Article réservé aux abonnés
Paul Cézanne, Les Joueurs de carte, 1894-1895
Huile sur toile • 47,5 x 57 cm • Coll. Musee d' Orsay, Paris • © SUPERSTOCK/SIPA
Deux pommes très concentrées sont assises à la table de jeu, séparées par une lumineuse bouteille de calva, ou de n’importe quoi. Les visages fermés se détachent dans un décor peu bavard. Le joueur plus vieux, très sombre, fume une pipe, très blanche. Sa veste a l’air fatigué, tout comme son visage buriné. Son chapeau dressé contraste avec le galurin tendre du jeune vis-à-vis. Cette tête-là est plus claire, même si la mine reste concentrée. Les épaules tombent, comme sa moustache. Ce manque d’autorité naturelle ne l’empêche pas d’avancer son jeu sur la table.
Cézanne nous sert un plat de lentilles avec triple focale : cadrage plongeant sur les visages, de face sur les cartes, en contre-plongée sur les jambes (les rotules sont rassemblées sous la table comme dans un compotier). Dans cet espace aux lignes contradictoires, un barreau de chaise file tout droit, la table bascule, les coudes zigzaguent, les boiseries vacillent. On se croirait dans un violon éclaté par Picasso. Ce volume à facettes est bouché au fond par un large buffet. Horizon interdit. Les regards font demi-tour vers la partie qui se déroule au premier plan.
Georges de La Tour, Le Tricheur à l’as de carreau, 1635–1640
Huile sur toile • Coll. Musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre, Paris/Bridgeman Images
À quoi jouent ces messieurs ? Difficile de savoir, les cartes sont toutes blanches. Pas même un petit as pour tricher. Nous sommes loin du Tricheur à l’as de carreau peint par Georges de La Tour environ 250 ans auparavant. Nous sommes encore plus loin des ambiances de saloon de cette fin de XIXe siècle, où les cowboys sortent leur colt pour une carte tombée par terre. De ce côté-ci de l’Atlantique, les têtes baissées ruminent en silence. Personne ne voit rouge, seules des vibrations de bruns font part de remous intérieurs.
Cézanne réalisera une série de cinq Joueurs de cartes. La première partie nous présente trois joueurs et deux observateurs – dont une fillette et un vieux ; pour la deuxième partie, la petite s’est couchée ; pour les deux derniers tours de cartes, seuls deux joueurs restent assis, face à face. Dans ce jeu de chaises pas très musicales, le silence et le mystère règnent. Au fil des toiles, le format se réduit, les détails sont gommés. On n’a plus besoin de rien lorsqu’on est concentré.
Paul Cézanne, Les Joueurs de cartes (4 versions)
De haut en bas et de gauche à droite :
• Les Joueurs de cartes, 1890–1892, 134 × 181,5 cm, Coll. Barnes Foundation, Merion, Pennsylvanie, USA.
• Les Joueurs de cartes, 1890–1892, 65,4 × 81,9 cm, Coll. Metropolitan Museum of Art, New York.
• Les Joueurs de cartes, 1893–1896, 60 × 73 cm, Coll. Samuel Courtauld Trust, The Courtauld Gallery, Londres.
• Les Joueurs de cartes, 1892–1893, 97 × 130 cm, Coll. famille royale du Qatar.
Huile sur toile • © SUPERSTOCK/SIPA. © Bridgeman Images. © Bridgeman Images
Cézanne travaille en ermite, dans la propriété paternelle, aux environs d’Aix. Ce buveur de thé noir remue les couleurs dans son atelier, laboratoire de ses visions intérieures. Ses joueurs de cartes ont posé séparément, avant d’être rassemblés sur la toile. Le modèle fumant la pipe est le jardinier de sa propriété. Cézanne goûte fort cette austérité paysanne : authentique, sans tricherie, bien éloignée des mondanités pince-fesses de la capitale, où ses toiles sont souvent retoquées. Et même si sa côte commence à grimper, l’artiste reste éloigné de ses confrères.
Cézanne gardera longtemps une piètre opinion de lui-même. La faute à un père autoritaire qui ne lui reconnaît pas assez de talent pour le soutenir. Ce riche banquier aixois l’obligea même à étudier le droit. L’enfer. Cézanne devra lutter contre ce père, déçu par un fils sans carrière. Certains observateurs verront même dans Les Joueurs de cartes une transposition de l’affrontement entre le père et le fils. À les entendre, Paul serait donc ce jeune joueur assis sur la droite ? « Une interprétation intéressante », nous dit le cartel du musée d’Orsay. Une interprétation qui donnerait même envie d’aller plus loin…
Les Joueurs de cartes et le Tricheur à l’as de carreau sont-elles des toiles si éloignées finalement ? Chacune nous raconte – à sa manière – des histoires de « père et fils ».
Sur la scène de Georges de La Tour, seul le fils est à table pour s’y faire déplumer comme un pigeon trop candide. La toile fait son clin d’œil à la parabole du fils prodigue. Dans ce récit biblique, un fils quitte son père et son frère aîné après avoir réclamé sa part d’héritage. Ayant vite dilapidé ses talents dans les plaisirs, la brebis rentre finalement au bercail. Trop heureux de le revoir, son père miséricordieux organise une grosse fête pour célébrer ce retour. Le fils aîné –resté travailler à la maison – finira, lui, jaloux comme un poux.
Atelier de Cézanne à Aix-en-Provence
© Sophie Spiteri (dont photo)
Avec cette histoire, la Bible nous distribue des leçons de morale en pagaille : « Faut pas tout dépenser au jeu comme le cadet », « Faut savoir pardonner comme le père », « Faut pas se satisfaire de sa propre vertu comme l’aîné ». Chez « Cézanne Père et Fils », la distribution des rôles de la parabole semble bien chahutée. Paul n’est évidemment pas le fils prodigue : resté à Aix chez le paternel, il travaille comme un acharné dans son atelier. Il n’est pas non plus l’aîné : en ermite désintéressé, il ne jalouse personne et reste caché malgré les succès. D’ailleurs, à la mort de son géniteur, le peintre finira plein aux as, mais restera peu dépensier.
En revanche, le père de Cézanne serait-il le frère aîné de la parabole ? L’homme est droit, besogneux et sa moralité est inattaquable. Mais on pourrait bien reprocher à l’homme d’affaires d’avoir oublié à quoi servait le travail. S’agit-il d’un moyen pour amasser des richesses ou d’une voie royale pour mener une vie heureuse ? Cet homme-là a dû survoler la parabole tout comme la peinture de son fils… Dommage. Ne reste plus qu’à savoir si le fils a pardonné à son père ? Car finalement, c’est peut-être lui le miséricordieux de la parabole ? Difficile de savoir, celui-là cache bien son jeu.
Le blog de Louvre-Ravioli
Portraits de Cézanne
Du 13 juin 2017 au 24 septembre 2017
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Cézanne révélé - Du carnet de croquis à la toile
Du 10 juin 2017 au 24 septembre 2017
Kunstmuseum Basel • 16 Sankt Alban-Graben • 4051 Bâle
kunstmuseumbasel.ch
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique