Édouard Manet, Le Citron, 1880
Huile sur toile • 14 x 22 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Patrice Schmidt / GrandPalais Rmn presse
Qu’on l’aime doux ou bien piquant, il titille nos papilles et nos pupilles. Star de nos cuisines, le citron est aussi un précieux stimulant de la créativité des peintres ! Selon David Lane et Marina Tweed, experts culinaires et auteurs de The Gourmand’s Lemon (éd. Taschen), livre qui épluche ce fruit par le menu, il est même « le roi des agrumes ! »
Notre goût pour le citron remonte à loin. Originaire du Myanmar ou de la Chine, ou plus probablement du nord-est de l’Inde et du Pakistan, il a toujours été représenté avec délice à travers les âges. On trouve déjà ce qui s’apparente à un citron en guise d’offrande funéraire sur les murs peints du tombeau égyptien de Nakht (XVIIIe dynastie, règne de Thoutmôsis IV, 1401–1390 av. J.-C.). Le cédrat et, plus tard, les citrons, sont transportés dans la Rome antique, où ces mets rares étaient prisés par l’élite pour leur usage décoratif et leurs vertus médicinales. À Pompéi, on orne les mosaïques du précieux fruit jaune.
À la Renaissance, alors que ses graines sont transportées par les navires de Christophe Colomb vers le Nouveau Monde, le citron surgit sur les portraits des puissants. Aux côtés des oranges amères, il vient rehausser d’un zeste de pouvoir le statut du commanditaire.
Juan Sánchez Cotán, Nature morte, 1602
Enfant du Siècle d’or, l’artiste espagnol a porté le genre (bodegón) à son sommet avec des compositions dépouillées à l’ambiance ténébreuse. Sublimés par une lumière latérale, fruits et légumes se détachent sur un fond noir si opaque qu’il en devient vertigineux.
Huile sur toile • Coll. particulière / © Bridgeman images
Au milieu du XVIIe siècle, le citron apparaît dans 51 % des peintures hollandaises.
Mais c’est au XVIIe siècle, aux Pays-Bas, que le citron vit son âge d’or. En 2016, des chercheurs américains ont fait le compte : au milieu du XVIIe siècle, le citron apparaît dans 51 % des peintures hollandaises. Posé sur une plaque d’étain ou sur une nappe, ce symbole de raffinement est un élément clé des natures mortes. En produit de luxe, il figure en bonne place chez Pieter Claesz et Willem Claesz Heda, qui l’immortalisent en de nombreuses toiles.
« Le Citron » d’Édouard Manet exposé à la Villa médicis, 2024
© Daniele Molajoli
Cultivé dans les orangeries d’Europe du Nord, le fruit se consommait alors en boisson dont on apprécie les bienfaits pour la santé. Sur les tableaux, on le retrouve donc à moitié pelé, au côté d’un verre transparent. Le citron est un concentré des tendances sociales et un marqueur du triomphe de la science et de la botanique.
Il offre aussi un moyen de montrer son peps. Dépeindre les pelures et les zestes cascadant en spirales donne en effet l’occasion aux peintres néerlandais de témoigner de leur maestria. La texture de son écorce est aussi complexe à rendre. Petit plus : sa couleur jaune vif rehausse les toiles garnies de métaux et autres vaisselle grise.
Avec la révolution industrielle au XIXe siècle, de nouveaux mouvements picturaux vont poursuivre cet attrait. De rareté, le citron, transporté par les chemins de fer naissant et les bateaux à vapeur, devient un contemporain de la cuisine à la Belle Époque. C’est comme ça qu’il a poussé sous le pinceau d’Édouard Manet, lequel affirmait vouloir être le « saint François de la nature morte ». Posé sur une soucoupe en céramique vernissée noire, il rayonne de sa couleur stridente.
De petite dimension (14 × 22 cm), Le Citron de Manet (1880) est exposé à la Villa Médicis pour trois mois grâce au prêt exceptionnel du musée d’Orsay, lequel fait voyager ses collections hors de ses murs à l’occasion des 150 ans de la naissance de l’impressionnisme. À admirer avant d’arpenter les jardins de l’Académie de France à Rome où, au XVIe siècle, les jardiniers de Ferdinand de Médicis soignaient des orangers, des bigaradiers, des citronniers, des cédratiers… Sous un soleil jaune acidulé.
Le Citron d’Édouard Manet : du musée d’Orsay à la Villa Médicis
Du 1 mars 2024 au 9 mai 2024
Villa Médicis • 1 Viale della Trinità dei Monti • 00187 Roma
www.villamedici.it
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