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Jean-François Millet, Des glaneuses, 1857
Huile sur toile • 83 x 111 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris / © Photo Josse / Leemage
Trois glaneuses courbées vers la terre. Elles ramassent un à un des grains de blé oubliés qui finissent par faire gonfler les sacoches. Parfois même, les silhouettes croisent des épis complets. De sobres jackpots rassemblés en gerbes sur le côté – quasi hors-champ. Les différentes postures décomposent les tâches : on se baisse, on ramasse, on se relève… Un mouvement perpétuel révélé grâce à une composition remarquable. On repense aux aveugles de Bruegel (La Parabole des aveugles, 1568) qui vont inexorablement choir au fond d’un trou… C’est tout le contraire de ces silhouettes laborieuses que Millet peint en 1857, bien ancrées au sol grâce à leurs lourds sabots.
Pieter Bruegel l’Ancien, La Parabole des aveugles, 1568
Tempera sur toile • 86 × 154 cm • Courtesy du Ministère des Biens et Activités Culturels et du Tourisme, Italie / © 2017 Scala, Florence
Ce sont des glaneuses, trois anonymes qui n’ont pas les yeux crevés mais des visages brûlés. Leur demi-face bien rouge s’expose en plein soleil. Une lumière rasante au premier plan qui crée un jeu d’ombre, vient porter les silhouettes et aviver les tissus. Sacoches, manches et fichus détonnent doucement parmi les ors pâles de la campagne. Au loin, Millet a fait tourner le soleil d’août. Sa lumière zénithale vient blanchir l’horizon ; il est presque midi sur les meules et les toits de la ferme. Cette lointaine surexposition tient à très bonne distance deux plans qui s’ignorent.
Jean François Millet, Des Glaneuses [détail], 1857
Huile sur toile • 83 × 111 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris / © Photo Josse / Leemage
Car tout là-bas, c’est la moisson. La vraie, l’officielle. Celle qui garantit un salaire aux ouvriers agricoles qui font tournoyer des gerbes volumineuses. On devine les épis récoltés à pleine paume ; là-bas aussi les échines sont courbées. Une charrette déborde, il y a pléthore. De gigantesques meules plastronnent sur l’horizon, alors qu’un personnage se tient à cheval. Sans doute s’agit-il du surveillant de l’exploitation : un corps de ferme est planté juste derrière lui. Ce chevalier blanc manœuvre les troupes, compte les gerbes, surveille les cadences. Reste à savoir si son bilan comptable passera en « pertes et profits » ces petites graines oubliées au premier plan.
Le glanage existe depuis l’Antiquité. La Bible le mentionne d’ailleurs à plusieurs reprises, en présentant la bonne marche à suivre aux propriétaires terriens. Ainsi, dans le Lévitique, ces derniers peuvent lire : « Tu ne glaneras pas ta moisson. Tu ne grappilleras pas ta vigne. Tu les abandonneras au pauvre et à l’étranger. » Le Deutéronome leur présente une consigne du même ordre : « Lorsque tu feras la moisson dans ton champ, si tu oublies une gerbe, ne reviens pas la chercher. Elle sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. » Plus tard, le droit français et ses rois très chrétiens vont s’inspirer de ces règles. Un édit royal de 1554 copie les textes sacrés sans trop se fouler : « Le droit de glaner est autorisé aux pauvres, aux malheureux, aux gens défavorisés, aux personnes âgées, aux estropiés, aux petits enfants. Sur le terrain d’autrui, après la récolte. »
Franz Xaver Winterhalter, L’Impératrice Eugénie entourée de ses dames d’honneur, 1855
Huile sur toile • 295 × 420 cm • Coll. Musée du Château de Compiègne, Compiègne / © Photo Josse / Leemage
Jean-François Millet – fervent pratiquant – est également issu d’un milieu paysan. Depuis son Cotentin natal, il a longuement observé les paysannes avant de représenter ce labeur vertueux. Il n’est pas le seul à peindre le monde rural : Courbet, Monet, Pissarro ou Van Gogh vont planter le chevalet entre les sillons. Meules, glaneuses, laboureurs, moissonneurs occupent désormais le centre des toiles. Mais si les figures paysannes s’étirent sur des formats de plus en plus importants, les sujets nobles tiennent encore le haut du pavé. L’Impératrice Eugénie entourée de ses dames (1855) peut encore profiter tranquillement du château de Compiègne. Les glaneuses de Millet ne vont pas l’éclipser, pas dans l’immédiat en tout cas.
À l’époque, les critiques de tous bords interprètent la toile selon leur point de vue. Les journaux de gauche y voient le peuple rural appauvri, soigneusement écarté par la classe des propriétaires du Second Empire. La presse de droite, quant à elle, s’imagine face à une terrifiante menace miséreuse. Ainsi, les lumières de Millet nous présenteraient les interprètes de la pauvreté universelle, annonciatrices d’une révolution imminente. Étrange vision. Il faut croire que la peur a toujours bien fait vendre… Les gros titres d’aujourd’hui n’offriront pas de démentis.
Nicolas Poussin, Les Israélites recueillant la manne dans le désert, 1637 – 1639
Huile sur toile • 149 × 200 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris / Photo Josse / Leemage
Mais en réalité, ces critiques des Glaneuses sont à la ramasse. Millet est apolitique. S’il travaille sa mise en scène, ce n’est pas pour offrir une réplique grandiloquente à des actrices montées sur scène, bien au contraire. Ses paysannes travaillent en silence, sans jamais réclamer l’aide de quiconque. Quel comble pour une glaneuse que d’implorer le ciel ! Certes, les lumières de Millet lui permettent de mettre en avant ses trois laborieuses, mais il s’agit surtout d’idéaliser le travail, de magnifier ces femmes qui travaillent sans complainte.
Cette lumière rasante permet aussi de jouer sur les contrastes pour faire ressortir les courts épis de blé. Ces pointes dorées ressemblent à une véritable manne éclairée par le ciel. Fervent admirateur de Poussin, Millet avait-il en tête Les Israélites recueillant la manne dans le désert (1637–1639) ? Le maître classique y reprend un sujet de l’Exode, lorsque Dieu envoya la manne aux Israélites pour les sauver de la famine. Sur la toile, certains s’échinent, d’autres s’écharpent. Étonnamment, les Glaneuses de Millet semblent faire un clin d’œil à l’un des groupes d’Israélites. Au cœur du tumulte et de l’agitation de la toile, ceux-là ramassent la manne sans aucune violence ni envie.
J.F. Millet, rétrospective
Du 13 octobre 2017 au 22 janvier 2018
Palais des Beaux-Arts de Lille • 18 bis, rue de Valmy • 59000 Lille
www.pba-lille.fr
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