Raser un quartier entier du centre de Paris : l’idée paraît saugrenue, voire carrément folle, et ferait dresser plus d’un poil sur la tête des défenseurs du patrimoine de la capitale. Elle n’a pourtant rien de fantaisiste : il suffit pour cela d’écouter la leçon implacable de Le Corbusier (1887–1965). En 1956, l’éminent architecte reçoit chez lui le journaliste de l’ORTF Jean-Marie Drot, présentateur de l’émission « L’Art et les Hommes ».
Épaisses lunettes vissées sur le nez, costume et nœud papillon impeccables, l’architecte de la célèbre Cité radieuse révèle son très sérieux plan d’urbanisme pour la capitale. Son ambition : « annuler les effets d’une longue négligence et chercher tous les moyens par lesquels Paris peut redevenir une ville de beauté et d’harmonie. »
Voilà plus de 30 ans que Le Corbusier ambitionne de redessiner la ville, qui comptait alors quelque 3 millions d’âmes (soit près d’un million de plus qu’aujourd’hui). En 1922, il présentait au Salon d’automne un premier plan d’urbanisme sous la forme d’un spectaculaire diorama – un projet ambitieux qui à l’époque, déjà, n’avait pas manqué de faire réagir. Il faut dire que l’architecte voyait les choses en grand en envisageant la construction de gratte-ciel autour d’une immense place pouvant aussi servir de piste d’atterrissage pour les avions…
Le Corbusier remettait le couvert en 1925 lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes avec son « plan Voisin », un projet encore plus abouti qui prévoyait donc de raser tout un quartier de Paris, comme il l’explique, dessin à l’appui, face caméra. « En profitant des techniques modernes, vous pouvez bâtir en hauteur une cité d’affaire formée de quatre grands édifices de 200 mètres de hauteur. […] Tous les problèmes de circulation seront résolus ! », se satisfait l’architecte d’un ton professoral.
Cet amoureux de la capitale n’envisage pas de détruire le « Paris historique », seulement les quartiers situés « derrière la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin ». Autrement dit, « là où le mal est le plus fort et le plus intenable », et où prolifèrent des « taudis ». Un geste pour le moins radical, que l’architecte défend en philosophant : « Toute la vie n’est faite que de destruction et de reconstruction, et particulièrement la vie des villes. »
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