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La FOLLE HISTOIRE

Où est passé le crâne de Goya ? Retour sur une disparition qui continue de fasciner

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Publié le , mis à jour le
En 1888, 60 ans après son enterrement, le corps du peintre Francisco de Goya (1746–1828) est exhumé. On découvre alors avec stupeur que son crâne s’est volatilisé… Peint par un artiste, vu dans une école de médecine, un cabaret, puis un marché aux puces, son crâne demeure introuvable malgré des pistes rocambolesques. Retour sur ce mystère sans queue ni tête, qui a inspiré le documentaire Oscuro y Lucientes de Samuel Alarcón (2018) et le roman Les Alchimies de Sarah Chiche (2023).
École Française d'après un tableau de Dionysio Fierros, Le Crâne de Goya
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École Française d'après un tableau de Dionysio Fierros, Le Crâne de Goya, XXe siècle

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Huile sur toile • 32,8 x 25,8 cm • Coll. musée Goya, Castres

Cette histoire pourrait presque passer pour une performance post mortem. Depuis 1888, le peintre Francisco de Goya, connu pour ses œuvres satiriques hantées par des figures macabres, continue à nous donner des frissons d’outre-tombe à travers une étrange affaire : celle de la disparition non résolue de son crâne. Tel un spectre ricanant sorti de l’une de ses gravures, ce dernier semble avoir ressurgi par à-coups dans des lieux inattendus, avant de se volatiliser de nouveau…

C’est en France, à Bordeaux, où il s’était exilé quatre ans auparavant pour fuir l’Inquisition espagnole, que Goya a rendu son dernier soupir. Le peintre, à qui l’on a diagnostiqué une tumeur et dont l’état de santé s’est aggravé suite à une chute dans des escaliers, succombe des suites d’une attaque cérébrale à deux heures du matin le 16 avril 1828, dans un hôtel particulier de la perle d’Aquitaine. Le jour suivant, il est inhumé dans le cimetière bordelais de la Chartreuse, sur les bords de la Garonne, au sein du mausolée de la famille Muguiro e Iribarren, et aux côtés de la dépouille de son ami, Martín Miguel de Goicoechea, mort quelques années plus tôt.

Dans le cercueil, une dépouille sans tête

Plus de 50 ans plus tard, en 1880, un certain Joaquín Pereyra, consul espagnol à Bordeaux, passe par hasard devant la tombe du peintre. Choqué de la découvrir en très piteux état, l’homme entame des démarches afin de faire transférer le corps du peintre à Madrid. Mais ce n’est que huit ans plus tard, le 13 novembre 1888, que le corps est finalement exhumé. On s’aperçoit alors avec stupeur que la sépulture a été forcée, les cercueils ont été éventrés, et que le crâne de Goya a disparu. Son couvre-chef, son manteau, son chapelet et le reste de ses ossements sont toujours là. Seule sa tête manque à l’appel…

Le cénotaphe en hommage à Goya au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux
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Le cénotaphe en hommage à Goya au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux

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© Japhotos / Alamy / Hemis

L’épisode est relaté par Gustave Labat, membre de la Société des archives historiques de la Gironde et de l’Académie nationale des sciences : « À gauche, près d’un cercueil en zinc, complètement déformé, les restes d’un colosse avec une longue épine dorsale courbée, d’énormes tibias… On ne pouvait en douter un instant, il s’agissait des restes du célèbre peintre dont la stature, contrairement à son compatriote, était plutôt grande et puissante. Mais notre émotion fut très grande lorsque les fossoyeurs ne trouvèrent qu’une seule tête, celle de Goicoechea, au milieu des restes de son corps…. La tête de Goya avait disparu, une main sacrilège l’aurait-elle subtilisée ? Où ? Quand et comment ? »

Suite à de nouvelles péripéties administratives, le corps sans tête n’est définitivement exhumé qu’en juin 1899, puis placé au dépositoire du cimetière de Bordeaux, où il attend encore dix ans avant d’être ramené à Madrid. D’abord déposé dans une tombe collective d’hommes illustres au cimetière de Saint-Isidore, il trouve enfin sa dernière demeure en 1919 dans l’église San Antonio de la Florida, aux pieds de la fameuse coupole que l’artiste avait décoré de peintures 120 ans plus tôt.

Le Plafond peint par Goya à l’église San Antonio de la Florida, Madrid
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Le Plafond peint par Goya à l’église San Antonio de la Florida, Madrid

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© Hervé Hughes / hémis

Mais l’enquête quant à la disparition de son crâne demeure irrésolue. Où se trouve-t-il ? Quand et comment a-t-il été subtilisé, et pourquoi ? A-t-il été volé par un collectionneur fétichiste, désireux d’apporter une pièce de choix à son cabinet de curiosités ? Ou par un scientifique avide de percer les secrets du génie espagnol ?

Une fascination pour les crânes d’artistes

Les crânes d’artistes ont longtemps fait l’objet d’obsessions. De nombreuses personnes s’étaient vantées de posséder celui de Raphaël, jusqu’à ce qu’on découvre en 1833 que son squelette était intact dans sa tombe.

Cette dernière hypothèse convainc de nombreux enquêteurs. À l’époque de la mort de Goya, une théorie pseudo-scientifique nommée phrénologie a en effet le vent en poupe. Ses adeptes pensent que le caractère d’une personne est identifiable à la taille et la forme de son crâne, qui est divisé en plusieurs zones, chacune liée à un trait particulier comme la cruauté, la gaieté ou le talent. Dans ce cadre, des études sont menées sur les boîtes crâniennes de certains artistes dans le but de décortiquer leur génie.

Les crânes d’artistes ont longtemps fait l’objet d’obsessions. De nombreuses personnes s’étaient vantées de posséder celui de Raphaël, jusqu’à ce qu’on découvre en 1833 que son squelette était intact dans sa tombe. D’autres crânes de personnalités ont bel et bien disparu : ceux du marquis de Sade, de Shakespeare, de Mozart, de Beethoven, ou encore celui de René Descartes, volatilisé lors du rapatriement de son corps en France depuis la Suède en 1667, avant d’être retrouvé (sans certitude qu’il s’agisse bien du bon) pour intégrer ensuite le musée de l’Homme en 1931.

Francisco de Goya, Autoportrait avec le docteur Arrieta
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Francisco de Goya, Autoportrait avec le docteur Arrieta, 1820

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Huile sur toile • 114,6 × 76,5 cm • Coll. Minneapolis Institute of Art

Et si Goya, qui était ami avec plusieurs médecins, avait lui-même décidé de donner son crâne à la science ? Rongé par une grave maladie entre 1819 et 1820, l’artiste ne s’était-il pas représenté dans les bras de son praticien dans un tableau (Goya et son médecin, ou Goya soigné par le docteur Arrieta, 1820) rappelant un peu la fameuse Leçon d’anatomie du docteur Tulp de Rembrandt ? N’avait-il pas aussi tenté jusqu’à sa mort de trouver des explications à ses divers symptômes, comme l’aphasie, l’hémiplégie, et la surdité qui l’avait brutalement frappé à ses 46 ans ?

Que Goya ait été ou non consentant, la piste scientifique est privilégiée par de nombreux investigateurs. D’autant qu’un indice solide est retrouvé dans le cercueil du peintre : un acte rédigé par un certain docteur Gaubric. Ce brillant anatomiste bordelais, qui a soutenu une thèse sur les traumatismes crâniens en 1820, y indique avoir procédé à la décapitation post mortem de Goya (peut-être avec l’autorisation de la compagne du peintre, Leocadia Zorrilla, dont il était proche) dans le laboratoire du professeur Pierre Brulatour, spécialiste de l’anatomie et de la neurophysiologie du cerveau, au sein de l’école de médecine de Bordeaux – alors située à l’actuelle place de la Victoire, au cœur du quartier des Capucins, prisé des réfugiés espagnols de l’entre-deux-guerres.

Aucune conclusion de cet examen n’a jamais été retrouvée, et le crâne, contrairement à ce que stipule l’acte du docteur Gaubric, n’a jamais été restitué à la famille du défunt. Le crâne n’aurait même jamais quitté l’école de médecine : il y aurait été conservé pendant plus d’un siècle dans une salle d’anatomie, parmi les ossements mis à disposition des internes… Jusqu’à un premier événement perturbateur.

Vendu sur un marché aux puces

La presse ibérique raconte qu’un jour, cette faculté bordelaise, désireuse de renouveler son ossuaire, s’apprêtait à jeter le crâne avec d’autres pièces dans la fosse commune d’un cimetière municipal lorsqu’un étudiant aurait décidé de sauver la relique hispanique en en faisant cadeau à un cabaret espagnol voisin, le Sol y Sombra, situé à l’époque au 37 cours de la Marne. Ce lieu populaire auprès de la jeunesse bordelaise, où se déroulaient souvent des spectacles de flamenco et des soirées arrosées, l’aurait alors fièrement exposée en ses murs.

Marché aux Puces de Meriadeck à Bordeaux
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Marché aux Puces de Meriadeck à Bordeaux

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Carte postale

En 1955, un nouveau rebondissement a lieu : le Sol y Sombra ferme brutalement suite à un crime. Tout le mobilier et les objets qu’il contenait se retrouve en vente sur le marché aux puces de Meriadeck, un quartier insalubre de Bordeaux, qui sera rasé peu de temps après. Plusieurs témoins disent alors avoir aperçu sur cet étal le fameux crâne… Sans que personne ne sache ce qu’il est devenu ensuite.

Un mystérieux tableau sème le trouble

S’agissait-il réellement du crâne de Goya, ou d’une fausse relique ? Un autre élément vient épaissir le mystère. 20 ans après le décès de Goya – et donc 40 ans avant l’exhumation de son corps –, un peintre romantique espagnol, Dionisio Fierros (1827–1894), peint une petite vanité représentant en gros plan et sur fond sombre un crâne humain endommagé, auquel il manque la mâchoire inférieure. Au dos du tableau, cette inscription : « Crâne de Goya par Fierros, 1849 », suivie de la signature du marquis de San Adrián, fils du mécène de Goya. L’œuvre est retrouvée chez un antiquaire de Saragosse par un érudit aragonais, un certain Hilarion Gimeno, qui en fait don au musée de la ville.

Extrait du film « Oscuro Y Lucientes » de Samuel Alarcón
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Extrait du film « Oscuro Y Lucientes » de Samuel Alarcón, 2018

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© Midralgar

Mais comment diable Dionisio Fierros aurait-il pu avoir accès au crâne de Goya ? Le marquis de San Adrián aurait-il commandité le vol de ce reste humain et son rapatriement en Espagne pour le faire peindre ? Ou aurait-il mis la main dessus par un autre moyen ? Si c’est le cas, il ne s’agit sans doute pas du même crâne que celui de l’école de médecine de Bordeaux… Alors, lequel est authentique ?

Le petit-fils de Dionisio Fierros raconte que son grand-père a gardé toute sa vie un crâne dans son atelier, et qu’il l’a légué à son fils Nicolás. Ce jeune homme, étudiant en médecine, l’a alors emporté à Salamanque, où il l’a brisé au cours d’une expérience consistant à le mettre dans un bocal rempli d’eau et de pois chiches. En gonflant, ces derniers en ont séparé les différents morceaux, qui ont ensuite été répartis entre plusieurs étudiants. Nicolás a conservé l’os pariétal, qu’il a remisé pendant des années dans son grenier, au fond d’une boîte.

Jeu de piste à Bordeaux

Serait-ce donc ainsi qu’a fini le crâne de l’illustre peintre aragonais ? Pas sûr… Après avoir mesuré les proportions du crâne peint par Fierros selon les principes de l’anatomie médico-légale, le professeur Hector Valles Varela de l’Académie royale de médecine de Saragosse les a comparées à celles du dernier portrait connu de Goya, réalisé par le peintre Vicente López y Portaña en 1826. Le spécialiste a constaté une correspondance parfaite entre le visage et le crâne peints. À tel point qu’il ne fait selon lui aucun doute que Fierros a réalisé sa peinture en se calquant sur ce portrait, qu’il a pu facilement aller voir au musée du Prado.

Un dernier élément vient définitivement discréditer la thèse Fierros : dans les années 1960, le petit-fils de Dionisio retrouve le morceau de crâne conservé par son père Nicolás et décide de le faire analyser par un professeur d’anatomie espagnol. Ce dernier est formel : cet os pariétal ne peut pas être issu du crâne d’un homme de 80 ans… Et n’est donc pas celui de Goya !

Seule reste donc la piste de l’école de médecine bordelaise. Mais cette dernière a déménagé, et il ne reste plus rien du cabaret ni du marché aux puces où la relique aurait été vue. Selon le journaliste, écrivain et éditeur bordelais Jacques Rouhaud, le crâne de Goya, sur lequel le nom du peintre serait inscrit à l’encre noire, doit encore se trouver quelque part dans Bordeaux… Avis aux détectives !

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Oscuro y Lucientes

Par Samuel Alarcón

2018 83 minutes

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Le Crâne de Goya

Par Samuel Alarcón

2018 • 52 minutes

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Les Alchimies

Par Sarah Chiche

Roman inspiré de la disparition du crâne de Goya.

Éd. du Seuil 240 p. 19,50 €

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Le Crâne de Goya

Escape game urbain proposé par Code Case Bordeaux. Plus d’informations sur le site Visiter Bordeaux

Retrouvez dans l’Encyclo : Francisco de Goya

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