Article réservé aux abonnés
Francisco De Goya, Saturne dévorant son enfant, 1819-1823
peinture murale transférée sur toile • 146 × 83 cm • © Wikimedia Commons
Un Saturne aux yeux fous dévore un petit corps d’enfant sanguinolent, la tête et les bras déjà arrachés. Deux hommes se battent à coups de bâton dans un paysage inquiétant. La tête d’un chien effrayé pointe derrière une colline sur fond de ciel jaunâtre où semblent s’agiter des formes spectrales. Une Judith armée d’un long couteau tranchant côtoie des moines sinistres, des hordes de fantômes, de vieillards et sorcières aux visages grimaçants, tordus par des rires diaboliques, à moitié dévorés par l’ombre, prenant part à des rites occultes en présence d’un bouc satanique…
D’une modernité saisissante, ces quatorze peintures expressionnistes de grand format, unies par une même palette sombre et maladive – des teintes grisâtres, jaunâtres et brunâtres, dévorées par un noir d’encre qui envahit les fonds et mord les visages des personnages – portent à son paroxysme le style du « Sublime terrible », concept développé au XVIIIe siècle par le philosophe irlandais Edmund Burke.
Francisco de Goya, Judith et Holopherne à gauche ; Deux vieillards mangeant de la soupe à droite, 1819-1823
tech. mixte murale • © Wikimedia Commons
Si la signification précise de ces œuvres reste un mystère, on pense savoir ce qui a déclenché leur réalisation. En 1819, Goya fait l’acquisition d’une maison sur la rive du Manzanares, juste en face de la prairie de San Isidro, dans les environs de Madrid. Peut-être dans le but de s’éloigner de la cour totalitaire de Ferdinand VII, ou de vivre discrètement son idylle avec son amante Leocadia Weiss, déjà mariée à un autre homme.
Fin 1819, l’artiste est frappé par une grave maladie – une rechute, car il avait déjà été alité une année entière, en 1792, en proie aux mêmes symptômes – dont il témoigne en 1820 dans un tableau, Goya et son médecin, où il se représente pâle et amorphe entre les mains de son docteur, à l’article de la mort et entouré de figures sombres noyées dans l’arrière-plan…
Francisco De Goya, Autoportrait avec le Dr. Arrieta, 1820
huile sur toile • 114,6 × 76,5 cm • © Wikimedia Commons
La peur constante d’une rechute le rend impatient : sa technique devient plus rapide, plus enlevée, animée par un sentiment d’urgence.
Ce mal qui l’a rongé reste encore à ce jour assez mystérieux – s’agissait-il de fièvre typhoïde, de saturnisme (une intoxication mortelle au plomb, qui était présent dans un pigment de l’époque, le blanc de céruse), de syphilis (maladie sexuellement transmissible pouvant dans de rares cas atteindre l’oreille et causer la surdité), d’une athérosclérose (maladie touchant les artères) sur fond d’insuffisance vasculaire cérébrale, ou du syndrome de Susac (maladie auto-immune atteignant les petits vaisseaux artériolaires irriguant la rétine, l’oreille interne et le cerveau), comme le suggère l’otorhinolaryngologiste américaine Ronna Hertzano, professeure à l’Université du Maryland ?
Revue « La Ilustración Española y Americana », le 15 juillet 1909, La Quinta de Goya dit aussi la « Quinta del Sordo », v. 1900
Photographie d’Asenjo • © Wikimedia Commons
Quoi qu’il en soit, l’artiste, victime de violents maux de tête et d’hallucinations, en ressort épuisé et privé de son ouïe. Ironiquement, la demeure où il vient de s’installer portait déjà le nom de « Quinta del Sordo » – « maison du sourd » – en référence à la surdité de son ancien propriétaire !
En 1820, marqué par ce traumatisme, Goya se met à recouvrir fiévreusement les murs en plâtre de deux pièces de sa maison, l’une au rez-de-chaussée et l’autre au premier étage, de visions effrayantes à l’huile. La peur constante d’une rechute le rend impatient : sa technique devient plus rapide, plus enlevée, animée par un sentiment d’urgence. Ses angoisses dévorantes s’expriment pleinement dans ces œuvres peintes par-dessus des images champêtres préexistantes, dont il avait peut-être décoré lui-même les murs à son arrivée, et dont il laisse parfois transparaître des morceaux pour les intégrer dans ses scènes cauchemardesques – comme celle des deux hommes luttant dans un paysage…
Francisco De Goya, Duel au gourdin, 1820-1823
huile sur toile • 123 x 266 cm • © Wikimedia Commons
L’artiste les termine probablement avant le 17 septembre 1823, date à laquelle il fait don de sa propriété à son petit-fils de 17 ans, sans doute afin de la préserver de possibles représailles, juste avant de partir s’exiler à Bordeaux. La situation politique est agitée : le roi Ferdinand VII d’Espagne (à l’origine du rétablissement en 1814 de l’Inquisition espagnole, qui avait intenté au peintre un procès pour obscénité, le menaçant de finir brûler vif) rétablit en 1823 la monarchie absolue (écartée par un coup d’État militaire libéral en 1820) et se lance dans une féroce campagne de répression des libéraux, parmi lesquels Goya compte de nombreux amis.
Diagramme avec la localisation originale des « Peintures noires » dans la Quinta del Sordo.
© Wikimedia Commons
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les peintures noires ne sont connues que d’un petit nombre de personnes. Mais entre 1874 et 1878, afin de les sauver de la démolition de la demeure qui sera détruite en 1909, elles sont détachées et transférées sur toile par Salvador Martinez Cubells à la demande de Frédéric Emile d’Erlanger, nouveau propriétaire des lieux. Ce banquier franco-allemand avait l’intention de les vendre à l’Exposition universelle de Paris en 1878, mais les cède finalement au musée du Prado.
Un inventaire et une description du critique Charles Yriarte datant de 1867 mentionnaient quinze peintures et non quatorze, la quinzième ayant été transférée dans une autre maison avant 1867. Cette œuvre perdue pourrait être, selon plusieurs experts, Têtes dans un paysage, qui se trouve aujourd’hui dans la collection Stanley Moss à New York. Les autres sont toujours visibles au Prado, dans une salle dédiée, où elles font trembler les visiteurs aux côtés d’autres chefs-d’œuvre du peintre (Tres de mayo, 1814 ; Maja nue, 1797–1800), et d’autres tableaux mythiques comme Les Ménines (1656) de Vélasquez et le Jardin des délices (1494–1505) de Jérôme Bosch…
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique