LA FOLLE HISTOIRE

L’incroyable canular des fausses têtes de Modigliani repêchées à Livourne

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En 1984, la ville de Livourne entreprend la fouille spectaculaire d’un canal dans lequel l’artiste Amedeo Modigliani aurait, selon une légende locale, jeté des têtes sculptées. Miracle ! Trois têtes sont effectivement repêchées. Mais ces œuvres, encensées par le milieu de l’art et authentifiées par des experts, ont en réalité été fabriquées par de jeunes farceurs… Retour sur l’un des plus grands canulars de l’histoire de l’art, qui a donné lieu à un savoureux film documentaire à retrouver en VOD sur le site d’Arte.
Les authentique fausses têtes de Modigliani
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Les authentique fausses têtes de Modigliani, 1984

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tiré du documentaire de Giovanni Donfrancesco, 2011 • © Les Films du Poisson

En 1984, alors que l’Italie fête le centenaire de la naissance d’Amedeo Modigliani (1884–1920), une affaire hors du commun s’apprête à ébranler la paisible ville portuaire de Livourne, cité natale de l’artiste toscan… Pour marquer l’anniversaire, la mairie communiste a décidé de lui consacrer une exposition au Museo Progressivo di Arte Moderna de Villa Maria, intitulée « L’autre Modigliani, les années de la sculpture ». Mais le manque de moyens la rend pauvre en œuvres originales : seules 4 des 26 statues connues de « Modi » sont présentes dans le parcours.

Espérant l’étoffer, et la transformer du même coup en événement historique, la directrice du musée, Vera Durbè, mise sur une vieille histoire qui circule dans la ville. Depuis des décennies, on y raconte qu’un soir, de retour de Paris, lors de l’un de ses séjours dans sa ville natale, en 1909 ou 1913 selon les versions, Modigliani aurait montré des têtes sculptées à ses amis artistes livournais du café Bardi. Peu sensibles à cet avant-gardisme parisien influencé par Constantin Brancusi, ces derniers se seraient moqués de ces œuvres et lui auraient suggéré, par boutade, de les jeter dans le Fosso Reale, l’un des canaux de la ville… Ce que l’artiste, vexé, aurait fait !

Une grande opération pour retrouver au fond de l’eau les têtes de Modigliani

Si les Livournais adorent la raconter, les chercheurs pensent que cette histoire est probablement une légende : Jeanne Modigliani elle-même, lors de ses recherches sur son père, n’a d’ailleurs rien trouvé pour l’attester. Mais Vera Durbè y croit dur comme fer. Faisant fi des moqueries, elle obtient de la mairie, appuyée par son frère Dario Durbè, surintendant de la prestigieuse galerie nationale d’Art moderne de Rome, une vaste opération de dragage destinée à retrouver les fameuses sculptures.

Un pot de peinture, un vélo, une mobylette… : tout ce qui y est repêché est joyeusement attribué à l’artiste.

Pour fouiller le fameux canal, d’une profondeur d’environ 2,50 mètres, et dont le fond pavé est recouvert de vase, l’ingénieur en charge des recherches décide d’utiliser une grande pelleteuse customisée pour l’occasion. À l’été 1984, l’énorme machine se met consciencieusement en marche, entourée d’une foule de curieux…

Travaux de récupération dans le canal où deux statues qui auraient pu être sculptées par Modigliani ont été retrouvées à Livourne
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Travaux de récupération dans le canal où deux statues qui auraient pu être sculptées par Modigliani ont été retrouvées à Livourne, 25 juillet 1984

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© Gianni Giansanti / Gamma-Rapho

Mi-fascinés, mi-amusés, les badauds observent les ouvriers à l’œuvre. Un vieux chariot en bois est repêché : ce ne peut être que celui avec lequel « Modi » a amené ses lourdes sculptures jusqu’au canal ! Un pot de peinture, un vélo, une mobylette… : tout ce qui y est repêché est joyeusement attribué à l’artiste. Des journalistes du monde entier, des jeunes gens et des retraités s’installent au bord du canal pour suivre l’intégralité des recherches, apostrophent les ouvriers, commentent les divers objets repêchés, dont des cuvettes de WC, des disques 33 tours et plusieurs revolvers… Mais nulle trace des sculptures.

Une sculpture réalisée dans le style de l’artiste italien

Les recherches s’enlisent. Cette attente fébrile donne des idées à un étudiant, Michele Ghelarducci. « Tous ces gens qui se moquent… Comment est-ce qu’ils réagiraient si une sculpture sortait vraiment de l’eau ? Ils arrêteraient peut-être de rire et crieraient au miracle ! », se dit-il. Le jeune homme décide alors, avec deux de ses camarades, Pietro Luridiana et Pierfrancesco Ferrucci, d’exaucer les attentes de la foule.

Reste à mettre en œuvre leur canular. Dépourvus de formation artistique, les trois jeunes gens feuillettent un catalogue d’œuvres de l’artiste pour identifier les caractéristiques principales de ses têtes féminines : visage ovale et allongé, long nez, petite bouche. Ils dégotent une grosse pierre dans un bâtiment en ruines de la région, sur laquelle Michele trace à la craie les grandes lignes d’un visage dans le style de l’artiste. Puis, les trois amis le sculptent ensemble en deux jours avec un tournevis, des burins et une perceuse électrique, avant d’en gommer les aspérités avec une brosse métallique pour donner l’impression que la pierre est restée longtemps dans l’eau.

Michele Ghelarducci, Pietro Luridiana et Pierfrancesco Ferrucci posant avec leur fausse tête de Modigliani
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Michele Ghelarducci, Pietro Luridiana et Pierfrancesco Ferrucci posant avec leur fausse tête de Modigliani, 1984

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tiré du documentaire de Giovanni Donfrancesco, 2011 • © Les Films du Poisson

Le soir venu, les trois complices amènent la sculpture en voiture près du canal, prennent la pose à ses côtés pour quelques photos souvenirs, puis la jettent au fond de l’eau, juste devant la fameuse pelleteuse, à l’arrêt pour la nuit. Le lendemain matin, le 24 juillet, un grand vacarme retentit dans la ville. « Ils ont trouvé la sculpture de Modigliani ! ». Les Livournais, surexcités, crient, dansent, versent des larmes. Les trois amis jubilent, avant de s’apercevoir avec stupeur que la tête repêchée n’est pas la leur… La légende était-elle donc vraie ?

Un véritable engouement déclenché par la découverte

« Ces œuvres […] sont fondamentales pour Modigliani et la sculpture moderne. »

Carlo Ludovico Ragghianti

Peu de temps après, c’est leur fausse tête qui émerge de la vase. La foule explose à nouveau de joie. Aux informations, les journalistes annoncent qu’une deuxième tête a été retrouvée, et qu’elle est encore plus belle que la première. Qui d’autre que Modigliani aurait pu sculpter ce nez effilé ? « Il n’y aucun doute. Il suffit de regarder », triomphe Vera Durbè au micro d’un journaliste. Jeanne Modigliani, fille de l’artiste, se dit « secouée ». « Je n’arrive toujours pas à réaliser », écrit-elle, dubitative, dans une lettre le 26 juillet, et annonce son intention de se rendre à Livourne… Avant de mourir le lendemain dans son appartement parisien d’une hémorragie cérébrale – consécutive, selon les conclusions de la police, à une chute accidentelle dans les escaliers.

À gauche, l’une des deux statues qui auraient pu être sculptées par Modigliani et qui ont été retrouvées dans un canal de Livourne. À droite, la tête sculptée par les trois étudiants
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À gauche, l’une des deux statues qui auraient pu être sculptées par Modigliani et qui ont été retrouvées dans un canal de Livourne. À droite, la tête sculptée par les trois étudiants, 5 juillet 1984

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© Gianni Giansanti / Gamma-Rapho

Des commentaires élogieux d’experts affluent dans la presse. « Dans ces deux pierres brutes, il y a l’annonce, la présence… », affirme l’historien de l’art Cesare Brandi, professeur à l’Université de Rome. « Ce sont des pierres qui ont acquis une âme », poétise son homologue Enzo Carli, qui enseigne à l’Université de Sienne. « Elle est endormie… Elle est magnifique, très émouvante : il y a comme un sentiment de résurrection », ajoute Jean Leymarie, alors directeur de l’Académie de France à Rome-Villa Médicis. « Ces œuvres […] sont fondamentales pour Modigliani et la sculpture moderne », surenchérit le critique d’art Carlo Ludovico Ragghianti, professeur à l’Université de Pise.

Consulté, le professeur Rino Giannini, de l’Académie des beaux-arts de Carrare, conclut que les têtes retrouvées correspondent au style de Modigliani. Quant aux traces vertes laissées par de l’herbe à l’arrière du bloc de pierre, elles sont interprétées comme étant une algue appelée diatomée bleue – une preuve, selon les analystes, que la sculpture est restée dans l’eau pendant « des dizaines d’années ». Une cassure sous l’œil, causée par la maladresse de l’un des étudiants, est quant à elle prise pour une larme roulant sur la joue du visage féminin…

« Les Authentiques fausses têtes de Modigliani » tiré du documentaire de Giovanni Donfrancesco
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« Les Authentiques fausses têtes de Modigliani » tiré du documentaire de Giovanni Donfrancesco, 2011

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© Les Films du Poisson

L’embarras des trois étudiants, qui pensaient être démasqués rapidement, s’intensifie. C’est alors qu’une troisième tête est repêchée. Réduite à quelques traits gravés, l’œuvre en granite est assez grossière. Mais la foule exulte face à cette pêche miraculeuse. La favorite de tous, la plus convaincante, restant celle des étudiants. Les trois sculptures se voient imprimées dans le catalogue de l’exposition le 2 septembre, et présentées en grande pompe le jour de la clôture de l’événement.

Le pot au roses révélé dans les médias

Les comparses réalisent une nouvelle sculpture en quatre heures avec le sourire. Le public et les protagonistes de l’affaire se sentent floués.

La plaisanterie n’ayant que trop duré, les trois jeunes hommes s’y rendent et y révèlent la vérité à l’hebdomadaire Panorama. Leur aveu fait les gros titres dans les journaux, qui publient leur photo souvenir en guise de preuve. Mais personne ne les croit. Le public et les experts pensent qu’il s’agit d’un photomontage. Comment ces simples étudiants auraient-ils pu arriver à un si beau résultat ? « S’ils en sont vraiment les auteurs, qu’ils le prouvent ! La photographie ne suffit pas », balaie, moqueuse, la directrice du musée, Vera Durbè. Pas question que cette si belle découverte tombe à l’eau ! Les experts s’insurgent, affirmant que ces jeunes gens essaient simplement de les ridiculiser. La municipalité parle d’un coup politique, destiné à déstabiliser le pouvoir en place.

La Rai, célèbre chaîne de télévision italienne, propose alors aux trois amis de venir prouver leurs dires en réalisant en direct une nouvelle sculpture sur un plateau télévisé. Sous l’œil de nombreuses caméras venues du monde entier, les comparses relèvent le défi en quatre heures avec le sourire. Le public et les protagonistes de l’affaire se sentent d’abord floués. Puis on commence à s’en amuser. Le trio est vite invité dans des talk-shows pour raconter son canular devant une assemblée qui rit de bon cœur.

La directrice des opérations de récupération, Vera Durbe, pose avec les deux statues qui auraient pu être sculptées par Modigliani et qui ont été retrouvées dans un canal de Livourne
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La directrice des opérations de récupération, Vera Durbe, pose avec les deux statues qui auraient pu être sculptées par Modigliani et qui ont été retrouvées dans un canal de Livourne, 25 juillet 1984

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© Gianni Giansanti / Gamma-Rapho

Mais il reste un mystère : qui a donc sculpté les deux autres têtes repêchées ? Pendant toute l’aventure, les étudiants ont cru que ces dernières, bien que laides à leurs yeux, étaient authentiques. Jusqu’à ce qu’un jeune artiste local d’une trentaine d’années, le peintre et docker livournais Angelo Froglia (1955–1997), clame en être l’auteur et fournisse une preuve irréfutable : une vidéo de lui en train de les sculpter, puis de les vieillir avec de l’acide chlorhydrique. « Je voulais vérifier personnellement à travers l’art comment les médias et leurs moyens de persuasion pouvaient influencer les gens, modifier l’Histoire et la réalité », explique aux journalistes, avec grand sérieux, ce faussaire militant.

Arroseurs arrosés, les trois étudiants rient de s’être eux aussi fait avoir, et de cette invraisemblable coïncidence. Devenue la mascotte de la marque d’outils Black & Decker (celle de la perceuse qu’ils disent avoir utilisée), leur œuvre repêchée finit dans un entrepôt avec les deux autres têtes, tandis que leur réplique sculptée à la télévision est achetée 10 000 dollars par un important collectionneur new-yorkais.

La farce aura néanmoins fait quelques victimes. Dario Durbè, surintendant de la galerie d’Art moderne de Rome, est muté, mais gagne en appel et reprend sa place. Deux personnes perdent cependant définitivement leurs postes : le délégué à la culture de la commune, et Vera Durbè. Discréditée, cette dernière affirmera cependant jusqu’à sa mort croire fermement en l’authenticité des œuvres retrouvées. Histoire, peut-être, de garder la tête haute !

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Les Authentiques Fausses Têtes de Modigliani

Par Giovanni Donfrancesco

Retrouvez dans l’Encyclo : Amedeo Modigliani

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