robes : Charolaise, Gasconne, Limousine, Montbéliarde…

Les stars sont les bœufs. Profitant d’une lumière rasante, ils occupent le même espace que la terre. La plupart des robes sont claires, même si une pie rouge et deux froments beiges ponctuent les rangs. En tout, douze têtes, en tandem, réparties sur deux attelages qui tractent leurs lames de fer. C’est lourd. En plus, les laboureurs maintiennent les socs bien enfoncés pour fendre, soulever, retourner cette terre qui se découvre en mottes bien grasses.

Que du Bonheur ?

Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détail)
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Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détail), 1849

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Huile sur toile • 133 × 260 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

Les bêtes s’échinent, leur joug est placé juste sous les cornes. Quelques poignées de paille permettent d’éviter les frottements. Le bouvier sait choyer ses proches collaborateurs. Les têtes sont plus ou moins nonchalantes, plus ou moins résignées. Seul un bœuf se détourne, nous observe. C’est le plus blanc, placé au centre. Son œil effrayé nous prend à partie, l’air de dire : « Sortez-moi de là, je vous en supplie ! »

Rosa Bonheur (1822–1899) peint son Labourage nivernais à 27 ans. Rebelle de caractère, Bordelaise d’origine, elle vit à Paris mais bouge souvent. Son sujet favori : les animaux. Les bœufs sont souvent dans le cadre. Cet esprit libre, qui travaille en pantalon, peint toutes les robes : Charolaise, Gasconne, Limousine, Montbéliarde… En 1846, Bonheur était dans l’Aubrac. Elle y a notamment imaginé Pâturage des bœufs de Salers, qui compte parmi ses six toiles présentées au Salon de 1848.

À gauche, « Portrait du peintre Rosa Bonheur aux côtés d’un bovidé » d’Édouard Dubufe, vers 1857. À droite, « Le Sevrage des veaux » de Rosa Bonheur, 1879
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À gauche, « Portrait du peintre Rosa Bonheur aux côtés d’un bovidé » d’Édouard Dubufe, vers 1857. À droite, « Le Sevrage des veaux » de Rosa Bonheur, 1879

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Coll. musée d’Orsay, Paris / Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York

Tout le clan Bonheur s’y affiche cette année-là : le père Raymond (1 toile) avec ses fils Isidore (1 toile, 1 plâtre) et Auguste (3 toiles). C’est Rosa qui décroche la médaille d’or. Dans la foulée, l’État lui commande une scène de labourage pour glorifier ses paysans. Un ami du papa Bonheur – grand propriétaire et éleveur de charolais – propose à Rosa de venir piocher le sujet sur ses terres du Nivernais.

Bonheur aux abattoirs

« L’œil n’est-il pas le miroir de l’âme pour toutes les créatures ? »

Rosa Bonheur

« Je résolus de peindre un attelage de trois paires de bœufs, et, en me mettant à l’œuvre, j’avais bien aussi l’arrière-pensée de célébrer l’art de tracer les sillons d’où part le pain qui nourrit l’humanité ». L’art du sillon n’est qu’une « arrière-pensée ». Le vrai sujet de Bonheur, c’est l’animal. Toujours. Dans son portrait par Édouard Dubufe (1857), l’artiste pose avec son pinceau tout en recouvrant l’encolure d’un taureau. Ces deux-là sont liés, se comprennent. La peinture de l’une est là pour révéler la sensibilité de l’autre.

Le regard de l’animal le prouve : « L’œil n’est-il pas le miroir de l’âme pour toutes les créatures ? », écrit celle qui suit les bêtes tout au long de leur vie, des vies manipulées pour satisfaire aux rendements paysans. Le Sevrage des veaux (1879) ne dira pas le contraire. Il y a qu’à voir ces petits museaux effrayés, tout juste séparés d’une mère qui va désormais reverser sa production laitière aux Homo sapiens de la IIIe République.

Pour nourrir le réalisme de sa peinture, l’amie des bêtes fréquente les abattoirs. Elle y étudie leurs muscles, leurs articulations, leur anatomie. Ses yeux grands ouverts plongent dans la carne et les tripes, pour mieux saisir ceux qu’elle aime, viscéralement. Un regardeur du XXIe pourrait projeter une Bonheur végétarienne. Il se tromperait. Tous les midis, avec sa coloc Nathalie Micas, elles se font griller des côtelettes devant le poêle de l’atelier.

Place Jacques Marette, entrée des abattoirs de Vaugirard, deux statues de taureaux sur deux immenses socles évidés servant de passage
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Place Jacques Marette, entrée des abattoirs de Vaugirard, deux statues de taureaux sur deux immenses socles évidés servant de passage, XXe siècle

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Carte postale • Coll. musée Carnavalet – Histoire de Paris • CC0 Paris Musées Collection

« Pauvres créatures qui ne reçoivent la vie qu’à raison de cette fin lamentable. »

Dans ses mémoires, ça chahute, ça dissone. Un soir, rentrant de Chevilly vers Paris sur son cheval, elle double un troupeau de bœufs filant à l’abattoir : « Je songeais avec tristesse que toute cette chair (…) allait bientôt tomber sous le couteau du boucher. (…) Pauvres créatures qui ne reçoivent la vie qu’à raison de cette fin lamentable. Quelle terrible nécessité aussi que celle de donner la mort. »

Le sombrage en lumière

Le Labourage nivernais est imaginé à partir de l’hiver 1848, une fois Bonheur installée au château la Cave qui surplombe les vallons de Beaumont-Sardolles. Comme pour n’importe quelle veduta, l’artiste fabrique son monde. Rentrée à l’atelier parisien avec ses dessins, elle réagence les vallons et les bandes de labour pour mieux nous rapprocher du travail des bêtes. Aussi, elle double l’attelage initial. Le cartel complet de l’œuvre nous en dit plus long : « Labour nivernais ou sombrage ».

Cette précision situe la scène sous les lumières d’automne. C’est à partir d’octobre que s’effectue le sombrage, un labour spécifique pour arracher les végétaux, ouvrir la terre et l’aérer pour l’hiver. Sur le cadre, quelques indices confirment la saison : la lumière très blanche, les ombres courtes, les bouviers bien vêtus et les fleurs des champs encore garnies de graines.

Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détails)
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Rosa Bonheur, Labourage nivernais (détails), 1849

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Huile sur toile • 133 x 260 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris

Dans le sillage de ses attelages, Bonheur charrie la pénibilité du travail agricole. « Labourage », « labour », « labeur » – du latin labor : « Peine qu’on se donne pour faire quelque chose ; situation pénible, malheur. » C’est vrai qu’ils en bavent ses ouvriers. Tous s’échinent, à la chaîne, sans jamais rien voir de leur production finale. Avant Les Temps modernes de Chaplin (1936), voici Les Temps agraires (1849) ; avant les boulons vissés serrés, voici les sillons tracés bien droits. Le terrain à labourer est encore vaste. Les allers-retours vont se répéter jusqu’au soir, sous la cadence imposée par le contremaître et son aiguillon qui claque sur les flancs, comme le tic-tac de l’horloge clouée au mur de l’usine. Ne manquera plus que la badgeuse au retour de l’étable.

Gustave Moreau, L’Enlèvement d’Europe
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Gustave Moreau, L’Enlèvement d’Europe, vers 1870–1875

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Aquarelle sur papier • 15,24 × 12,7 cm • Coll. Wadsworth Atheneum, Hartford

La cordée du Labourage nivernais est résignée. Les museaux sont éteints, les paupières sans lueur. Cette place est sans issue, ils l’ont bien compris. Droit devant, c’est le derrière du confrère. Tu parles d’une perspective. Seul le bœuf blanc sort du rang. Son écume marque-t-elle l’effort ou la rage ? Il s’affranchit une seconde, se détourne du bouvier – ce pantin, ce minus. Rosa Bonheur, cet esprit si libre, campe un bœuf asservi.

Chacun interprétera son regard, mais il faut en croire ses yeux. Il pourrait aussi bien nous demander : « Vous trouvez ça normal ? » Les plus symbolistes iront plus loin et s’imagineront le taureau de Minos, archétype incarnant la toute-puissance de la vie sur Terre, ici entravée. « Nevers-Cnossos-Nevers », destination héroïque et remuante. L’ultime travail sera donc pour nous, humains. Il s’agira de répondre à ce regard, en toute conscience : « Pourquoi toujours s’accaparer les forces vives de la nature ? »

Retrouvez dans l’Encyclo : Rosa Bonheur

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