Diego Vélasquez, La Légende d’Arachné (Les Fileuses), vers 1657
Huile sur toile • 167 × 252 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
Dans l’atelier du premier plan, ça turbine sec. Des ouvrières pieds nus y transforment la laine. À droite, accroché au mur, un gros flocon de matière brute attend sa métamorphose.
Étape 1 : la cardeuse, assise au centre, démêle les fibres avec sa planche de bois garnie de pointes. Étape 2 : la laine aérée se retrouve plantée sur la quenouille de l’ouvrière voilée. Expérimentée, la fileuse pince de sa main gauche la fibre de sa tige qui est ensuite absorbée par le rouet mouliné de sa main droite. Elle en sort un premier gros fil appelé écheveau.
Étape 3 : la dévideuse assise, qui nous tourne le dos, dispose l’écheveau sur son dévidoir-touret pour en faire des pelotes tricotables. La fillette à la panière qui lui apporte le gros fil, admire la finesse du travail de cette virtuose dévideuse. Le talent est à l’œuvre et produit une dentelle plus fine qu’une toile d’araignée.
Face à elle, la fileuse plus âgée pourrait être la cheffe d’atelier. Elle s’est retournée vers une autre travailleuse sortie des rideaux et lui transmet un regard entendu et discret. Derrière l’ouvrière au rideau, un stock d’étoffes mouvementées fait penser aux ailes d’un ange. Une échelle posée au mur double l’invitation vers le second plan.
Diego Vélasquez, La Légende d’Arachné (Les Fileuses), détails, vers 1657
Huile sur toile • 167 × 252 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
Au fil des correspondances, un mystérieux dialogue se noue entre les filières technique et artistique.
Là-haut, on devine un théâtre où se joue une pièce lumineuse : travail en cours, là encore. Ce doit être une répétition, une viole est posée devant la scène. Sur les planches, deux actrices se font face. Une soldate casquée étend son bras vers une femme agenouillée, éplorée. La main guerrière laisse un étrange coup de craie sur la tapisserie fixée au mur. Sur ce décor aux bordures fleuries, des angelots tourbillonnent autour de l’actrice affligée. Trois autres femmes assistent à la représentation. L’une d’elles s’est retournée vers nous, comme une énigme charmante.
Un nouveau passage au premier plan permet de mieux lister les rapprochements entre les ouvrières et les théâtreuses. En haut comme en bas, cinq femmes sont réparties en cercle. En haut comme en bas, la femme placée au centre est habillée en rouge, blanc et vert bouteille, la main droite vers le sol. Entre les étages, bien d’autres gestuelles se répètent, bien d’autres couleurs se répondent.
Diego Vélasquez, La Légende d’Arachné (Les Fileuses), détails, vers 1657
Huile sur toile • 167 × 252 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
Mention spéciale pour la quenouille tendue par la vieille ouvrière qui reprend la main brandie par l’actrice casquée. Même les outils-instruments entretiennent des liaisons discrètes entre les plans. Le rouet que la cheffe d’atelier maintient avec les genoux fait écho à la viole de gambe abandonnée ; la virtuose dévideuse – avec sa délicate gestuelle horizontale – pourrait aussi bien saisir un archet. Au fil des correspondances, un mystérieux dialogue se noue entre les filières technique et artistique.
Diego Vélasquez peint Les Fileuses (vers 1657) à 58 ans. Cet artiste hors pair a déjà croqué un pape et conçu la nécropole royale espagnole. En maréchal du palais, il est responsable des décors royaux et dirige, entre autres, la manufacture de tapisseries. Par ailleurs, son CV continue de briller : l’an passé, il a peint Les Ménines ; l’an prochain, il sera fait chevalier de l’ordre de Saint-Jacques.
Ce rang noble, Vélasquez l’a cherché toute sa vie. Il est issu d’un milieu bourgeois – son père était cordonnier portugais, sa mère était issue de la petite noblesse sévillane. C’est la peinture, ce métier manuel, qui lui a permis d’accéder aux hautes sphères. Depuis 30 ans, il est l’ami du roi Philippe IV. Installé au château de l’Alcazar, il s’est offert une riche bibliothèque où figurent les Métamorphoses d’Ovide. Le livre VI de l’ouvrage, qui raconte le mythe d’Arachné, a inspiré Les Fileuses.
À gauche, « Au premier cercle du Purgatoire, Dante et Virgile devant Arachné, l’une des figures représentatives de l’orgueil (Purgatoire, chant 12) », gravure de Félix-Jean Gauchard et Louis Brunier d’après une illustration de Gustave Doré pour « La Divine Comédie » de Dante, 1868. À droite, « Arachnée changée en araignée par Pallas », pl. 55 pour Les Métamorphoses d’Ovide, eau-forte de Melchior Küsel d’après Bauer W., XVIIe siècle
© Bridgeman Images. Coll. & © musée de Gravelines
Face à l’outrage, Arachné tentera de se passer le fil autour du cou. Pallas l’en empêchera avant de l’asperger d’un funeste poison qui la métamorphosera en araignée.
Arachné est une ouvrière réputée pour son art de travailler la laine. Elle est si douée, précise Ovide, qu’on eut dit qu’elle avait été l’élève de Pallas (alias Athéna). Mais la mortelle va s’offenser de cette filiation au point de provoquer la déesse des arts : « Qu’elle se mesure à moi, je me plierai à tout si je perds ! » Athéna, déguisée en vieille femme, lui conseille d’implorer le pardon de la déesse pour son impiété. Arachné s’emporte : « Pauvre idiote, tu arrives épuisée par une longue vieillesse, ton tort est d’avoir vécu trop longtemps. (…) Pourquoi la déesse évite-t-elle ce concours ? »
Athéna apparaît alors en guerrière pour relever le défi. La casquée choisit de tisser des épisodes manifestant la toute-puissance de la divinité ; Arachné choisit des épisodes où les dieux métamorphosés abusent de leur victime, notamment l’enlèvement d’Europe par Zeus transformé en taureau (cf. le livre II d’Ovide). À l’issue du concours, Athéna va déchirer la magnifique tapisserie de sa rivale avant de la frapper au front. Face à l’outrage, Arachné tentera de se passer le fil autour du cou. Pallas l’en empêchera avant de l’asperger d’un funeste poison qui la métamorphosera en araignée.
À gauche, “Pallas et Arachné” de Pierre Paul Rubens. À droite, “Le Rapt d’Europe” de Titien, 1636-1637 /
Huile sur panneau • 26,6 × 38,1 cm / 182,5 x 201,5 cm • Coll. Virginia Museum of Fine Arts, Richmond / Coll. musée du Prado, Madrid • CC BY NC VMFA. Photo Wikimedia
Ce mythe d’Arachné a fait l’objet de moult illustrations. Dans le lot, la version peinte par Rubens (1636) propose une version dramatique, avec un gros plan sur Athéna furibonde, tout près de frapper la crâneuse-fileuse. Derrière elles, Rubens a placé un métier à tisser, des ouvrières terrorisées et la tapisserie de l’impie présentant Europe enlevée par Zeus-taureau.
Rubens d’après Titien, Le Rapt d’Europe, 1628
huile sur toile
Pour ce décor essentiel, l’artiste flamand représente Le Rapt d’Europe peint par Titien en 1562 – une œuvre dans l’œuvre, une citation de l’aîné. La toile – qui est un cadeau de Titien à Philippe II – est d’ailleurs accrochée à Madrid, dans les collections royales. Rubens la connaît bien. Il l’a déjà copiée en 1628, à l’occasion d’un voyage diplomatique à la cour espagnole. Vélasquez la connaît également, et l’intègre à son tour dans Les Fileuses – à sa manière.
Au premier plan, à droite, c’est Arachné, penchée sur son dévidoir qui montre tant d’habileté et de grâce à former de rondes pelotes de laine. La technicienne hors pair semble encore très calme. Cela dit, la fine texture de sa dentelle dévidée annonce la toile d’une araignée. Sur la gauche, Pallas-Athéna déguisée en vieille ouvrière se retourne vers cette consœur sortie du rideau.
Leur conversation silencieuse pourrait diffuser l’enseignement transmis à Arachné : « Tout ce qu’apporte le grand âge – n’est pas à éviter ; l’expérience vient sur le tard, avec les années. Cherche pour ta part à devenir la tisseuse de laine la plus renommée parmi les mortelles ; réfléchis, cède à la déesse, et implore d’une voix suppliante son pardon pour tes paroles : si tu l’implores, elle pardonnera. » Le second plan du tableau renvoie directement à la fin de l’histoire. Casquée, armurée, Athéna déchire le travail d’Arachné : Le Rapt d’Europe emprunté à Titien. Arachné quant à elle semble implorer le pardon.
Diego Vélasquez, La Légende d’Arachné (Les Fileuses) détails, vers 1657
Huile sur toile • 167 × 252 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
Pas encore araignée, Arachnée est campée devant son œuvre, fondue dans le décor, prise au piège de sa toile éclatante. Vélasquez l’agenouille en lieu et place d’Europe enlevée par le taureau blanc.
Outre Les Métamorphoses d’Ovide, Les Fileuses font défiler bien d’autres transformations. Dans les rouets, la laine tourbillonne, devient pelote avant de devenir tapisserie. C’est aussi un fil brut – non aéré – qui devient sous nos yeux une histoire tragique. Entre les plans-chapitres, le lecteur-regardeur voit les protagonistes progresser, s’effondrer. Le récit initié par l’Athéna ouvrière munie de sa quenouille-pinceau, se dénoue avec l’Athéna guerrière assurant le déchirant cut de fin. Entre les deux, le dramaturge Vélasquez fait ses choix.
Son Arachné n’est pas la crâneuse impatiente et grossière mais une technicienne passionnée et gracieuse, plongée dans son opus ; son Athéna n’est pas une jalouse acariâtre, sinon une enseignante bienveillante et patiente. Retournée vers l’ouvrière aux allures d’ange, elle semble lui chuchoter : « Il faut que jeunesse se passe ». Grâce à l’échelle, Velasquez fait l’impasse sur la compétition pour nous partager directement sa propre version de la sanction.
Diego Vélasquez, La Légende d’Arachné (Les Fileuses), détail, vers 1657
Huile sur toile • 167 × 252 cm • Coll. musée du Prado, Madrid
Là-haut, la gardienne des arts – née de la cervelle de Zeus – punit la crâneuse qui prétend ne devoir son talent qu’à elle-même. Sacrilège ! Un talent est un don du ciel, il faut être reconnaissant. Pas encore araignée, Arachnée est campée devant son œuvre, fondue dans le décor, prise au piège de sa toile éclatante. Vélasquez l’agenouille en lieu et place d’Europe enlevée par le taureau blanc.
La superposition pourrait constituer une sacrée porte de sortie pour l’Arachné version 1657. La lecture symbolique du rapt signifie une extraction du monde terrestre. Europe, chevauchant le taureau, quitte sa jouissance personnelle pour entrer dans une jubilation universelle. C’est là aussi le sens du mythe d’Arachné qui invite tous les brillants talents à quitter leur posture hyper technique pour envisager une production poétique ; à grimper l’échelle, à franchir un niveau de conscience lumineux pour délaisser leur profit personnel et offrir leur talent au monde – sans limite. Comme ce tableau, qui se retourne vers nous indéfiniment, comme une charmante énigme.
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