UNE ŒUVRE, UNE ENQUÊTE

« Écho et Narcisse » de Poussin : sur les mêmes langueurs d’ondes ?

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En 1629, Nicolas Poussin peint Écho et Narcisse, deux figures mythiques des Métamorphoses d’Ovide. Étendu sur un rocher, un Narcisse renversant semble à l’article de la mort. À ses côtés, la nymphe Écho se fond dans la forêt, l’air effarouché, toisée par un chérubin moqueur à sa droite. Prenez garde avant de contempler votre reflet ! Avec son regard libre et curieux, Louvre-Ravioli aka François Bénard décape chaque mois pour Beaux Arts un chef-d’œuvre de la peinture.
Nicolas Poussin, Écho et Narcisse
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Nicolas Poussin, Écho et Narcisse, v. 1629

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Huile sur toile • 74 x 100 cm • © Luisa Ricciarini / Bridgeman Images

Voici le beau dormant au bois. Dans un décor d’Arcadie bien malheureuse, garni de feuillages desséchés et de rochers rougis, un adolescent s’étale sur une dalle de pierre au bord de l’eau – méandre de premier plan, source déprimante. L’éphèbe torse nu est plaqué au sol. Plane-t-il encore à la surface des ondes ou a-t-il plongé dans ses pensées ? L’engourdi ne porte plus sa tête, trop lourde. À la fois raide comme une statue et stone comme une groupie du Jefferson Airplane. « L’opium allonge l’illimité », nous dit Baudelaire. Notre Antinoüs à l’iris fuyant ne dira pas le contraire.

Entre les herbes, ses yeux s’évaporent. Quelques fleurs s’échappent de ses cheveux ; couronne peu glorieuse, plus proche de volutes opiacées que des lauriers d’Apollon. Sa bouche entrouverte échappe une respiration au ralenti. Il se relâche, il se détache. Hors compétition, tout confondu.

À gauche : « Écho et Narcisse » (détail) de Nicolas Poussin (v. 1629) ; à droite : « Antinoüs du Belvédère » dans la cour de l’Octogone au musée Pio-Clementino, Vatican
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À gauche : « Écho et Narcisse » (détail) de Nicolas Poussin (v. 1629) ; à droite : « Antinoüs du Belvédère » dans la cour de l’Octogone au musée Pio-Clementino, Vatican

L’évanescent ignore ce qui l’entoure. Il tourne le dos à tout le tableau, notamment à cette nymphe qui le surplombe. Si l’évanoui est drapé de rouge et de blanc, elle, est vaguement recouverte d’un fin tissu blanc. À moitié nue, la solitaire se dérobe au second plan. Encadrée par deux arbres, elle constitue un sujet à part entière dans ce coin de forêt. Autour d’elle, les feuilles sont rares, obscures. Tout est pierre. La spectatrice dédaignée s’est avachie sur une mini-falaise. Accoudée sur le roc, nonchaloir, elle assiste de loin à l’évanouissement, comme un docteur Gachet noyé dans son blues. Son déhanché reprend la ligne de la pierre, son teint minéral la fond dans le décor. Même ses pieds disparaissent dans la pénombre des rochers. Elle s’efface, littéralement.

Sur la droite du cadre, un Amour flamboyant complète le trio mélo. Le petit Cadum fait plus vieux que son âge, la faute à cette mini-bedaine et sa bouille de tonton farceur. Il nous regarde, appuyé sur un tas d’étoffes pourpres, sans doute le vestiaire de l’allongé. Une lance de chasseur est posée là. L’angelot qui agrippe une torche a délaissé son arc et ses flèches. Pour le coup de foudre faudra repasser, d’autant que son feu tient plutôt du flambeau funèbre.

Nicolas Poussin, Écho et Narcisse (détails)
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Nicolas Poussin, Écho et Narcisse (détails), v. 1629

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Huile sur toile • 74 × 100 cm • © Luisa Ricciarini / Bridgeman Images

Paradoxalement, de ce côté-ci de la forêt, les branches sont lumineuses, les feuilles nombreuses, la perspective dégagée. Le brasier de l’Amour paraît se prolonger dans les ramures. Juste derrière l’épais tronc noir qui divise le fond du tableau, un éclat illumine la ligne d’horizon. Est-ce une aube ou un crépuscule ? Le petit Amour semble nous y emmener. Pour y voir plus clair, prière de suivre les feux de ce guide.

Poussin et Narcisse

Poussin peint Écho et Narcisse en 1629. Il a 35 ans, vit à Rome. Les récits mythologiques inspirent ses toiles, qui sont à décrypter comme des énigmes. Les Métamorphoses d’Ovide, à elles seules, constituent un puits sans fond : Orphée et Eurydice (1648), Pyrame et Thisbé (1651), Apollon et Daphné (1661), Écho et Narcisse. Cette figure de Narcisse se promène sur différents cadres. Parfois, le miroitant personnage s’invite en discret figurant. Ainsi, dans L’Empire de Flore (1631), il intègre la file des métamorphosés ayant souffert d’amour. Dans Le Triomphe de Flore (vers 1627), caché derrière le char, il offre ses fleurs à la reine du bal. Mais parfois, il tient le rôle principal. Non seulement dans Écho et Narcisse, mais aussi dans Narcisse et Cupidon (vers 1627), où il campe en géant, à côté d’un mini-Cupidon qui le vise de son arc. Il faut croire qu’avec la même histoire, Poussin cible des interprétations différentes. Il fera le même coup (double) avec les Bergers d’Arcadie (1628 / 1638).

Nicolas Poussin, À gauche : « L’Empire de Flore » (détail), 1631 ; à droite : « Le Triomphe de Flore » (détail), v. 1627
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Nicolas Poussin, À gauche : « L’Empire de Flore » (détail), 1631 ; à droite : « Le Triomphe de Flore » (détail), v. 1627

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Huile sur toile

« Pas d’étreintes, je mourrai avant que tu n’uses de moi à ton gré. »

C’est au livre 3 des Métamorphoses qu’Ovide raconte les aventures de Narcisse. Dès la naissance, sa mère Liriope demande à Tirésias s’il atteindra un âge avancé. Réponse du devin : « Il l’atteindra s’il ne se connaît pas. » Limpide, n’est-ce pas ? Quinze ans plus tard, Narcisse qui est « d’une beauté tendre et d’une dureté orgueilleuse », aimante hommes et femmes – notamment la nymphe Écho, déjà condamnée à ne prononcer que des sons répétés.

Un beau jour, voyant Narcisse égaré en pleine forêt, elle l’entend « N’y a-t-il pas quelqu’un ici ? », et lui répond « Si quelqu’un ». D’écho en écho, ces deux-là se rapprochent avant que Narcisse ne la rejette : « Pas d’étreintes, je mourrai avant que tu n’uses de moi à ton gré ». Effondrée, la nymphe dépérit. Ses os devenus pierre, il ne lui restera que la voix. Plus tard, un autre prétendant souffrira du rejet de Narcisse. C’est Ameinias. Plus rancunier que la « résonnante », il en appellera à la vengeance divine : « Puisse-t-il tomber amoureux et ne pas posséder l’être aimé ! »

Nicolas Poussin, Narcisse et Cupidon
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Nicolas Poussin, Narcisse et Cupidon, v. 1627

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Huile sur toile • 53 × 51,9 cm • Collection particulière

Ainsi soit-il. Au milieu d’une clairière sauvage, le refouleur multirécidiviste se penche sur une source pour se désaltérer mais y découvre « une autre soif ». Face au miroir d’eau, il est saisi par la beauté de son vis-à-vis. En plus, une connivence rare les relie : « Je tends les bras, tu tends les tiens – à mes sourires, tu souris en retour ; j’ai vu tes larmes quand je pleurais. » Mais lorsqu’il plonge ses bras dans l’onde, il ne peut saisir l’être aimé. Il retente, rien n’y fait. La tête effondrée dans les herbes, Narcisse reste cloué au sol « telle une statue en marbre de Paros ». Lorsqu’il se reconnaît (enfin) à la surface de l’eau, c’est un coup fatal. Il se cogne la poitrine, ses larmes dissolvent son image. L’allumeur dédaigneux devient alors « la proie d’un feu caché » et s’éteint peu à peu. Plus tard, descendu dans l’Hadès, il cherchera encore ses traits dans les eaux du Styx. Aux derniers vers du mythe, les Naïades éplorées – parties préparer le bûcher – reviendront vers son corps, finalement métamorphosé en fleurs de narcisse.

Un sacré retour de flammes

Comme à son habitude, Poussin s’arrange avec le texte mais nous offre largement de quoi plonger.

Avec le mythe d’Ovide à l’esprit, certains questionneront sa figuration par Poussin. La floraison de Narcisse étant entamée, Écho devrait déjà être dissoute dans la roche. En revanche, où sont les Naïades ? Parties chercher du bois ? Et où sommes-nous vraiment ? Dans la clairière argentée, près de la source miroir ? À ce stade de métamorphose, Narcisse devrait être aux abords du Styx… Bref. Comme à son habitude, Poussin s’arrange avec le texte mais nous offre largement de quoi plonger. Dans les yeux stone de son Narcisse d’abord, où chacun lira la narcose (du grec narké qui a donné « narcotique »). Son endormi – figé comme un marbre de Paros – tourne le dos à Écho, à sa lance, à l’amour. À ce stade du mythe, Narcisse a déjà quitté le bruit du monde, l’influence du groupe et les amours possessifs. Le tableau présente ici son ultime épreuve : l’abandon de sa propre image.

Quel rôle joue l’Amour dans cette histoire ? Aux premiers vers d’Ovide, ce sont les feux d’Écho qui sont décrits : « Plus elle le suit, plus elle brûle en approchant la flamme. » Poussin nous présenterait cet Amour-là ? C’est possible. Son Écho n’est pas complètement minéralisée. L’angelot pourrait aussi porter la flamme autodestructrice de Narcisse qui « languit, consumé par le feu secret qu’il nourrit dans son âme. » Mais il y a une autre option, celle de la fin du poème. Avant la descente dans l’Hadès, après les larmes et les coups sur sa poitrine, Narcisse « se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché. » Le Cadum planqué derrière Narcisse serait-il celui-là ? En leader de la cérémonie funéraire, il pourrait déclarer ouverte la cérémonie métamorphique : « Narcisse est mort, vive narcisse. » Cette fleur qui pousse sur les tombes au printemps, symbolise notre nature renaissante. La flamme de l’angelot qui danse avec les feuillages réciterait-elle la même poésie ?

Nicolas Poussin, Écho et Narcisse (détail)
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Nicolas Poussin, Écho et Narcisse (détail), v. 1629

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Huile sur toire • 74 × 100 cm • © Luisa Ricciarini / Bridgeman Images

Poussin peint l’instant décisif où feu Narcisse détache ses yeux du miroir d’eau. Ultime étape de l’initiation vers la connaissance de soi. Tirésias avait dit à sa mère : « Il vivra tant qu’il ne se connaît pas ». Bah voilà, patatras ! Après s’être re-connu à la surface, le fiston se frappe la poitrine. Il se tue et descend dans l’Hadès. Symboliquement, il descend en lui-même, loin des représentations.

L’ado si fier dissout son ego, abandonne ses attachements. C’est douloureux mais en touchant le fond, il se re-cueille, re-trouve sa singularité. Les fleurs de narcisse symbolisent ces retrouvailles avec notre vraie nature. Cette mort va libérer l’Amour universel. Au contact de ce qui nous anime au fond, notre regard sur nous-mêmes s’oublie, celui des autres se dissout aussi. Une fois les miroirs traversés, les œuvres trouvent un écho dans le monde, cette grande source où tout se mêle. C’est beau non ? Certains trouveront la poésie trop perchée. D’autres voudront plonger.

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Les Métamorphoses

Par Ovide

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L'Éveil de Narcisse

Par Luc Bigé

Retrouvez dans l’Encyclo : Nicolas Poussin

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